_P. S._ «Réponse de suite, s'il vous plaît.
»J'attends un _oui_ de vous, pour être tranquille.»
Je répondis immédiatement à M. Létameur:
«_Oui._ Je ferai acte de présence à votre bal, comme on fait un acte
d'humanité.
»Votre serviteur.»
En pénétrant, avec la cohue des invités de toute l'île, dans la salle
immense construite pour la fête, je fus d'abord ébloui de l'éclat
soudain d'un millier de bougies, inondant de leurs vives clartés le
feuillage vert des orangers et des citronniers transplantés avec leurs
fleurs, leurs fruits et leurs parfums, dans le frêle et gracieux édifice
dont ils couronnaient le faîte. Un dôme de guirlandes, de verdure et de
branches de palmier, en retenant sur la tête des danseuses couvertes de
pierreries, l'air embaumé qu'enflammait le feu des lustres, répandait,
dans l'enceinte de ce palais enchanté, la fraîcheur épurée que la brise
du soir parvenait à faire pénétrer à travers cette mobile toiture; car,
par une prévoyance fort ingénieuse, le dessus de la salle ne se trouvait
recouvert que d'une tente fort légère, élevée de quelques pieds
seulement au-dessus du pourtour de l'enceinte. Une musique ravissante
s'exhalant du feuillage dans lequel l'orchestre était caché, donnait à
cette réunion des plus jolies femmes de la colonie, quelque chose de
féerique et de merveilleux. Les pas des danseurs ne s'entendaient point
sur les riches tapis qu'ils foulaient: la vive clarté des lumières, se
projetant partout sur des toilettes aussi éblouissantes qu'elle, donnait
aux formes fugitives des danses et des valses, je ne sais quoi
d'insaisissable et d'aérien... C'était enfin de la magie. Chacun, en
entrant pêle-mêle au bal de M. Baniani, riait un peu de la fastueuse
fête annoncée par ce nouveau Fouquet; mais une fois dans son palais, on
ne riait plus: on souriait de la plus agréable surprise... Lui
triomphait! Jamais je n'ai vu de physionomie plus sérieusement enivrée
de la volupté d'un songe de grandeur et de gloire... Un mot seul, un
seul mot, entre tous les mots qui peignent un sentiment entier dans un
distique de quelques lettres, aurait pu exprimer l'espèce de
satisfaction qu'on lisait sur sa radieuse figure: il aurait fallu écrire
autour du diadème dont le front du héros semblait environné: _Enfin je
règne!_
Trois ou quatre heures de délices, d'harmonie et de danse, suffirent à
peine pour épuiser l'ardeur des dames et des cavaliers. Vers minuit
cependant, il fallut s'arrêter: un vent bruyant, soudain, comme ces
rafales qui annoncent et qui accompagnent une ondée, vint ébranler, au
milieu des airs agités, la toiture si peu solide, la tente enfin qui
protégeait tant de plaisirs et d'enivrement... La lueur vacillante des
lustres et des candélabres s'obscurcit même sur ses mille trônes de
cristal et d'or, et le son des instrumens se perdit un moment dans les
cris aigus de la folle brise... Les femmes furent un peu effrayées: une
légère confusion régna dans tous les groupes... Le Banian ne demandait
pas mieux: les élémens, ce soir-là, étaient avec lui... Il traverse
rapidement le théâtre de sa gloire, pour donner un ordre... Bientôt un
nuage de gaze verte dérobe à tous les yeux l'éclat déjà incertain des
lumières: un bruit pareil à celui de la foudre, gronde sur la réunion
tumultueuse jetée tout-à-coup dans l'obscurité, et les dames sentent,
avec peur, tomber sur leurs toilettes, de la pluie, de la neige, que
laisse descendre le feuillage sous lequel la foule heureuse s'était crue
à l'abri des intempéries de l'air: on s'inquiète, on s'agite, on crie;
on va fuir, lorsque le nuage de gaze se dissipe, et laisse voir, à la
faveur de la clarté renaissante, une pluie de pétales de roses blanches,
d'oeillets blancs, une neige de fleurs enfin... Et, prodige inouï!
pendant ce court moment de charmante frayeur, des tables immenses
couvertes des mets les plus rares, des vins les plus limpides, des
sorbets les plus délicats, des tables chargées de tout ce que la terre
produit de plus exquis pour le goût, les yeux et l'odorat, étaient
sorties du sol, du sol où l'on dansait une minute auparavant, et que la
baguette d'un enchanteur avait frappé... Cet enchanteur, c'était M.
