II

Mais quel voisin ma tante et la divine providence m’avaient-elles donné?

Peut-être le vieux Florent, peut-être la divine Margot; entre les deux,

il y avait de la marge. Ce doute m’agitait. J’avais l’esprit plein de

Margot; mes trois mois de navigation, mes quatre heures de punch

éveillaient dans mon cerveau les fantaisies les plus folles. Je finis

par me persuader que mon voisin ne pouvait être qu’une voisine et que

cette voisine, grâce aux bontés de l’oncle et à la candeur de la tante,

ne pouvait être que Margot. Que Margot fût éprise de moi, c’était chose

trop évidente pour qu’on en pût douter sans blasphème. Je me mis à

danser par la chambre; mon séjour dans cette aimable ville commençait

sous des auspices charmants!

Quand je pense à cette nuit, il me semble que je rentrai parfaitement

ivre. Mais un homme qui sait boire peut perdre la raison sans perdre le

raisonnement. J’ouvris la porte de ma voisine et je la refermai

subtilement aux quatre-vingt-dix-neuf centièmes: elle paraissait close

sans l’être; il suffisait de la pousser. J’éteignis ma bougie, je me

glissai entre mes draps et je fis le mort. L’attente qui suivit ne fut

pas longue. On ouvrit le loquet sonore de l’office; un bruit de voix et

de rires monta jusqu’à mes oreilles et se rapprocha sensiblement. Quatre

ou cinq personnes s’arrêtent sur le palier, on échange le bonsoir; un

pas léger se fait entendre dans la chambre tandis que les gros pieds

montent plus haut. C’est Margot qui est ma voisine! Décidément le cher

oncle avait bien dit: sa femme ignore l’existence du mal.

Margot passe et repasse en trottinant devant ma porte. Elle ne l’a pas

fermée, c’est bon signe. Elle se déshabille, elle fredonne un air, elle

fait un bout de toilette. Pour qui, sinon pour moi? Celui qui viendrait

dire qu’elle ne m’aime pas après tous ces coups-d’œil et ces

agaceries!... Elle éteint sa chandelle: c’est qu’elle ne veut pas perdre

un moment de plus. La voilà dans son lit, mais elle ne dort pas, car je

l’entends qui tousse avec affectation, peut-être même avec impatience.

Que doit-elle penser de moi? Un jeune homme de vingt-cinq ans, un

officier de la marine royale, dormir comme une souche en si belle

occasion! Mais si je m’étais mépris? Si les avances qui m’ont encouragé

n’étaient que des coquetteries innocentes, des badinages d’enfant? Elle

a seize ans au plus, cette petite. Ce chiffre de seize ans me jeta

brusquement dans un autre ordre d’idées. Ma mémoire se mit à rabâcher

des fabliaux, des contes, des vieilleries gauloises; je sentis

fourmiller dans ma tête une myriade de vers de dix pieds, qui tous sans

exception parlaient de bachelettes, de nonnains, de pastourelles et

autres tendrons dont les plus mûres ont seize ans et quelques mois. O

respectable poésie de nos pères!

Oui, mais cet âge de seize ans est propice entre tous à la niaiserie.

Que la fillette ait peur; qu’elle pousse des cris, un seul cri! Voilà

toute la ville en révolution. Quel scandale, bon Dieu! A quatre pas de

la chaste, de l’imposante, de la presque sainte Mme Boblé! Dans la

propre maison d’un conseiller à la Cour! Il y a dans ce monde une

infinité de peccadilles qui ne sont rien, moins que rien, quand vous les

racontez à table, et qui grandissent tout à coup à des proportions

terribles, si la robe d’un magistrat vient à passer.

Oui, mais que dirait-on de moi à bord de _l’Alger_, dans le carré des

officiers, si l’on apprenait que j’ai manqué par sottise, par

hésitation, par poltronnerie, une aubaine d’un si grand prix? Je serais

perdu d’honneur, on m’appellerait Joseph, il faudrait en découdre avec

tous mes camarades!

Ce ballottage dura peut-être une heure. Je crus comprendre alors que

Margot avait perdu patience: elle ne toussait plus. Je pris mon grand

courage; je me mis à tousser à mon tour et j’en vins par degrés à faire

un tel fracas que la maison tremblait sur sa base. Rien ne bougea dans

la chambre voisine; Margot me tenait rigueur: peut-être simplement

voulait-elle me voir venir.

En fin de compte, je fis un pas de clerc qui serait inexcusable si

j’avais été de sang-froid comme aujourd’hui. J’allumai ma bougie, et je

poussai la porte qui grinça horriblement. La donzelle qui dormait,

ronflait même, la misérable! se réveilla en poussant de grands cris.

