LES HOSPITALIÈRES

Le comte avait passé une terrible nuit, dans un état voisin du délire et

de la mort.

Cependant, fidèle à ses devoirs, dès qu'il entendit annoncer l'arrivée du

roi, il se leva et le reçut à la grille comme nous avons dit; mais après

avoir présenté ses hommages à Sa Majesté, salué la reine-mère et serré la

main de l'amiral, il s'était renfermé dans sa chambre, non plus pour

mourir, mais pour mettre décidément à exécution son projet que rien ne

pouvait plus combattre.

Aussi, vers onze heures du matin, c'est-à-dire quand à la suite de cette

terrible nouvelle qui s'était répandue: Le duc d'Anjou est atteint à mort!

chacun se fut dispersé, laissant le roi tout étourdi de ce nouvel

événement, Henri alla frapper à la porte de son frère qui, ayant passé une

partie de la nuit sur la grande route, venait de se retirer dans sa

chambre.

-- Ah! c'est toi, demanda Joyeuse à moitié endormi: qu'y a-t-il?

-- Je viens vous dire adieu, mon frère, répondit Henri.

-- Comment, adieu?... tu pars?

-- Je pars, oui, mon frère, et rien ne me retient plus ici, je présume.

-- Comment, rien?

-- Sans doute; ces fêtes auxquelles vous désiriez que j'assistasse n'ayant

pas lieu, me voilà dégagé de ma promesse.

-- Vous vous trompez, Henri, répondit le grand-amiral; je ne vous permets

pas plus de partir aujourd'hui que je ne vous l'eusse permis hier.

-- Soit, mon frère; mais alors, pour la première fois de ma vie, j'aurai

la douleur de désobéir à vos ordres et de vous manquer de respect; car à

partir de ce moment, je vous le déclare, Anne, rien ne me retiendra plus

pour entrer en religion.

-- Mais cette dispense venant de Rome?

-- Je l'attendrai dans un couvent.

-- En vérité, vous êtes décidément fou! s'écria Joyeuse, en se levant avec

la stupéfaction peinte sur son visage.

-- Au contraire, mon cher et honoré frère, je suis le plus sage de tous,

car moi seul sais bien ce que je fais.

-- Henri, vous nous aviez promis un mois.

-- Impossible, mon frère!

-- Encore huit jours.

-- Pas une heure.

-- Mais tu souffres bien, pauvre enfant!

-- Au contraire, je ne souffre plus, voilà pourquoi je vois que le mal est

sans remède.

-- Mais enfin, mon ami, cette femme n'est point de bronze: on peut

l'attendrir, je la fléchirai.

-- Vous ne ferez pas l'impossible, Anne; d'ailleurs, se laissât-elle

fléchir maintenant, c'est moi qui ne consentirais plus à l'aimer.

-- Allons! en voilà bien d'une autre.

-- C'est ainsi, mon frère.

-- Comment! si elle voulait de toi, tu ne voudrais plus d'elle! mais c'est

de la rage, pardieu!

-- Oh! non, certes! s'écria Henri avec un mouvement d'horreur, entre cette

femme et moi il ne peut plus rien exister.

-- Qu'est-ce à dire? demanda Joyeuse surpris, quelle est donc cette femme

alors? Voyons; parle, Henri; tu le sais bien, nous n'avons jamais eu de

secrets l'un pour l'autre.

Henri craignit d'en avoir trop dit, et d'avoir, en se laissant aller au

sentiment qu'il venait de manifester, ouvert une porte par laquelle l'oeil

de son frère pût pénétrer jusqu'au terrible secret qu'il renfermait dans

son coeur; il tomba donc dans un excès contraire, comme il arrive en

pareil cas, et pour rattraper la parole imprudente qui lui était échappée,

il en prononça une plus imprudente encore.

-- Mon frère, dit-il, ne me pressez plus, cette femme ne m'appartiendra

plus, puisqu'elle appartient maintenant à Dieu.

-- Folies, contes! cette femme, une nonnain! elle vous a menti.

-- Non, mon frère, cette femme ne m'a point menti, cette femme est

Hospitalière; n'en parlons plus et respectons tout ce qui se jette dans

les bras du Seigneur.

Anne eut assez de pouvoir sur lui-même pour ne point manifester à Henri la

joie que cette révélation lui causait.

Il poursuivit:

-- Voilà du nouveau, car vous ne m'en avez jamais parlé.

-- C'est du nouveau, en effet, car elle a pris récemment le voile; mais,

j'en suis certain, comme la mienne, sa résolution est irrévocable. Ainsi,

ne me retenez plus, mon frère, embrassez-moi comme vous m'aimez; laissez-

moi vous remercier de toutes vos bontés, de toute votre patience, de votre

amour infini pour un pauvre insensé, et adieu!

