Dans la rue de la Harpe, et un peu en-deçà des Mathurins, au fond de
la cour d'une vieille maison qui avoit autrefois pour enseigne une
croix de fer, on trouve le monument le plus ancien de Paris, reste
d'un vaste édifice élevé du temps des Romains, et connu sous le nom de
_palais des Thermes_. On ne sait pas précisément par qui ni en quel
temps il fut bâti; mais il est certain que Julien l'Apostat y a
demeuré, et qu'il y faisoit son séjour lorsqu'il fut proclamé
empereur. Ce fut aussi quelquefois l'habitation de nos rois de la
première et de la seconde race; et sa dégradation ne commença sans
doute que lorsqu'ils eurent transféré leur résidence dans la cité, et
fait bâtir à la pointe de l'île le vaste bâtiment connu sous le nom de
_Palais_[550].
[Note 550: Les Thermes furent alors appelés le _Vieux
Palais_.]
Ce fragment d'édifice est presque carré, si l'on en excepte
l'avant-salle qui précède la grande pièce. En face de l'entrée est une
grande niche circulaire, accompagnée de deux autres, plus petites,
moins profondes et quadrangulaires. De chaque côté les murs latéraux
présentent un enfoncement dont on ignore l'objet. La salle, dont la
hauteur est de quarante pieds au-dessus du sol actuel de la rue de la
Harpe, se prolonge dans une dimension de cinquante-huit pieds de long
sur cinquante-six de large. Elle est percée de quatre croisées, dont
deux sont bouchées; la troisième ne l'est qu'à moitié; et la
quatrième, ouverte en forme d'arcade, y introduit une belle lumière:
celle-ci est pratiquée en face de l'entrée, au-dessus de la grande
niche, et précisément sous le cintre de la voûte. Cette partie de
l'édifice, comme dans presque tous les thermes de Rome, est faite en
voûte d'arête, genre de couverture peu dispendieux et de la plus
grande solidité, parce que toutes les poussées y sont divisées, et
que par conséquent il ne s'y opère aucun travail[551]. Aux quatre
angles on voit encore des débris de chapiteaux faits en forme de
poupes de navire, lesquels servoient sans doute de couronnement à des
pilastres qui ont été détruits[552].
[Note 551: Si quelque chose pouvoit le démontrer, ce seroit
sans doute la durée extraordinaire de cette construction,
quoique tout semble concourir à sa ruine. On n'apprendra
point sans étonnement que, depuis un grand nombre d'années,
un jardin avoit été pratiqué, et existoit encore, il y a peu
de temps, sur la voûte de cette salle. Un petit chemin pavé,
d'environ trois pieds, étoit pratiqué dans tout son
pourtour, et l'on avoit chargé le milieu d'une couche de
terre végétale de trois à quatre pieds d'épaisseur environ,
portant à nu sur les reins de la voûte d'arête dont nous
venons de parler. Ainsi cette voûte recevoit continuellement
les eaux pluviales et celles de l'arrosement journalier des
légumes, arbres, arbustes, cultivés en pleine terre sur sa
surface extérieure, et n'en paroissoit point sensiblement
altérée. Cependant elle n'est composée que d'un blocage de
briques et de moellons, liés entre, eux par un mortier
composé de chaux et de sable de Paris.]
[Note 552: _Voy._ pl. 177.]
La construction des murs de cet édifice se compose de six rangées de
moellons, formant des bandes, que séparent les unes des autres quatre
rangées de briques, qui chacune ont un pouce à quinze lignes seulement
d'épaisseur. Les joints pratiqués entre ces briques sont également
d'un pouce de largeur, de manière que les quatre briques forment avec
eux une épaisseur de huit pouces. Deux rangs de briques avec les
moellons placés au milieu occupent un espace d'environ quatre pieds
six pouces. Les moellons ont de quatre à cinq pouces de hauteur.
Ce genre de construction étoit habituellement celui des Romains; et on
le retrouve dans un grand nombre d'édifices, à Rome et dans toute
l'Italie. Ce modèle, que le temps a respecté au milieu de Paris, y est
malheureusement trop peu connu et mériteroit d'être imité. Il nous
offre la solution de ce problème que s'étoient proposé les architectes
de l'antiquité, de faire de grands et solides édifices avec des
matériaux communs et de peu de valeur: c'est ce qu'on ne sait plus
faire aujourd'hui.
Les murs de cette salle étoient recouverts d'une couche de stuc qui
avoit trois, quatre et même cinq pouces d'épaisseur. On en voit encore
quelques débris: le reste paroît avoir cédé plutôt à la main des
hommes qu'aux ravages du temps.