Baniani!
Peindre les bravos, les applaudissemens, les exclamations délirantes que
fit éclater ce coup de théâtre si dramatique, serait impossible; je ne
puis aujourd'hui en donner une idée qu'en rappelant l'effet que
produisit cet enthousiasme universel sur l'auteur de cette galante et
inconcevable surprise: il s'évanouit dans les bras de son triomphe!...
C'était dans cet instant qu'il aurait dû mourir, le malheureux!
Ce repas, ce festin des dieux dura deux heures. Les tables avaient
envahi le domaine de Terpsychore: Terpsychore vint reprendre son empire
sur les débris du trône de Comus, ou, pour m'exprimer en d'autres
termes, on recommença à danser et à valser, après avoir épuisé
l'enivrante ambroisie du banquet. Un coup de baguette avait fait sortir
un festin splendide des entrailles de la terre; un autre coup de
baguette du maître fit rentrer les restes somptueux du festin sous les
tapis de la salle du bal.
Les froides imaginations qui n'ont admiré que les solennités dansantes
de notre méthodique Europe, ne pourraient se figurer le spectacle
qu'offrait à trois heures du matin la fête du Banian: ce n'était plus un
terrestre amusement, c'était un enchantement divin, un assemblage
vaporeux de sylphes et de sylphides emportés dans un nuage de parfums,
aux sons d'un céleste concert...
Un grand homme sec et gris, vêtu de noir de la tête aux pieds,
détruisait seul, à mes yeux, le charme et l'harmonie de cet ensemble
ravissant. Depuis une heure je l'avais remarqué, se promenant sans
parler à personne, au milieu des groupes, et jetant autour de lui une
sorte d'inquiétude et de malaise. Deux fois il s'était approché de moi
avec un sourire sardonique, et deux fois j'avais évité son contact
glacial et maussade...; la troisième fois enfin, il m'adressa la parole
pour me dire:
«Eh bien, l'on s'amuse beaucoup ici...; on s'y réjouit même très fort...
--Oui, la fête est magnifique, répondis-je en m'éloignant encore de
lui.»
Le grand homme noir me poursuivit en répétant mes derniers mots, et en
ajoutant:
«Oui, la fête est délicieuse... Mais penser que le souffle de la brise
du matin peut enlever tout cela!... car enfin vous l'avez vu à minuit
déjà, tout cet échafaudage de plaisirs, de profusion et de voluptés, a
manqué d'être enlevé par un souffle!»
Et il prit, en prononçant ces mots, une prise de tabac, pour avoir le
temps de fixer ses yeux sur les miens, et de remarquer l'impression que
sa remarque venait de produire sur moi.
Au risque d'engager une conversation ennuyeuse avec cet étrange
personnage, je me hasardai à répondre des choses indifférentes aux
observations banales qu'il m'avait adressées... Il continua, après
quelques phrases préliminaires échangées entre nous.
«Vous êtes, m'a-t-on dit, un des amis de l'Amphitryon?
--Je le connais depuis quelque temps.
--Oui, quand je dis un des _amis_, c'est une des connaissances que je
voulais dire; car on m'a même assuré que vous aviez blâmé les fous
préparatifs de cette fête, qui du reste est d'un luxe inouï, d'un faste
tout-à-fait royal...
--Je n'ai pas caché, à cet égard, ma pensée à celui que mes conseils
pouvaient intéresser.
--Vous avez eu raison; mais il n'était et il n'est même plus temps: la
brise du matin, cette brise dont je vous parlais tout-à-l'heure,
enlèvera tout, et ne laissera que des ruines à la place de tant
d'indicibles joies.»
Mon grand fantôme noir prit encore une autre prise de tabac; et quand il
eut fini de donner quelques chiquenaudes à son jabot et aux rebords de
son long gilet de soie, je lui demandai d'où pouvaient naître ses
inquiétudes sur les effets de _la brise du matin_?
«Écoutez, me répondit-il: cessons de faire des allusions et de perdre
beaucoup de temps à nous parler sans bien nous comprendre... Je viens au
fait avec vous, qui me paraissez un brave jeune homme. Connaissez-vous
l'arrivée du navire de Bordeaux, qui, cette nuit même, est entré en
rade?