Toutes mes illusions tombèrent à la fois lorsque j’entendis cette fille

geindre et récriminer platement, dans un langage vulgaire: «C’est une

horreur, une atrocité, une chose qui ne se fait pas! Un monsieur de

bonne famille! Un officier! Je n’aurais jamais cru ça de monsieur! Pour

qui monsieur m’a-t-il prise? Je ne suis pas de ces créatures-là! Ma mère

était la nourrice de madame; j’ai un oncle recteur à Saint-Trigonnec; je

suis une honnête fille; je le dirai à madame!» Je vous fais grâce de

trois ou quatre cuirs que l’écriture ne saurait bien rendre. Mais c’est

surtout la vulgarité de cette voix rauque et criarde qui me soulevait le

cœur. Oh! la vilaine et sotte créature! Elle guérit en un instant le

caprice inexplicable qu’elle m’avait inspiré. Je lui expliquai du mieux

que je pus mon entrée chez elle à pareille heure: elle avait rêvé haut,

j’avais craint qu’elle ne fût malade; il m’avait bien semblé qu’elle

m’appelait à son secours;... enfin tout ce qu’on peut inventer en si

ridicule occurrence. La peur d’un esclandre m’avait dégrisé net. A

toutes mes raisons la pécore répondait invariablement: «Je suis une

honnête fille; je le dirai à madame!» Comme s’il n’y avait pas cent fois

plus d’honnêteté à garder le secret!

Au moindre geste dont j’appuyais mon discours, la coquine se mettait sur

la défensive. Impossible de lui faire entendre que je ne voulais plus ni

bien ni mal à son imposante vertu. A chaque instant ses cris de pintade

effarouchée repartaient de plus belle. Comprenez-vous qu’on fasse le

tour du monde pour dénicher dans Rennes une mégère de seize ans? Rennes!

la deuxième ville de France pour la facilité des femmes, si j’en crois

la statistique de mon ami Léopold H., artilleur.

Force me fut de battre en retraite et de rallier mon lit sans avoir

obtenu ni acheté le silence de cette abominable Margot. Elle ferma son

verrou, et je passai une nuit blanche, moi qui dors si bien sur le

punch. Me voyez-vous verrouillé entre deux femmes antipathiques, dans

cette maudite chambre d’ami que j’étais presque sûr de ne pas habiter

longtemps? Mon esprit se démena jusqu’au jour dans une sorte de

cauchemar éveillé. Je me représentais la noble indignation de ma tante,

la douleur de mon oncle, l’étonnement du cercle, les bavardages effrénés

de la ville, et la sotte figure que je ferais demain, avec mes malles,

en sortant de cette maison où je venais de m’installer pour trois mois.

Lorsque Margot fut levée et habillée, je frappai doucement à sa porte et

je la suppliai de m’ouvrir. Elle daigna. Foi de marin, cette fille était

hideuse. Pour la dernière fois j’essayai d’attendrir cette âme basse:

«Comprenez bien, lui dis-je; vos rapports n’ajouteront rien à l’estime

que ma tante peut avoir pour vous, et vous voulez me faire un tort

irréparable. Je ne vous ai pas offensée; mes intentions, je le répète,

étaient parfaitement innocentes. Si vous vous obstinez à vous plaindre

de moi, je vais quitter cette maison à la minute, et je ne vois pas ce

que vous y pouvez gagner. Gardez-moi le secret, je reste et je paye

votre silence au prix que vous fixerez vous-même.»

Le diable soit de la bégueule! Elle se remit à piailler de plus belle,

si bien que je finis par lui tourner le dos. La nuit porte conseil, si

l’on en croit le proverbe, mais cette nuit orageuse, injuste et

vexatoire, ne m’avait rien conseillé du tout. Je sortis de la maison

avant le réveil de mon oncle et j’allai prendre un bain. Rien d’honnête

et de confortable comme un bain de province où l’on trouve des visages

ravis, des serviteurs empressés et du linge blanc à discrétion. Aussi je

me demande encore pourquoi les provinciaux ne se baignent pas plus

souvent.

Bien lavé, bien reposé et même un peu calmé, je fis une promenade autour

de la ville pour tuer le temps jusqu’au déjeuner. Mais le temps se

défendait; il me sembla que je n’attraperais jamais dix heures. Je

tordis le cou à un poulet froid, escorté de six côtelettes. Les

côtelettes sont si petites et si tendres dans cette Bretagne de

bénédiction! Le café, le cognac et les cigares abrégèrent un peu ce long

jour. J’étais caché dans le petit salon du meilleur cabaret de la ville.

Un garçon m’apporta l’_Impartial de l’Ille-et-Vilaine_, et je frémis en

voyant que c’était le numéro du jour. Il me semblait que mon aventure

devait être affichée dans les feuilles publiques, et je pensais déjà à

pourfendre l’infortuné Kérangal, journaliste gagiste de la préfecture.

Trois ou quatre individus pénétrèrent successivement dans ma retraite.