Quelle place occupoit dans l'ensemble des Thermes de Julien cette
belle salle que nous venons de décrire? c'est ce qu'il n'est pas
facile de décider en la voyant ainsi séparée de l'immense édifice[553]
dont elle faisoit partie. Les thermes des anciens se composoient
d'une multitude de pièces qui toutes n'étoient point destinées à
l'usage des bains; et, pour assigner à celle-ci son emploi précis, il
faudroit la considérer dans son rapport avec de semblables pièces des
thermes de Rome; il faudroit surtout rétablir, sur les indications des
fondations et des ruines adjacentes, l'ensemble approximatif des
salles contiguës. Le plan des Thermes n'existe dans aucun des grands
ouvrages qui ont traité de cette partie des monuments antiques: la
première restitution s'en trouve dans le deuxième volume des
Antiquités de la France par M. Clérisseau; et l'idée qu'il en donne
est assez satisfaisante, sans qu'on puisse toutefois s'assurer que
c'en soit là le véritable plan.
[Note 553: Ce palais s'étendoit jusque dans la rue des
Mathurins, et l'hôtel de Cluni a été bâti sur l'emplacement
d'une partie de ses constructions, comme nous le dirons en
son lieu.]
Sous l'édifice que nous décrivons, on a découvert un double rang en
hauteur de caves en berceaux, ou plutôt de larges conduits de neuf
pieds dans toutes leurs dimensions. Il y avoit ainsi trois berceaux
parallèles séparés par des murs de quatre pieds d'épaisseur et se
communiquant par des portes de trois à quatre pieds de large. Le
premier rang de ces voûtes se trouve à dix pieds au-dessous du sol; on
y descend par quinze marches. Le second rang est dix pieds plus bas.
Quant à la longueur de ces routes souterraines, elle est inconnue, et
l'on ne pénètre pas au-delà de quatre-vingt-six pieds, à cause des
décombres qui en interceptent l'issue. Les voûtes en sont composées de
briques, de pierres plates et de blocages à bain de mortier; la
construction des murs est en petits moellons durs de six pouces de
long sur quatre pouces d'épaisseur; le mortier introduit dans les
joints a depuis six lignes jusqu'à un pouce[554].
[Note 554: L'an 1544, en fouillant près de la porte
Saint-Jacques pour faire un rempart contre l'armée de
Charles-Quint, on découvrit les aqueducs souterrains qui
amenoient l'eau d'Arcueil aux Thermes. Deux de leurs voûtes
existoient encore en 1724. On en a trouvé de nombreuses
correspondances dans plusieurs caves des maisons de ce
quartier. Il y en a dans une petite cour du bâtiment des
Mathurins; et l'on y voit une inscription moderne indiquant
qu'il s'étoit fait anciennement un enfoncement près de ce
lieu, et que cet enfoncement avoit fait découvrir un conduit
souterrain communiquant à la salle des Thermes.]
«Quand on pense, dit un habile architecte[555], avec quelle avidité on
recueille les moindres renseignements sur des ruines lointaines, avec
quel empressement on dessine de toutes parts des débris de
constructions romaines, moins curieux et moins bien conservés que
celui dont nous parlons, il y a lieu de s'étonner du peu de soin qu'on
a apporté jusqu'à présent, soit à la conservation de ce monument, soit
à sa publication. Plusieurs projets avoient été présentés à ce sujet
avant la révolution: le gouvernement paroissoit disposé à faire un
choix parmi ces projets[556], lorsque nos troubles civils vinrent
tout arrêter. Il seroit à souhaiter que l'attention se portât de
nouveau sur ce précieux débris, et qu'un édifice riche en souvenirs,
fécond en leçons de tous genres pour l'art de bâtir, fût enfin
désobstrué dans ses abords, fouillé dans ses fondations et soustrait
aux agents destructeurs qui de toutes parts travaillent à sa
ruine[557].»
[Note 555: M. Legrand.]
[Note 556: Peu de temps avant la révolution, M. le baron de
Breteuil, ministre de Paris, avoit chargé M. Verniquet de
figurer sur un plan tous les restes de ces anciennes
constructions, et de publier le résultat de ce travail: les
troubles qui survinrent en empêchèrent l'exécution. On avoit
aussi proposé de faire de cette salle, restaurée et dégagée
de tous ses alentours, un _Muséum_ d'architecture et de
construction.]
[Note 557: Ce voeu vient d'être rempli. _Voy._ l'art.
_Monuments nouveaux_, _etc._]