Cette belle institution devoit son origine à Robert, dit de _Sorbon_
ou _Sorbonne_, lieu de sa naissance, situé dans le Rhételois. Né dans
l'obscurité, il étoit parvenu par sa science et par ses vertus à
mériter l'estime et les faveurs de saint Louis, dont il fut le
chapelain et non le confesseur, comme quelques-uns l'ont avancé. Dans
ce haut degré de fortune, Robert se ressouvint des obstacles que sa
pauvreté avoit apportés à ses études, et surtout des difficultés qu'on
éprouvoit à parvenir au doctorat quand on étoit né comme lui
absolument sans biens. Ce fut pour aplanir ces difficultés qui
pouvoient enlever à l'Église un grand nombre d'habiles défenseurs,
qu'il forma le dessein d'établir une société d'ecclésiastiques
séculiers qui, vivant en commun et dégagés de toute inquiétude sur les
besoins de la vie, ne seroient occupés que du soin d'étudier et de
donner gratuitement des leçons. Du Boulai et ceux qui l'ont suivi ne
nous présentent ce collége que comme un établissement fondé en faveur
de seize pauvres écoliers; mais le titre seul qu'il portoit prouve le
contraire: on voit qu'il s'appeloit dès le principe la _Communauté des
pauvres maîtres_, et que ses membres étoient, quelques années après,
désignés ainsi: _Pauperes magistri de vico ad portas_[586]. «C'étoit,
dit l'historien de l'Université[587], aux pauvres que Robert
prétendoit fournir des secours. La pauvreté étoit l'attribut propre de
la maison de Sorbonne; elle en a conservé long-temps la réalité avec
le titre, et depuis même que les libéralités du cardinal de Richelieu
l'ont enrichie, elle a toujours retenu l'épithète de _Pauvre_, comme
son premier titre de noblesse.» Elle la conserva jusque dans les
derniers temps, et les actes publics l'ont toujours qualifiée
_pauperrima domus_, exemple rare et vraiment admirable d'humilité
chrétienne, humilité dont son fondateur lui avoit du reste fourni le
modèle: car on ne voit point qu'il ait voulu faire porter son nom à ce
collége, et l'on sait qu'il se contenta du titre de _Proviseur_, plus
simple alors qu'il ne l'est aujourd'hui.
[Note 586: Cart. Sorb. ad. ann. 1274.]
[Note 587: Crévier, t. I, p. 495.]
Nos historiens ont extrêmement varié sur l'époque de la fondation de
cet établissement; et la plupart, rapportant les lettres de concession
accordées par saint Louis et datées de Paris l'an 1250, n'ont pas fait
attention en adoptant cette date qu'alors saint Louis étoit en Afrique
depuis deux ans, et par conséquent qu'elle ne pouvoit être qu'une
erreur de copiste. L'abbé Ladvocat, docteur et bibliothécaire de ce
collége, est tombé dans une erreur à peu près semblable, lorsque,
d'après des inscriptions gravées dans la maison même de Sorbonne, il
fixe cette fondation à l'année 1253, puisque saint Louis ne revint en
France que l'année suivante. Il a du reste reconnu cette erreur; et en
examinant avec attention tous les actes relatifs à la fondation de la
Sorbonne, il faut, avec raison, la reculer jusqu'à l'année 1256.
Une erreur plus grave est celle de Piganiol[588], qui présente comme
fondateur de cette maison Robert de Douai, chanoine de Senlis et
médecin de la reine Marguerite de Provence. Il cite à ce sujet le
testament de ce personnage; mais, s'il l'avoit lu avec attention, il
eût reconnu d'abord que ce titre, daté de 1258, est postérieur à
l'érection du collége, ensuite que le testateur n'a d'autre intention,
en faisant un legs, que d'augmenter une fondation déjà faite. Robert
de Douai fut le bienfaiteur de la nouvelle institution et non son
fondateur; et ce titre il le partagea avec Guillaume de Chartres,
chanoine de cette ville, Guillaume de Némont, chanoine de Melun, tous
deux chapelains de saint Louis, et même avec ce prince, qui, malgré
toutes les libéralités dont il combla ce collége, n'en fut jamais
appelé le fondateur[589].
[Note 588: T. VI, p. 321.]
[Note 589: L'inscription rapportée par la plupart des
historiens de Paris indique seulement que c'est sous _son
règne_ que la Sorbonne fut fondée: _Ludovicus, rex
Francorum_, SUB QUO _fundata fuit domus Sorbonæ_.]
