Il n'est point de monument dont l'origine soit plus incertaine, et ait
produit plus d'opinions diverses parmi nos historiens. Les uns
prétendent que cette église occupe la place d'une chapelle dédiée sous
le nom de saint Clément, pape; d'autres veulent qu'elle ait été, dès sa
fondation, sous le nom de saint Séverin, abbé d'Agaune, que Clovis fit
venir à Paris, afin d'obtenir par son intercession la guérison d'une
maladie grave dont il étoit tourmenté depuis deux années. Ceux-ci
croient, au contraire, que ce fut un pieux solitaire, lequel portoit le
même nom, et s'étoit retiré, du temps de Childebert Ier, dans une
cellule près de la porte méridionale, qui fit construire cette chapelle
sous le titre déjà énoncé du pape saint Clément. Ceux-là conjecturent
que cette église n'étoit qu'un baptistère ou chapelle de
Saint-Jean-Baptiste, dépendante du monastère ou basilique de
Saint-Julien-le-Pauvre. Enfin, il en est qui pensent que c'est à la
place de cette église qu'existoit autrefois un monastère de
Saint-Séverin, et qu'il y avoit un peu plus loin une chapelle de
Saint-Martin. Nous avons déjà réfuté cette dernière opinion, en parlant,
dans le dixième quartier, de la basilique de Saint-Laurent[532]. Parmi
les autres, il en est plusieurs qui ne méritent aucune attention, parce
qu'elles ne sont soutenues d'aucune autorité. Par exemple, le culte de
saint Clément n'a été public en France que long-temps après la mort de
saint Séverin _le Solitaire_; il n'y a pas un seul titre qui puisse
faire seulement soupçonner que l'église Saint-Séverin ait été une
dépendance de Saint-Julien-le-Pauvre, ni qu'elle lui ait servi de
baptistère; et plusieurs actes, tels que le diplôme de Henri Ier, que
nous avons plusieurs fois cité, semblent prouver le contraire, en
parlant de ces deux églises dans des termes qui supposent une parfaite
égalité. Enfin, s'il faut choisir entre les deux seules opinions
vraisemblables, que le titulaire de cette église est ou saint Séverin
d'Agaune, ou saint Séverin _le Solitaire_, le peu de séjour que fit le
premier à Paris semble devoir faire pencher la balance en faveur du
second, qui y demeura long-temps, édifiant ses habitants par l'exemple
et le spectacle de ses vertus. La charte de Henri Ier, qui désigne cette
église sous le nom de Saint-Séverin-_le-Solitaire_, vient à l'appui de
cette opinion[533]; et, dans les dernières années de la monarchie, on en
avoit été tellement frappé, que sa fête y étoit célébrée avec toutes les
solennités usitées pour les Saints titulaires, quoique le nom plus
fameux de l'abbé d'Agaune eût fait prévaloir depuis long-temps son culte
dans cette église.
[Note 532: _Voy._ t. II, 2e part., p. 739.]
[Note 533: Vales. de Basil. Paris., cap. XIV.]
Jaillot, qui adopte cette idée, pense qu'après la mort de ce saint
homme on aura bâti sur son tombeau une chapelle, dont la dévotion des
fidèles rendit bientôt l'accroissement nécessaire. Elle aura ensuite
éprouvé, comme beaucoup d'autres édifices, les fureurs des Normands
dans le neuvième siècle. C'est alors que le corps du Saint fut levé,
et qu'on transporta ses reliques à la cathédrale, où elles sont
restées. Cependant il y a apparence que l'église, où jusque-là elles
avoient été conservées, n'avoit point été entièrement détruite par ces
barbares, puisqu'elle est énoncée dans la charte de Henri Ier au
nombre de celles qu'il donne à l'église de Paris. Il est présumable
qu'elle fut rebâtie après le décès du prêtre Girauld[534], auquel on
en avoit laissé la jouissance sa vie durant, et que la population de
ce quartier s'étant rapidement augmentée, l'église fut érigée en cure,
avec le titre d'_archiprêtre_ pour celui qui la desservoit, titre qui
lui donnoit la prééminence sur tous les curés de son district[535].
Quoi qu'il en soit, l'acte le plus ancien qui fasse mention de la cure
de Saint-Séverin est de 1210[536].
[Note 534: _Voy._ p. 422 de cette deuxième partie.]
[Note 535: Elle avoit été pendant long-temps presque
l'unique paroisse de tout le canton méridional de Paris,
puisque les paroisses Saint-André, Saint-Côme,
Saint-Étienne, Saint-Sulpice et Saint-Jacques n'existoient
point encore.]
[Note 536: C'est une sentence arbitrale rendue entre
l'évêque, son chapitre et l'archiprêtre de Saint-Séverin
d'une part; l'abbé de Saint-Germain, ses religieux et le
curé de Saint-Sulpice de l'autre, pour la fixation de la
juridiction spirituelle de l'abbaye Saint-Germain, et celle
de l'étendue de la paroisse Saint-Séverin.]
Cette église a été rebâtie et agrandie à différentes époques. Dès l'an
1347 le pape Clément VI avoit accordé des indulgences pour faciliter
sa reconstruction. Elle fut augmentée en 1489, et le 12 mai de cette
année on posa la première pierre de l'aile droite et des chapelles qui
sont derrière le sanctuaire[537]. Les autres parties, telles que la
tour, la nef et le choeur étoient plus anciennes d'un siècle environ,
et d'un gothique assez délicat. L'abbé Lebeuf prétend que ses vitraux
étoient les premiers où l'on eût dessiné des armoiries de
famille[538].
[Note 537: Ce sanctuaire a été bâti sur l'emplacement d'un
hôtel acheté par la fabrique, et qui avoit appartenu à
l'abbé et aux religieux des Eschallis, ordre de Cîteaux,
diocèse de Sens.]
[Note 538: _V._ pl. 170. L'église Saint-Séverin a été rendue
au culte.]