AVIS AUX AMATEURS D'OEUVRES ARTISTIQUES.

Le vol au tableau est une variété du vol à l'américaine. Ce genre

d'opération est exploité depuis quelque temps à Paris par un individu

fort connu, qui y trouve de nombreux bénéfices, et qui l'exerce de telle

façon, que la justice n'a pu encore l'atteindre.

Cet individu, né dans le midi, est encore jeune; il a une assez belle

figure, une tournure distinguée et une toilette confortable. Il s'est

fait l'habitué de quelques cafés, où il pérore avec cette assurance

tranchante qui impose presque toujours aux masses, et où il dépense sans

compter; poli, généreux, il a l'art de se faire bien venir de tout le

monde, et de provoquer la confiance en donnant la sienne. Aussi, l'on ne

tarde pas à savoir qu'il n'a pas de fortune, mais que, par la

connaissance parfaite qu'il a des tableaux, il gagne beaucoup d'argent

qu'il dépense gaîment, sûr d'en gagner toujours autant. C'est un état

fort commode et qu'il exerce en se promenant. Les brocanteurs possèdent

presque tous des tableaux dont ils ignorent la valeur; il les achète,

les fait restaurer, et les revend dix, vingt et trente fois ce qu'ils

ont coûté.

Il se trouve toujours, dans le nombre des auditeurs du méridional,

quelques personnes qui s'exclament avec ravissement sur un état si

lucratif. Notre homme s'attache de préférence à ceux-là; il les proclame

amateurs de tableaux, et les invite à tour de rôle à venir voir sa

superbe galerie.

Lorsqu'après un déjeuner offert chez lui, il a fait admirer les croûtes

qui garnissent ses murailles, et que, sur sa parole, on regarde comme

des chefs-d'oeuvre, il sort avec son invité. Tout à coup il pousse une

exclamation: «Oh! s'écrie-t-il, quel bonheur! un Rubens! voilà six mois

que j'en cherche un.» Et, entraînant son nouvel ami sur ses pas, il

s'approche d'un brocanteur à l'étalage duquel append le chef-d'oeuvre,

et demande d'un ton dédaigneux:

--Combien cette croûte?

--Monsieur, répond le marchand, si vous appelez cela une croûte, vous

n'en donnerez jamais le prix que j'en veux.

--Enfin voyons, croûte ou tableau, combien?

--Dix huit cents francs.

Il pousse alors le coude de son compagnon, et le regarde avec le sourire

de la satisfaction. Puis, s'adressant au marchand:

--Je vous en donne 1,500 francs.

--Vous ne l'aurez pas à moins de 1,800.

--En voulez-vous 1,600?

--Non, monsieur.

--Alors, rien de fait.

Et il s'en va. A peine il a fait quelques pas, qu'il dit à sa dupe:

«Cela vaut au moins 10,000 francs; il ne faut pas laisser échapper une

si belle occasion. Quel dommage que je me suis dégarni d'argent

avant-hier. Si vous voulez avancer les 1,800 francs, vous garderez le

tableau; avant un mois je suis sûr de le vendre dix mille francs, et

nous partagerons.» La pauvre dupe se laisse tenter, et le tableau est

porté chez elle. Pas n'est besoin de dire que le brocanteur est de

complicité avec le connaisseur qui lui a quelques jours auparavant

apporté le tableau, et qu'il en reçoit de la main à la main, l'argent

qu'il vient d'empocher.

Plusieurs personnes ont déjà été dupes de ce moyen, et il est bon que la

publicité, en éveillant l'attention sur son auteur, arrête la dangereuse

extension qu'il donne chaque jour à son indigne commerce.

Nous avons cru devoir clore ce petit livre par quelques chansons faites

par les détenus à diverses époques dans les prisons de Paris. Nos

lecteurs apprécieront. Une seule, sous le titre du _Guet des Veilleurs_,

n'appartient pas à cette catégorie, elle est d'un jeune poète de nos

amis, qui, empruntant à M. Victor Hugo quelques renseignements dans sa

Notre-Dame de Paris (chapitre _Besos para golpes_) fait ressortir dans

ces couplets tous les ordres de l'ancienne truanderie ou royaume

d'argot.

Le nouveau dictionnaire complet du jargon de l'argot ou, Le langage des voleurs dévoilé · 第 10 / 20 题