L'éducation des jeunes filles, si importante chez les nations
chrétiennes où les femmes jouissent d'une si grande influence dans la
société, fut long-temps très-imparfaite parmi nous; et l'on peut dire
même qu'avant l'établissement de l'ordre des Ursulines, on n'avoit
point conçu sur un si grand objet un système complet et régulier. Cet
ordre fut institué dans l'année 1537 par la B. _Angèle_, qui habitoit
la ville de Bresse en Lombardie. Ce ne fut dans le principe qu'une
congrégation de filles et de femmes qui se vouoient à la pratique de
toutes les vertus chrétiennes, et s'occupoient spécialement de
l'instruction des jeunes personnes de leur sexe. Cet institut fut
confirmé en 1544, par Paul III, sous le nom de _Compagnie de
Sainte-Ursule_, et Grégoire XIII l'approuva de nouveau en 1572. Ces
filles vivoient alors séparément dans leurs maisons; mais dans la
suite plusieurs se réunirent, pratiquant la vie commune, sans
toutefois faire de voeux ni garder de clôture. Elles ne tardèrent pas
à s'introduire en France; et Françoise de Bermont, l'une d'entre
elles, avec la permission de Clément VIII, établit, en 1594, une
congrégation d'Ursulines à Aix en Provence, où leur réputation
s'accrut encore et contribua à augmenter le nombre de leurs maisons.
Il arriva que, peu de temps après, mademoiselle Acarie, ayant formé le
projet de créer à Paris un couvent de Carmélites réformées, et n'ayant
pu le mettre à exécution, conçut le dessein, plus utile peut-être,
d'employer les personnes qu'elle avoit rassemblées, à l'instruction
gratuite des jeunes filles. Madame l'Huillier, veuve de M. Leroux de
Sainte-Beuve, voulut coopérer à cette oeuvre charitable, se déclara
fondatrice du nouvel établissement, et logea ces filles, en 1608,
dans une maison qu'elle avoit louée au faubourg Saint-Jacques.
Françoise de Bermont fut alors appelée par elle de son monastère de
Provence, et vint à Paris avec une de ses compagnes pour conduire la
nouvelle communauté et lui donner la règle qu'elle observoit.
L'ordre qu'elle y établit fit sentir à la fondatrice que son institut
deviendroit d'une utilité bien plus grande, si ces filles consentoient
à être de véritables religieuses, et joignoient aux voeux ordinaires
celui de se consacrer à l'instruction des personnes de leur sexe. Les
ayant trouvées toutes dans des dispositions favorables à ses vues,
elle acheta quelques vieux bâtiments dans le faubourg Saint-Jacques,
et une grande place vide, faisant partie du clos de Poteries, lequel
s'étendoit jusqu'au cul-de-sac de la rue des Postes, et jusqu'à la rue
de Paradis. Les lieux réguliers y furent construits en peu de temps;
on célébra la première messe dans la chapelle le 29 septembre 1610, et
les Ursulines en prirent possession le 11 octobre suivant. L'année
d'après, le roi autorisa cet établissement par un simple brevet; mais
dès que la fondation en eut été consolidée par l'engagement que prit
madame de Sainte-Beuve de payer 2,000 livres de rente pour l'entretien
de douze religieuses, on eut recours aux deux puissances pour en
assurer la stabilité. Le roi accorda des lettres-patentes,
enregistrées le 12 septembre 1612, et le pape Paul V permit, dans la
même année, d'ériger cette communauté en corps de religion, sous le
titre de Sainte-Ursule, et sous la règle réformée de Saint-Augustin.
Dès que l'on eut obtenu la bulle qui faisoit de la communauté des
Ursulines une maison religieuse et régulière, on pria l'abbesse de
Saint-Étienne de Soissons de se transporter à Paris avec quelques-unes
de ses compagnes, pour former aux exercices du cloître les personnes
qui voudroient embrasser le nouvel institut. Elle arriva dans cette
ville le 11 juillet 1612 avec quatre religieuses, et quatre mois
après, le jour de Saint-Martin, elle donna l'habit à douze novices.
Leur nombre s'étant en très-peu de temps considérablement augmenté, la
fondatrice fit jeter les fondements d'une nouvelle église, dont la
première pierre fut posée par la reine Anne d'Autriche le 22 juin
1620; elle fut achevée en 1627, et a subsisté jusque dans les derniers
temps de la monarchie.
Cette maison a été le berceau ou le modèle de toutes celles qui se
sont établies depuis dans les diverses provinces du royaume et dans
les autres états de l'Europe. L'ordre entier étoit divisé en onze
provinces, et celle de Paris contenoit quatorze monastères. Les
services éminents qu'il rendoit, services dont l'utilité étoit
généralement sentie, avoient fait multiplier ses établissements au
point qu'on en comptoit plus de trois cents dans l'étendue de la
France[349].
[Note 349: Les bâtiments des Ursulines ont été démolis.]