Je sondai le regard des arrivants, pour m’assurer qu’ils n’avaient pas

entendu parler de cette malheureuse affaire. Grâce à Dieu, je ne surpris

aucun signe alarmant. Vers trois heures, je vis passer deux officiers

d’infanterie dont l’un avait été au collége avec moi. On renoua

connaissance, ces messieurs m’entraînèrent à leur café; la bière et le

billard nous conduisirent jusqu’à cinq heures. Je leur offrais

l’absinthe et j’allais les suivre à leur pension lorsque mon oncle

Boblé, hors d’haleine et le chapeau rejeté en arrière, fit invasion dans

le billard: «Enfin! dit-il en me prenant au collet, je te tiens,

garnement. Il y a sept bonnes heures que je bats le pavé de Rennes à ta

poursuite. Prends congé de ces messieurs et viens avec moi: ta tante a

manqué deux offices; elle veut absolument te parler.»

Je compris que l’infâme Margot avait exécuté ses menaces. Mais la colère

du cher oncle était moins grosse que je n’avais pensé: je le suivis.

Lorsqu’il me tint seul à seul, dans la rue, son front se rembrunit un

peu:

«Mon cher Renaud, me dit-il, je n’ai pas le droit de te gronder en mon

nom. Lorsque j’avais ton âge!... mais il ne s’agit pas de moi. Tu as

fait beaucoup de peine à ta tante. C’est une femme qui n’entend pas

raison sur les principes. Je t’avais prévenu, mais la jeunesse, le

punch, l’occasion... Ne réponds pas! je sais tout ce que l’on peut dire

en ta faveur, et je l’ai dit. Cette fille est une sotte d’avoir parlé;

je crois qu’elle l’a fait pour relever son crédit qui chancelle. Ma

femme la soupçonne de donner des rendez-vous au garçon de notre boucher.

Comprends-tu maintenant pourquoi tu l’as trouvée si farouche? Ton plus

grand tort, à toi, c’est d’avoir déserté la maison sans prendre congé de

ma femme. Elle t’aurait saboulé, c’est certain, mais tu n’en serais pas

mort. Nous avons tous nos petits défauts, mon garçon: tu es pour le beau

sexe, Aglaé en tient pour la morale. Elle prêche avec délices: pourquoi

refuserais-tu de l’écouter un peu? Tu n’as pas vu souvent un sermon

découler d’une si jolie bouche. Pas de façons, mordieu! viens dîner.

Nous avons quatre amis; tu es sûr qu’on ne te mettra pas en affront

devant le monde. Après le café, nous allons au Casino sans toi; Aglaé te

garde au salon, elle monte sur ses grands chevaux; laisse-la dire! Tu ne

reverras point Margot, à moins de courir après elle. On a porté ses

nippes dans une chambre du grenier et c’est Florent qui nous sert à

table. En avant, marche, mauvais sujet!»

Je me laissai convaincre et je revins avec lui. Mais comment vous dire

le reste?

Le dîner fut excellent, comme toujours. Les convives étaient de vieux

amis de mon oncle; on babilla tant qu’on put, et je me serais diverti

comme un fou, si les yeux de ma tante ne m’avaient jeté quatre ou cinq

douches.

On finit par me laisser seul avec elle, et un tremblement salutaire me

saisit. Elle m’invita à la suivre dans sa chambre, craignant sans doute

de scandaliser ses douze ancêtres par le récit de mes méfaits. Je la

suivis, l’oreille basse. Sa chambre me parut bien sévère, mais d’un goût

exquis: satin mauve et guipure. Elle-même, pour prêcher, s’était fait

une toilette demi-montante qui symbolisait assez bien la réconciliation

du ciel avec la terre. Ses mains étaient belles et son pied charmant;

c’est une justice à lui rendre. Je crois vous avoir dit qu’elle avait la

taille noble et riche, et le plus beau visage qu’on pût rêver; tout cela

gâté de temps en temps par une expression trop sévère. Rien n’était plus

séduisant que sa voix fraîche, bien timbrée, et par instants profonde.

Elle prêcha d’abord sur la colère de Dieu et les peines éternelles

réservées aux jolis garçons qui se commettent avec d’ignobles servantes.

Elle indiqua d’un tour de phrase à la fois sévère et gracieux que

l’homme doit viser haut (_sursum corda_!) et ne pas chercher à ses pieds

des satisfactions indignes. Le troisième point roula tout entier sur

l’ineffable miséricorde des saints et des anges qui prennent dans leurs

bras le pécheur repenti et le transportent jusqu’au septième ciel.

Aglaé! vous étiez un ange, et le septième ciel n’était pas loin. A

partir de ce sermon, je vécus trois bons mois dans la maison du cher

oncle, et mon cœur s’y meubla de sentiments pieux qui n’en sortiront

qu’avec la vie. Ma tante paraissait réellement heureuse; quant au cher

M. Boblé, il disait tous les soirs à ses amis du cercle que mon séjour

chez lui rajeunissait jusqu’aux pierres de la maison.

Mais un ordre du ministre me dirigea vers la Vera-Cruz et j’y fis une

station de deux années. En mon absence, la belle tante accoucha d’un

garçon, d’un superbe garçon, ma foi! qui me rafla sans y penser

vingt-cinq mille livres de rente. Avec une centaine de francs que

j’avais laissés aux domestiques, c’est tout ce que m’a coûté la chambre

d’ami.

Le Turco · 第 20 / 31 题