J’ai cru longtemps qu’il fallait être au moins millionnaire et baron
pour chasser en battue et tuer cent lièvres en un jour. Mon imagination,
aidée par la lecture, se figurait un peuple de vassaux frappant la
plaine à coups de trique et poussant les victimes jusque sous le plomb
du seigneur. On m’eût fort étonné, et vous aussi, peut-être, en me
disant que les simples vilains du pays de Bade, en l’an de grâce 1864,
se régalaient parfois d’une hécatombe féodale, et même... y gagnaient de
l’argent.
Voilà pourtant ce que j’ai vu hier, et je commence par déclarer que je
suis revenu presque bredouille, pour qu’il vous soit démontré que je
parle en touriste et non en chasseur.
Le rendez-vous était à Strasbourg, place Gutenberg, sept heures du
matin. Je montai, moi sixième, dans un omnibus à volonté, qui partit
lestement, traversa le vieux Rhin chargé de glaces et nous conduisit en
moins de deux heures à la petite ville de ***. En été, dans la saison de
Bade, cette large vallée du Rhin présente le spectacle d’une fertilité
affadissante. La terre molle, humide, noirâtre, sans aucune pierre, m’a
toujours fait l’effet d’un plat de viande désossée et trop succulente.
Il y vient de grosses récoltes plantureuses et bêtes, qui semblent
écœurées de croître sans effort, et plongent leurs racines dans la
mangeoire avec un visible dégoût. Mais au mois de janvier, par ce joli
vent du nord qui vous soude la barbe à la moustache, le sol de la vallée
se crispe, se roidit et se ragaillardit. Les sillons dessinent sous la
neige une arête nerveuse, les ruisseaux de chocolat se cachent sous des
cristaux de glace étincelante; les grands benêts d’enfants à la culotte
trop courte et trop montante, trébuchent avec une certaine désinvolture
et se cassent le nez d’un air presque malin. Les charrettes à timon,
attelées d’un seul cheval sous verge, transportent sous leur bâche
argentée des choses mystérieuses; les maisons de torchis, badigeonnées
en vert ou en rose, ouvrent sur le passant de petits yeux spirituels.
Que vous dirai-je encore? Le cigare de chou et la pipe de porcelaine
exhalent en cette saison une manière de parfum.
Une énorme soupe à la farine nous attendait sur table à l’auberge du
digne papa Knoblauch. C’est tout à fait gracieux, au mois de janvier,
ces auberges allemandes. Le long poêle de fonte en forme de colonne est
bourré comme un canon. La quenouille de la blonde Gretchen est décorée
d’un ruban neuf. La grande boîte à musique, auprès de la porte, s’est
enrichie de quelques nouveaux airs, pour ses étrennes. La grive et le
chardonneret, emprisonnés dans un angle de la salle, essayent de temps à
autre un demi-gloussement: peut-être qu’en voyant les nuages des pipes,
ces exilés repensent aux nuages du ciel. O la douce chaleur et les fines
émanations de fromage salé! Le canon des fusils se couvre de buée et le
cœur des hommes s’épanouit.
Quelques chasseurs indigènes étaient arrivés avant nous. Bonnes et
honnêtes figures, où les malices de l’enfer ne dessineront jamais aucun
pli. Je ne sais rien de tel qu’une conscience pure et douze choppes de
bière tous les soirs, pour éclaircir la physionomie d’un homme. En voici
d’autres, j’entends d’autres épreuves du même modèle: il en arrive
beaucoup; il en arrive assez, il en arrive presque trop, car l’auberge
est pleine. Impossible de faire entrer le respectable bourgmestre,
orgueil de la commune. C’est lui qu’on montre aux étrangers, avec le
brigadier de la gendarmerie, parce qu’ils pèsent trois cent dix kilos,
entre eux deux.
Mais la soupe est mangée et les côtelettes aussi, et pareillement la
bouillie de pommes de terre. Dix heures sonnent: en chasse! On sort
tranquillement, en bon ordre, à l’allemande; on défile un à un, le long
du mur du cimetière et l’on va s’échelonner sur la route voisine. Déjà
quarante rabatteurs se profilent à l’horizon. La route est garnie de
tireurs, les flancs bien gardés; y sommes-nous? Oui! Un coup de corne
donne le signal, et les traqueurs se mettent en branle.
Les lièvres d’Allemagne sont assez grands en toute saison, mais à la
neige ils paraissent immenses. Lorsqu’ils se précipitent sur vous, les
oreilles droites, dessinant leur corps effilé sur un fond blanc, on
dirait des fantômes de lièvres. Pauvres bêtes! Il ne faut qu’un coup
bien ajusté pour les rendre fantômes parfaits.
Homère avait étudié toutes les façons de mourir en usage chez les
guerriers de son temps. Démalion est frappé à la tempe; il a le crâne
rompu et la cervelle écrasée; Polydore, percé au milieu du dos, tombe à
genoux et reçoit ses entrailles dans ses mains étendues; Deucalion est
décapité d’un seul coup par le glaive d’Achille: la moelle s’échappe des
vertèbres et le tronc roule dans la poussière. Il faut avoir chassé le
lièvre en battue pour savoir combien ce malheureux animal est varié dans
ses façons de mourir. Tantôt il saute en l’air, tantôt il tourne cinq ou
six fois sur lui-même, tantôt il se roule en manchon. S’il a les reins
brisés, il rampe sur l’avant-train en poussant des clameurs déchirantes.
