Le temps avait à demi rongé l'inscription et la pierre.
Joyeuse heurta au guichet et fit emmener ses chevaux dans la rue des
Marmouzets, de peur que leur présence dans la rue ne fit une trop grande
rumeur.
Alors, frappant à la grille du tour:
-- Veuillez prévenir madame la supérieure, dit-il, que monseigneur le duc
de Joyeuse, grand-amiral de France, désire l'entretenir de la part du roi.
La figure de la religieuse qui avait paru derrière la grille rougit sous
sa guimpe, et le tour se referma.
Cinq minutes après, une porte s'ouvrait et Joyeuse entrait dans la salle
du parloir.
Une femme belle et de haute stature fit à Joyeuse une profonde révérence,
que l'amiral lui rendit en homme religieux et mondain tout à la fois.
-- Madame, dit-il, le roi sait que vous devez admettre, ou que vous avez
admis au nombre de vos pensionnaires une personne à qui je dois parler.
Veuillez me mettre en rapport avec cette personne.
-- Monsieur, le nom de cette dame, s'il vous plaît?
-- Je l'ignore, madame.
-- Alors, comment pourrai-je accéder à votre demande?
-- Rien de plus aisé. Qui avez-vous admis depuis un mois?
-- Vous me désignez trop positivement ou trop peu cette personne, dit la
supérieure, et je ne pourrais me rendre à votre désir.
-- Pourquoi?
-- Parce que, depuis un mois, je n'ai reçu personne, si ce n'est ce matin.
-- Ce matin?
-- Oui, monsieur le duc, et vous comprenez que votre arrivée, deux heures
après la sienne, ressemble trop à une poursuite pour que je vous accorde
la permission de lui parler.
-- Madame, je vous en prie.
-- Impossible, monsieur.
-- Montrez-moi seulement cette dame.
-- Impossible, vous dis-je.... D'ailleurs, votre nom suffit pour vous
ouvrir la porte de ma maison; mais pour parler à quelqu'un ici, excepté à
moi, il faut un ordre écrit du roi.
-- Voici cet ordre, madame, répondit Joyeuse en exhibant la lettre que
Henri lui avait signée.
La supérieure lut et s'inclina.
-- Que la volonté de Sa Majesté soit faite, dit-elle, même quand elle
contrarie la volonté de Dieu.
Et elle se dirigea vers la cour du couvent.
-- Maintenant, madame, fit Joyeuse en l'arrêtant avec politesse, vous
voyez que j'ai le droit; mais je crains l'abus et l'erreur; peut-être
cette dame n'est-elle pas celle que je cherche, veuillez me dire comment
elle est venue, pourquoi elle est venue, et de qui elle était accompagnée?
-- Tout cela est inutile, monsieur le duc, répliqua la supérieure, vous ne
faites pas erreur, et cette dame qui est arrivée ce matin seulement après
s'être fait attendre quinze jours, cette dame que m'a recommandée une
personne qui a toute autorité sur moi, est bien la personne à qui monsieur
le duc de Joyeuse doit avoir besoin de parler.
A ces mots, la supérieure fit une nouvelle révérence au duc et disparut.
Dix minutes après, elle revint accompagnée d'une Hospitalière dont le
voile était rabattu tout entier sur son visage.
C'était Diane, qui avait déjà pris l'habit de l'ordre.
Le duc remercia la supérieure, offrit un escabeau à la dame étrangère,
s'assit lui-même, et la supérieure partit en fermant de sa main les portes
du parloir désert et sombre.
-- Madame, dit alors Joyeuse sans autre préambule, vous êtes la dame de la
rue des Augustins, cette femme mystérieuse que mon frère, M. le comte du
Bouchage, aime follement et mortellement.
L'Hospitalière inclina la tête pour répondre, mais elle ne parla pas.
Cette affectation parut une incivilité à Joyeuse; il était déjà fort mal
disposé envers son interlocutrice; il continua:
-- Vous n'avez pas supposé, madame, qu'il suffît d'être belle, ou de
paraître belle, de n'avoir pas un coeur caché sous cette beauté, de faire
naître une misérable passion dans l'âme d'un jeune homme et de dire un
jour à cet homme: Tant pis pour vous si vous avez un coeur, je n'en ai
pas, et ne veux pas en avoir.
-- Ce n'est pas cela que j'ai répondu, monsieur, et vous êtes mal informé,
dit l'Hospitalière, d'un ton de voix si noble et si touchant que la colère
de Joyeuse en fut un moment affaiblie.