Si nous reprenons l'histoire de cette fondation, nous trouvons que
Robert de Sorbonne, ayant acquis ou échangé avec saint Louis quelques
maisons dans la rue Coupe-Gueule et dans la rue voisine[590], y fit
bâtir les premiers édifices de son collége et une chapelle. Il acquit
ensuite de Guillaume de Cambrai ce qui restoit de terrain et de maisons
jusqu'à la rue des Poirées; et, considérant que l'établissement qu'il
venoit de former n'étoit destiné que pour des théologiens, il imagina de
faire élever sur une partie de l'emplacement qu'il venoit d'acquérir un
collége dans lequel on enseigneroit les humanités et la philosophie, et
où l'on prépareroit ainsi des élèves propres à entrer dans les écoles de
Sorbonne. Ce collége, achevé en 1271, reçut le nom de _Calvi_ ou la
_Petite-Sorbonne_; la chapelle, dédiée d'abord à la _sainte Vierge_, fut
rebâtie en 1326, et mise, en 1347, sous la même invocation et sous
celle de _sainte Ursule_ et de ses compagnes, dont l'église célébroit la
fête le 21 octobre, jour de la dédicace.
[Note 590: Cette rue n'est pas nommée dans les actes, mais
elle paroît être celle que l'on nomme aujourd'hui _rue de
Sorbonne_. Saint Louis permit à Robert de la faire fermer à
ses extrémités, ce qui lui fit donner le nom de _rue des
Deux-Portes_, comme nous le dirons ci-après.]
Les choses restèrent en cet état jusqu'au ministère du cardinal de
Richelieu. Ce ministre, qui aimoit tout ce qui avoit de l'éclat, pensa
qu'il feroit une chose utile pour sa gloire s'il faisoit rebâtir avec
une magnificence digne de lui le collége dans lequel il avoit étudié
la théologie. L'architecte _Le Mercier_, qui avoit déjà bâti pour lui
le Palais-Royal, fut chargé de lui présenter un plan, tant pour la
construction d'une église que pour celle des bâtiments qui devoient
l'accompagner. La première pierre de la maison[591] fut posée en 1627
par l'archevêque de Rouen; il posa lui-même celle de l'église en 1635.
Cependant elle ne fut achevée que long-temps après sa mort, en 1653,
comme le constatoit une inscription attachée au portail du côté de la
cour.
[Note 591: La maison de Sorbonne se compose de trois grands
corps de logis, flanqués dans leurs encoignures par quatre
gros pavillons, le tout environnant une cour qui a la forme
d'un carré long. Trente-sept professeurs avoient le droit
d'y être logés.]
Cette église, dont l'architecture a été présentée par tous les
historiens de Paris comme un chef-d'oeuvre digne de la plus grande
admiration, se compose du côté de la place d'un portail décoré de
deux ordres corinthien et composite élevés l'un sur l'autre, et assez
semblable pour la masse à celui du Val-de-Grâce. Du côté de la cour,
l'édifice est également terminé par un portail qui n'a qu'un seul
ordre; il est élevé sur des marches, couronné d'un fronton, et, à
quelques égards, conçu d'après le système du portique du Panthéon à
Rome; mais l'espacement inégal des colonnes et leur accouplement aux
angles de cette construction nuisent beaucoup à sa beauté. Le reste de
cette façade, ouverte par deux étages de croisées, manque de
caractère; la multiplicité des corps et des profils en détruit
l'effet, et lui donne autant l'air d'un palais que d'une église. Au
milieu de ces deux morceaux d'architecture s'élève un dôme dont les
campanilles trop petites ne donnent point à l'ensemble cette forme
pyramidale qui rend si agréable l'aspect de Saint-Pierre de Rome et de
Saint-Paul de Londres. Au total, il y a plus de richesse et de
prétention que de véritable beauté dans cette composition.
L'intérieur, décoré d'un ordre de pilastres couronné par une corniche,
étoit remarquable par l'éclat des marbres qui brilloient dans le
pavement et dans les deux autels placés en face de chaque portail,
ainsi que par les belles peintures que Philippe de Champagne avoit
exécutées dans quelques parties du dôme; mais les curieux y
admiroient surtout le mausolée du cardinal de Richelieu, lequel
passoit pour le chef-d'oeuvre de Girardon[592].
[Note 592: _Voy._ les pl. 173, 174, 175.]