--Nullement; n'ayant aucun intérêt de ce côté-là, j'ignore
tout-à-fait...
--Ah! vous ne connaissez pas? Au fait il y a si peu de personnes encore
dans la ville qui sachent... Éloignons-nous un instant de cette cohue...
j'ai quelque chose à vous demander... ce que j'ai à vous demander, c'est
votre parole d'honneur qu'avant le lever du soleil vous ne direz à qui
que ce soit le secret que je vais vous confier?
--Et de quelle nature encore est ce secret?
--Mais, ma foi, de la nature ordinaire des secrets, et des choses que
l'on est bien aise de savoir et qu'il ne faut pas dire à tout le monde.
Voyons-donc, un peu de curiosité et votre parole d'honneur?
--Si vous tenez tant à m'apprendre ce mystère, je ne vois pas pourquoi,
au reste, je ne vous donnerais pas ma parole d'honneur?
--Mais me la donnez-vous? Le soleil n'a plus que deux heures à rester
sous l'horizon.
--Je vous la donne.
--Votre parole d'honneur?
--Oui, ma parole d'honneur.
--Eh bien, ce navire qui vient d'entrer rapporte pour cent dix mille
francs d'effets protestés, et ces billets sont signés tout au long, et
confectionnés par M. Baniani Létameur, notre aimable Amphitryon, le
héros de cette fête, qui est encore réellement magnifique, jusqu'à six
heures et demie du matin... Voici l'almanach contenant les heures du
lever et du coucher du soleil, à la Martinique, temps légal.
--Comment, il se pourrait?
--Cela se peut si bien, qu'indépendamment de l'almanach, voici les cent
dix mille francs d'effets protestés que je suis chargé de faire
rentrer... Prenez-vous du tabac?... Ah! comme nous le disions il n'y a
qu'un instant, ces folles brises du matin, dans les colonies, renversent
quelquefois des choses bien autrement solides qu'un édifice de bois, de
charmantes contredanses, et des tables somptueuses de trois cents
couverts... Et les raz-de-marée, donc!... Voyez ces lourdes embarcations
asséchées sur le sable du rivage: une lame vient, poussée et gonflée par
la brise impétueuse... Les lourdes embarcations flottent, chassent,
chavirent... Pst! les voilà réduites en poussière, et l'ouragan emporte
au loin leur cendre imperceptible dans l'air bouleversé!... Ah! c'est
vrai, vous m'avez déjà dit que vous n'en usiez pas... La fête est encore
magnifique!... Vous ne sauriez croire combien j'aime ce bruit
d'instrumens, de pas légers, ces frôlemens voluptueux de robes
transparentes... Où sont donc pour moi les plaisirs de ma folle
jeunesse!...»
Et le diable de vilain homme me laissa là tout interdit, pour aller
savourer sa quatrième prise de tabac dans la foule, qu'il continua à
fendre avec l'impassibilité extérieure qui me l'avait déjà fait
remarquer dans le tumulte du bal.
J'étais à peine remis de l'étonnement que venait de me causer sa
nouvelle fort inattendue, que mon ami Baniani, qui jusqu'à ce moment
n'avait pu m'adresser qu'un gracieux sourire, sans trouver un seul
moment pour me dire un mot, s'avisa tout justement de courir vers moi en
se dérobant à tous les embarras... «Eh bien, monsieur l'armateur, me
demanda-t-il, tout content, tout enivré de lui même, que pensez-vous de
cela?
--Tenez, lui dis-je, je ne saurais trop maintenant répondre
catégoriquement à votre question; car en vérité je serais bien
embarrassé de vous dire ce que je pense.
--Par ma foi, je vous crois sans peine. Vous êtes comme tout le monde,
ébloui, étonné, ravi: c'est ce que partout l'on me répète. Convenez que
vous étiez bien loin de vous douter de cela, quand il n'y a encore que
quelques jours vous me faisiez de la morale sur ce que vous appeliez,
autant qu'il m'en souvient, l'extravagance de mon projet de fête.
--Mais n'allez pas supposer que, tout ébloui que je puisse être, je sois
tenté de vous excuser: peut-être même que loin de vous absoudre,
aujourd'hui je vous plains plus que jamais...