Joyeuse regarda le visage de son frère; il le regarda en homme attendri

qui compte sur son attendrissement pour décider la persuasion dans autrui.

Mais Henri demeura inébranlable à cet attendrissement, et répondit par son

triste et éternel sourire.

Joyeuse embrassa son frère, et le laissa partir.

-- Va, se dit-il à lui-même, tout n'est point fini encore, et, si pressé

que tu sois, je t'aurai bientôt rattrapé.

Il alla trouver le roi qui déjeunait dans son lit, ayant Chicot à ses

côtés.

-- Bonjour! bonjour! dit Henri à Joyeuse, je suis bien aise de te voir,

Anne, je craignais que tu ne restasses couché toute la journée, paresseux!

Comment va mon frère?

-- Hélas! sire, je n'en sais rien, je viens vous parler du mien.

-- Duquel?

-- De Henri.

-- Veut-il toujours se faire moine?

-- Plus que jamais.

-- Il prend l'habit?

-- Oui, sire.

-- Il a raison, mon fils.

-- Comment, sire?

-- Oui, l'on va vite au ciel par ce chemin.

-- Oh! dit Chicot au roi, on y va bien plus vite encore par le chemin que

prend ton frère.

-- Sire, Votre Majesté veut-elle me permettre une question?

-- Vingt, Joyeuse, vingt! je m'ennuie fort à Château-Thierry, et tes

questions me distrairont un peu.

-- Sire, vous connaissez toutes les religions du royaume?

-- Comme le blason, mon cher.

-- Qu'est-ce que les Hospitalières, s'il vous plaît?

-- C'est une toute petite communauté très distinguée, très rigide, très

sévère, composée de vingt dames chanoinesses de saint Joseph.

-- Y fait-on des voeux?

-- Oui, par faveur, et sur la présentation de la reine.

-- Est-ce une indiscrétion que de vous demander où est située cette

communauté, sire?

-- Non pas: elle est située rue du Chevet-Saint-Landry, dans la Cité,

derrière le cloître Notre-Dame.

-- A Paris?

-- A Paris.

-- Merci, sire.

-- Mais pourquoi diable me demandes-tu cela? Est-ce que ton frère aurait

changé d'avis et qu'au lieu de se faire capucin, il voudrait se faire

Hospitalière maintenant?

-- Non, sire, je ne le trouverais pas si fou, d'après ce que Votre Majesté

me fait l'honneur de me dire; mais je le soupçonne d'avoir eu la tête

montée par quelqu'un de cette communauté; je voudrais, en conséquence,

découvrir ce quelqu'un et lui parler.

-- Par la mordieu! dit le roi d'un air fat, j'y ai connu, voilà bientôt

sept ans, une supérieure qui était fort belle.

-- Eh bien! sire, c'est peut-être encore la même.

-- Je ne sais pas; depuis ce temps, moi aussi, Joyeuse, je suis entré en

religion; ou à peu près.

-- Sire, dit Joyeuse, donnez-moi, à tout hasard, je vous prie, une lettre

pour cette supérieure, et mon congé pour deux jours.

-- Tu me quittes! s'écria le roi, tu me laisses tout seul ici?

-- Ingrat! fit Chicot en haussant les épaules; est-ce que je ne suis pas

là, moi?

-- Ma lettre, sire, s'il vous plaît, dit Joyeuse.

Le roi soupira, et cependant il écrivit.

-- Mais tu n'as que faire à Paris? dit Henri en remettant la lettre à

Joyeuse.

-- Pardon, sire, je dois escorter ou du moins surveiller mon frère.

-- C'est juste; va donc, et reviens vite.

Joyeuse ne se fit point réitérer cette permission; il commanda ses chevaux

sans bruit, et s'assurant que Henri était déjà parti, il poussa au galop

jusqu'à sa destination.

Sans débotter, le jeune homme se fit conduire directement rue du Chevet-

Saint-Landry.

Cette rue aboutissait à la rue d'Enfer, et à sa parallèle, la rue des

Marmouzets.

Une maison noire et vénérable, derrière les murs de laquelle on

distinguait quelques hautes cimes d'arbres, des fenêtres rares et

grillées, une petite porte en guichet; voilà quelle était l'apparence

extérieure du couvent des Hospitalières.

Sur la clef de voûte du porche, un grossier artisan avait gravé ces mots

latins avec un ciseau:

Les quarante-cinq — Tome 3 · 第 54 / 60 题