Quelquefois il emporte le plomb d’un air si délibéré que vous vous
accusez de maladresse. Mais au bout de cent pas il s’arrête comme pour
se consulter: «Qu’ai-je donc? Serais-je blessé? Miséricorde! c’est bien
pis: je suis mort.» En effet, il bat la neige des quatre pieds et ne se
relève plus. Quelquefois il reste sur le coup, attend qu’on vienne le
prendre, et s’enfuit grand’erre au bois voisin. Quelquefois il s’assied,
vous regarde, secoue la tête deux ou trois fois et tombe à la renverse.
Cette tuerie serait assez triste au fond, si l’on avait le temps d’y
penser; mais le chasseur n’y pense jamais. Il tue naïvement avec une
joie sincère, comme le divin Achille lorsque Démalion, Deucalion et
Polydore, fils de Priam, tombaient l’un après l’autre sous ses coups.
J’ai vu des hommes doux, cultivés, instruits, savants même, casser la
crosse de leur fusil sur la tête d’un chevreuil en poussant des cris
farouches. Ils ne sentaient pourtant aucune haine contre cet innocent à
quatre pieds; ils n’ignoraient pas que leurs coups de crosse faisaient
souffrir un système nerveux assez semblable au nôtre. Mais la chasse est
l’image de la guerre. Comme la guerre, elle fait craquer la légère
couche de vernis dont la civilisation nous a revêtus, et l’homme sauvage
reparaît.
La commune de ***, s’étend sur une superficie de 3000 hectares
comprenant des bois, des plaines labourées et quelques-uns de ces
terrains marécageux, qu’on appelle assez improprement les îles du Rhin.
Les locataires de la chasse ont là du chevreuil, du lièvre, du faisan,
de la perdrix et toute espèce de gibier d’eau; mais hier on ne tirait
que le lièvre. A quatre heures du soir, une charrette vint prendre cent
vingt-trois grands cadavres, dont le moindre pesait quatre kilogrammes.
Les gardes retourneront aujourd’hui sur le champ de bataille et
relèveront sans nul doute une quinzaine de corps. Nous avons donc tué,
en cinq heures, cinq à six cents kilogrammes de viande. Je déduis une
heure perdue autour d’un tonnelet de bière et d’un chaudron de saucisses
à l’ail.
Quand on pense qu’il y a des cantons en Provence, et même en Champagne,
où le lièvre est devenu un animal fabuleux! Les grands propriétaires le
courent à cheval, lorsqu’ils sont assez heureux pour en détourner un;
ils font venir des chiens anglais plus vites que la foudre. Un lièvre
forcé s’empaille et se conserve sous verre; les curieux accourent de six
lieues pour le voir.
J’ai demandé aux chasseurs de *** ce qu’ils dépensaient, bon an, mal an,
pour ces massacres pantagruéliques.
«Mais rien du tout, m’ont-ils répondu. Tout ce que nous abattons
maintenant est bénéfice net. La primeur, c’est-à-dire l’ouverture, a
couvert tous les frais: nous jouons sur le velours.
«Trois Français de Strasbourg et sept indigènes de *** se sont associés
pour prendre la chasse de la commune. Ils payent 300 florins par année,
un peu plus de 600 francs, soit vingt centimes par hectare. Tout le
gibier qui se tue dans la saison est vendu d’avance à un marchand. Six
cents perdreaux, ou deux cents lièvres, ou cent-vingt faisans, ou
vingt-cinq chevreuils suffisent pour payer la redevance. Restent les
frais de garde à couvrir et le salaire des rabatteurs; après quoi, on
gagne de l’argent. Dans les mauvaises années, on ne fait pas de
bénéfice, mais on noue les deux bouts et l’on s’est amusé pour rien.
--Vous êtes bien heureux!
--Vous trouvez? Alors dites-moi comment les Français, qui ont tant
d’esprit, ne suivent pas notre exemple? Pourquoi les propriétaires de
votre pays ne s’associent-ils pas pour vendre le droit de chasse au
profit de la commune? Un revenu de 600 francs n’est pas à mépriser:
c’est la gratuité de l’école primaire. Pourquoi les chasseurs ne
s’entendent-ils pas à leur tour pour prendre à ferme l’exploitation de
la chasse, pour payer le salaire d’un ou deux gardes, et protéger le
gibier contre le braconnage? Nos lièvres ne font pas une portée de plus
que les vôtres; nos perdrix et nos poules faisanes ne couvent pas deux
fois l’an; nos chèvres n’ont jamais été des mères gigognes. Si nous
avons dix fois plus de gibier que vous, c’est que nous prenons des
mesures contre le gaspillage et la destruction. La prévoyance, monsieur,
la prévoyance!»
Je ne voulus pas en entendre davantage et je tournai le dos à cet
imbécile. Que diable demande-t-il là? Si nous étions prévoyants, nous ne
serions plus Français.