--Toujours la même idée, une idée fixe chez lui: mais vous croyez
plaisanter peut-être, en me disant que vous me plaignez; et moi je vous
jure que je suis plus réellement à plaindre que vous ne le croyez:
harassé, écrasé, rendu, mon cher. Ah! que les plaisirs que l'on donne
aux autres sont cruels... Mais si quelque chose a dû compenser un peu
mes tribulations, c'est la bonté avec laquelle toutes ces dames et tous
ces messieurs ont applaudi à mes efforts: tenez, vraiment, vous me voyez
pénétré de reconnaissance pour les marques de bienveillance, les
témoignages d'intérêt et les preuves d'indulgence qui m'ont été
prodigués dans cette soirée: on n'est pas plus aimable que cela! Ah! je
l'éprouve bien, mon cher ami; c'est ici qu'il faut venir pour trouver
ces douces jouissances de société et cet accueil cordial... Pourquoi
donc, censeur inflexible, me regardez-vous toujours ainsi avec l'air du
reproche?
--C'est que, mon cher monsieur, votre bonheur me fait de la peine pour
vous.
--Allons, trêve de sermons, n'est-ce pas, pour le reste de cette nuit où
je suis si heureux? Donnez-moi plutôt un conseil, que de nouveaux coups
de boutoir, censeur impitoyable! Tenez, je me demandais tout-à-l'heure,
en voyant tous ces magnifiques débris d'une fête qui touche déjà à sa
fin, ce que je ferais de tant de restes encore si somptueux... Voyons, à
ma place, que feriez-vous demain, ou plutôt aujourd'hui?
--Ce que je ferais à votre place, dites-vous?
--Oui, ce que vous feriez après le bal?...
--J'irais bien vite me cacher dans les bois, comme le seul parti qui me
restât à prendre.»
Mon secret avait failli m'échapper en faisant cette réponse à la
question que venait de m'adresser le Banian. Un peu plus, je le sentais,
j'aurais fini par tout lui avouer par entraînement, en trahissant la
parole que j'avais donnée au grand homme noir... Je sortis comme un
écervelé, après avoir prononcé ces derniers mots, et je courus bien loin
de peur d'être tenté d'en dire plus que je ne devais le faire pour
rester fidèle à mon engagement; et le malheureux Baniani, attribuant à
l'inflexibilité de mon opinion à son égard la cause de ma brusque
disparition, répétait avec complaisance, et en riant aux éclats: «Oh!
décidément le succès de mon bal le rendra fou, ce pauvre misanthrope, à
force de me croire insensé! Il a poussé si loin l'austérité de la
désapprobation, qu'il n'a pas voulu même danser une seule contredanse.
--Oh! comme vous le dites, lui répétaient les derniers flatteurs qui
restaient sur les derniers débris de sa fête, il est fou, votre ancien
compagnon de voyage; il est incurablement fou.»
En sortant de l'enceinte du bal, pour me retirer chez moi, je rencontrai
dans le vestibule, cinquante à soixante petits nègres déguisés en
grooms, armés chacun d'une immense lanterne, et attendant, pour les
reconduire, les dames qui commençaient à dégarnir la salle: c'était le
demi-cent de négrillons dont le traître voulait faire présent à ses plus
jolies danseuses. Il n'avait voulu démordre d'aucune de ses folies...
Toutes les dames lui renvoyèrent le cadeau, en se moquant de sa
libéralité, et en rejetant sur sa mauvaise éducation l'inconvenance de
ce procédé à la Turcaret.
La sinistre prédiction du mauvais génie dont j'avais reçu la confidence
au bruit des violons et des danses de la nuit, ne se réalisa que trop
tôt... A huit heures du matin, tous les huissiers de la colonie avaient
envahi le domicile du Crésus de la ville... cent protêts étaient déjà
faits, quand les premières lettres de remercîment arrivèrent dans le
boudoir du voluptueux Banian; et, de ce boudoir parfumé, un homme,
réveillé en sursaut au sein des plus doux rêves, n'eut que le temps de
se sauver en robe de chambre, pour aller se cacher dans les Mornes, et
se soustraire à la honte et au ridicule que ses sottes profusions lui
avaient préparés...
Et moi, quand, tout inquiet pour son avenir, je passai le matin devant
sa maison, sans avoir pu fermer l'oeil de la nuit, je trouvai les volets
du logis fermés par la main de la justice, et, sur la porte, le grand
fantôme qui, en prenant sa prise de tabac, me cria du plus loin qu'il me
vit:
«Eh bien! le bal était magnifique, la fête délicieuse: notre homme est
_maron_: il vient de se sauver dans les Mornes.