-- Les termes ne font rien au sens, madame; vous avez repoussé mon frère,
et vous l'avez réduit au désespoir.
-- Innocemment, monsieur, car j'ai toujours cherché à éloigner de moi M.
du Bouchage.
-- Cela s'appelle le manège de la coquetterie, madame, et le résultat fait
la faute.
-- Nul n'a le droit de m'accuser, monsieur; je ne suis coupable de rien;
vous vous irritez contre moi, je ne répondrai plus.
-- Oh! oh! fit Joyeuse en s'échauffant par degrés, vous avez perdu mon
frère, et vous croyez vous justifier avec cette majesté provocatrice; non,
non, la démarche que je fais doit vous éclairer sur mes intentions; je
suis sérieux, je vous le jure, et vous voyez, au tremblement de mes mains
et de mes lèvres, que vous aurez besoin de bons arguments pour me fléchir.
L'Hospitalière se leva.
-- Si vous êtes venu pour insulter une femme, dit-elle avec le même sang-
froid, insultez-moi, monsieur; si vous êtes venu pour me faire changer
d'avis, vous perdez votre temps: retirez-vous.
-- Ah! vous n'êtes pas une créature humaine, s'écria Joyeuse exaspéré,
vous êtes un démon!
-- J'ai dit que je ne répondrais plus; maintenant ce n'est point assez, je
me retire.
Et l'Hospitalière fit un pas vers la porte.
Joyeuse l'arrêta.
-- Ah! un instant! Il y a trop longtemps que je vous cherche pour vous
laisser fuir ainsi; et puisque je suis parvenu à vous joindre, puisque
votre insensibilité m'a confirmé dans cette idée, qui m'était déjà venue,
que vous êtes une créature infernale, envoyée par l'ennemi des hommes pour
perdre mon frère, je veux voir ce visage sur lequel l'abîme a écrit ses
plus noires menaces, je veux voir le feu de ce regard fatal qui égare les
esprits. A nous deux, Satan!
Et Joyeuse, tout en faisant le signe de la croix d'une main, en manière
d'exorcisme, arracha de l'autre le voile qui couvrait le visage de
l'Hospitalière; mais celle-ci, muette, impassible, sans colère, sans
reproche, attachant son regard doux et pur sur celui qui l'outrageait si
cruellement:
-- Oh! monsieur le duc, dit-elle, ce que vous faites là est indigne d'un
gentilhomme!
Joyeuse fut frappé au coeur: tant de mansuétude amollit sa colère, tant de
beauté bouleversa sa raison.
-- Certes, murmura-t-il après un long silence, vous êtes belle, et Henri a
dû vous aimer; mais Dieu ne vous a donné la beauté que pour la répandre
comme un parfum sur une existence attachée à la vôtre.
-- Monsieur, n'avez-vous point parlé à votre frère? ou si vous lui avez
parlé, il n'a point jugé à propos de vous faire son confident; sans cela
il vous eût raconté que j'ai fait ce que vous dites: j'ai aimé, je
n'aimerai plus; j'ai vécu, je dois mourir.
Joyeuse n'avait pas cessé de regarder Diane; la flamme de ces regards
tout-puissants s'était infiltrée jusqu'au fond de son âme, pareille à ces
jets de feu volcaniques qui fondent l'airain des statues rien qu'en
passant auprès d'elles.
Ce rayon avait dévoré toute matière dans le coeur de l'amiral; l'or pur
bouillonnait seul, et ce coeur éclatait comme le creuset sous la fusion du
métal.
-- Oh! oui, dit-il encore une fois d'une voix plus basse et en continuant
de fixer sur elle un regard où s'éteignait de plus en plus le feu de la
colère; oh! oui, Henri a dû vous aimer.... Oh! madame, par pitié, à
genoux, je vous en supplie, madame, aimez mon frère!
Diane resta froide et silencieuse.
-- Ne réduisez pas une famille à l'agonie, ne perdez pas l'avenir de notre
race, ne faites pas mourir l'un de désespoir, les autres de regret.
Diane ne répondait pas et continuait de regarder tristement ce suppliant
incliné devant elle.
-- Oh! s'écria enfin Joyeuse en étreignant furieusement son coeur avec une
main crispée; oh! ayez pitié de mon frère, ayez pitié de moi-même! Je
brûle! ce regard m'a dévoré!... Adieu, madame, adieu!
Il se releva comme un fou, secoua ou plutôt arracha les verrous de la
porté du parloir, et s'enfuit éperdu jusqu'à ses gens, qui l'attendaient
au coin de la rue d'Enfer.