Nous avons déjà raconté succinctement les débats qui s'élevèrent entre
l'abbé de Saint-Germain et l'évêque de Paris[517], à l'occasion de la
nouvelle clôture que Philippe-Auguste avoit fait élever au midi de sa
capitale. Pierre de Nemours, qui gouvernoit alors l'église de Paris,
saisit avec ardeur cette occasion de faire revivre, sur la portion du
territoire de l'abbaye Saint-Germain, que l'on venoit de renfermer
dans la ville, des prétentions que ses prédécesseurs avoient plusieurs
fois tenté de faire valoir, mais toujours inutilement, soit qu'on
respectât en ceci la mémoire de saint Germain, qui avoit lui-même
exempté cette abbaye de la juridiction épiscopale, soit qu'on fût bien
aise de mettre quelques bornes au pouvoir des évêques de cette ville,
pouvoir dont les rois commençoient à se montrer contrariés et jaloux.
Le chapitre de Notre-Dame s'unit au prélat pour réclamer la
juridiction de l'église mère sur tout ce qui se trouvoit compris dans
la nouvelle enceinte; et l'archiprêtre de Saint-Séverin prétendit en
même temps faire entrer toute cette partie dans sa paroisse. Jean de
Vernon, alors abbé de Saint-Germain, ses religieux et le curé de
Saint-Sulpice s'y opposèrent, et réclamèrent l'autorité du souverain
pontife; mais malheureusement pour eux ils n'attendirent point sa
décision, et consentirent à remettre à des arbitres le jugement de
cette affaire. Ceux-ci, par leur sentence du mois de janvier 1210,
prononcèrent en faveur de l'évêque, à qui ils accordèrent toute
juridiction dans la ville, ne la conservant à l'abbé que hors des
murs; mais, par une sorte de compensation, ils déclarèrent que cet
abbé continueroit de jouir de la justice dans tout son territoire,
soit sur la paroisse de Saint-Séverin, soit au dehors; et par le même
acte on lui accorda la faculté de faire construire, dans l'espace de
trois ans, une ou deux églises paroissiales, et d'en nommer les
curés[518]. En conséquence de cette transaction, Jean de Vernon fit
bâtir les églises de Saint-André et de Saint-Côme: elles furent
achevées en 1212, et les abbés eurent la nomination de ces deux cures
jusqu'en 1345, que ce droit fut cédé à l'Université.
[Note 517: _Voy._ t. I, 2e part., p. 502.]
[Note 518: L'évêque fut tenu de lui payer 40 sous de rente
pendant lesdites trois années. Quant au curé de
Saint-Sulpice, pour le dédommager de la perte des dîmes que
lui causoit ce retranchement, l'abbé de Saint-Germain eut
l'option de lui payer 40 sous de rente tant qu'il vivroit,
ou de lui faire donner chaque jour un pain blanc et une
pinte de vin, tels qu'on les donnoit à ses religieux.]
Tous nos historiens prétendent qu'au lieu même où fut bâtie l'église
Saint-André étoit, au sixième siècle, une chapelle de _Saint-Andéol_;
et en effet il en est fait mention dans la charte de fondation de
Saint-Germain en 558, et dans une vie de _saint Doctrovée_, écrite par
Gislemar vers la fin du onzième siècle. Cependant l'abbé Lebeuf et
Jaillot combattent cette opinion; et les raisons sur lesquelles ils
établissent leur doute sont soutenues de plus de recherches et
d'érudition que n'en mérite une question aussi peu importante. Les
recherches qu'a faites ce dernier critique sur l'origine du surnom de
cette église sont sans doute plus utiles et plus curieuses: il prétend
que d'abord elle n'en eut point, et qu'en effet cette addition étoit
inutile, puisqu'elle étoit alors, et qu'elle a été jusqu'à la fin la
seule basilique qui existât sous l'invocation de cet apôtre. En 1220,
elle est appelée dans un acte, _S. Andreas in Laaso_; en 1254, 1260,
1261, 1274, on lit _S. Andreas de Assiciis_, _de Arciciis_, _de
Assibus_, _de Arsiciis_; et _S. Andreas_ sans aucun surnom dans la
transaction passée, en 1272, entre Philippe-le-Hardi et l'abbaye
Saint-Germain[519]. Il est vrai qu'un titre de 1284 l'offre pour la
première fois avec le surnom _de Arcubus_; mais comme les noms de
_Assiciis_ et _Arciciis_ ont été donnés au territoire de Laas dès
1194, ce critique ne doute point que le nom _des Arcs_ ne vienne
originairement de ce nom de _Laas_, qu'on a successivement altéré et
corrompu; il réfute du reste les conjectures de D. Félibien et de
l'abbé Lebeuf, qui veulent que le vrai surnom soit des _Ars_, et qui
prétendent en trouver l'origine dans l'incendie fait par les Normands
de tous les dehors de la Cité, et principalement des édifices bâtis
sur la rive méridionale, qui étoit alors très-peuplée.
[Note 519: Archiv. de S. Germ.--Cartul. Sorb.--Hist. de
l'abb. S. Germ. Preuves, p. 65.]
À l'égard des autres explications hasardées sur cette étymologie,
lesquelles supposent que le surnom des _Arts_ a été donné à cette
église, parce qu'elle étoit située à l'entrée du territoire de
l'Université; des _Arcs_, parce qu'on fabriquoit autrefois des armes
de cette espèce dans son voisinage, ou qu'il y avoit, à peu de
distance, des arcades et un jardin dans lequel on s'exerçoit à tirer
de l'arc, elles ne paroissoient avoir aucun fondement, et ne méritent
pas d'être sérieusement réfutées[520].
[Note 520: Quelques auteurs, pour autoriser cette dernière
dénomination, ont établi dans ce quartier une manufacture
entière d'armes. Près de Saint-André on faisoit, disent-ils,
les _arcs_; dans la rue de la Vieille-Bouclerie on forgeoit
les _boucliers_, et les flèches se faisoient dans la rue des
_Sajettes_. Nous ferons voir que la rue de la
Vieille-Bouclerie avoit un autre nom, et que celle du
Cimetière-Saint-André n'a jamais été nommée des _Sajettes_
ou _Sagettes_, mais des _Sachettes_, nom d'une communauté de
pauvres filles qui s'y étoient établies.]
L'église de Saint-André offroit, comme tous les monuments gothiques de
Paris, des constructions de diverses époques, et de différents
caractères. Le fond du sanctuaire annonçoit un gothique du
commencement du treizième siècle; le reste étoit bien postérieur, et
le portail avoit été reconstruit, ainsi que beaucoup d'autres parties,
en 1660, sur les dessins d'un architecte nommé Gamard. La tour pouvoit
avoir été bâtie en 1500; et l'on y voyoit encore, au-dehors de
l'escalier, la marque des coups de mousquets qu'on y avoit tirés au
temps des troubles de Paris. Les niches et statues qui ornoient sa
partie latérale le long de la rue du Cimetière ne pouvoient pas avoir
été faites avant le seizième siècle[521].
[Note 521: _Voy._ pl. 169.]
Il est remarquable que cette église étoit, avec celle de
Saint-Sulpice, le seul monument de ce genre qui ne fût pas attaché à
des maisons particulières. Elle étoit isolée et bordée de passages
publics sur ses quatre côtés.