J’avais raison, Brunner, je devinais l’heure qui va sonner!»

Pauvre petit turco! Il était de si bonne foi dans son enthousiasme, ces

bouffées partaient d’un cœur si chaud, que je ne savais point le

contredire. Il désarmait la critique; je le trouvais terriblement jeune,

et pourtant j’étais ému. Il y a des moments où un mauvais calembour, usé

jusqu’à la corde, devient quelque chose de respectable. Cependant je ne

pus m’empêcher de lui dire qu’un soldat courant au pas de charge n’est

pas encore tout à fait l’égal des dieux. On ne trouverait pas un olympe

assez grand pour y loger tant de monde. Nous sommes les égaux de neuf ou

dix millions de braves gens qui sont allés au feu pour leur pays depuis

que la France est France, rien de plus.

Vous croyez que Léopold accepta la rectification? Lui? jamais. Il

soutint ferme comme fer que nous étions des dieux de la première volée.

«Car enfin, disait-il, être dieu, c’est servir les hommes sans qu’ils le

sachent, sans se montrer à eux, sans en attendre aucune récompense, et

voilà justement ce que nous allons faire ce matin. La France nous

voit-elle? sait-elle seulement que Charles Brunner et Léopold de

Gardelux se promènent en son honneur dans les gorges de l’Aurès? A

supposer qu’elle l’apprenne un jour, peut-elle nous donner l’équivalent

de ce que nous risquons pour elle? Je l’en défie! Eh bien! nous allons

nous battre pour ses beaux yeux comme les paladins ne l’ont pas fait

souvent pour leurs maîtresses. Il est sept heures moins dix; la patrie

se réveille en s’étirant les bras. Les paysans vont à leur charrue et

les maçons se dirigent vers le chantier, mais ma mère, ma sœur et toutes

les jolies femmes de Paris ont encore le nez dans la plume; tous les

messieurs du club et pas mal de boutiquiers reposent entre leurs draps.

Sur trente-six ou trente-sept millions d’individus qui peuplent cette

bonne France, il n’y en a peut-être pas deux qui penseront à nous dans

la journée, et nous, mon vieux Brunner, nous allons nous faire casser

les os pour prouver que ce peuple est grand, puissant et invincible,

pour que le territoire et le nom des Français soient un objet de crainte

et de respect universel, pour qu’aucun homme d’aucun pays ne passe

auprès de ce chiffon tricolore sans mettre chapeau bas! Dis maintenant

que nous ne sommes pas des dieux, grosse bête!»

Je sentais que les nerfs étaient pour quelque chose dans ce débordement

de gaieté, mais je n’eus garde de le lui dire. La gaieté, même exagérée,

est une bonne entrée de jeu dans ces sortes d’affaires. Chez un vieux

soldat, le courage a le droit d’être calme et même triste; j’aime mieux

qu’il soit un peu fou chez les bambins de vingt ans.

«Allons! lui dis-je, j’ai affaire auprès du général, tu es encore

d’avant-garde; va retrouver tes hommes; je te donne rendez-vous là-haut,

au premier village des Arabes. A ce soir, enfant!

--Là-haut, répondit-il en montrant les villages, l’enfant se taillera

une robe virile à coups de sabre dans les burnous de l’ennemi.»

Toujours un peu de rhétorique: que voulez-vous? Les héros d’Aboukir et

de Marengo étaient presque aussi ridicules que lui.

La colonne se mit en marche à sept heures avec toutes les précautions

d’usage. Le général nous ordonna d’éviter le torrent et de suivre les

bas côtés de la vallée, qui allait s’élargissant devant nous. D’heure en

heure, on faisait halte pour relever les tirailleurs et les flanqueurs.

Cet exercice monotone et fatigant se prolongea jusqu’à midi. Vous

avouerai-je que mes yeux se fermaient par moment? Il y avait

quarante-huit heures que je n’avais dormi, et cette nuit de marche était

tombée mal à propos sur une nuit de poésie. Le soleil me tapait

lourdement sur la tête: il est Arabe au fond du cœur, ce vieux scélérat

de soleil. Nos hommes s’épongeaient la figure avec leurs manches sans

ralentir le pas: ils allaient au feu de bon appétit, comme toujours,

mais ils auraient préféré y être tout portés. Pas le moindre bout de

chanson dans les rangs; un silence à couper au couteau. Les Arabes, de

leur côté, se recueillaient. Leurs trois villages qui disparaissaient et

reparaissaient tour à tour, selon les mouvements du terrain, ne

donnaient pas signe de vie. Le général usait sa lorgnette sans découvrir

un burnous. Tout à coup il s’arrête et me dit:

«Brunner, je crois que nous y sommes. Que personne ne bouge: je vais

voir.»

Là-dessus il nous brûle la politesse et se jette, sans autre escorte que

son clairon, dans un petit bois de chênes-liéges. Ce boqueteau

couronnait la pente que nous étions en train de gravir. Nous restons à

mi-côte, ne voyant rien du tout, mais parfaitement cachés nous-mêmes.

Dix minutes après, quelques coups de fusil détachés, puis une assez

jolie pétarade nous prouvent que le bonhomme a bien pronostiqué. Nos

goums et nos spahis étaient aux prises avec l’ennemi.

Le général ne tarda guère à redescendre. Il avait l’œil brillant et les

pommettes rouges; je me dis: tout va bien. Il ordonne de former les

faisceaux et de faire la soupe. On se repose, on cuisine et l’on mange

au bruit d’une fusillade bien fournie. Nos grand’gardes n’eurent pas le

temps de s’ennuyer pendant que nous déjeunions à leur santé. Je vide une

gamelle empruntée à l’ordinaire des fantassins, et la soupe me réveille

un peu. Vous savez que le sommeil remplace les aliments; j’ai constaté

souvent que la réciproque est vraie. Tandis que le général fait

rassembler les bagages, les sacs et les bêtes qui resteront sous la

garde d’une compagnie, je grimpe sur la hauteur, et je me paye un aperçu

de notre champ de bataille. Les trois villages sont en face, échelonnés

l’un derrière l’autre. Le premier seul est défendu par une espèce de

fortification passagère: un simple abatis d’oliviers. Quand nous aurons

pris celui-là, les deux autres seront à nous. Nous avons à descendre une

rampe d’un kilomètre, déboisée par un vieil incendie, mais qui commence

à se couvrir de myrtes, de caroubiers et de lentisques. Aucun obstacle

sérieux jusqu’au fond de la vallée; nos hommes ont balayé la route: je

vois une centaine de cavaliers français et alliés se débattre dans le

fond contre les tirailleurs ennemis. Le terrain représente une longue

bande de pré semée de bouquets d’arbres dont le moindre cache un ou deux

hommes. Nos spahis, nos chasseurs et nos goums traquent ce maudit gibier

et piquent tout ce qu’ils rencontrent. Nos turcos sont déjà sur le

versant opposé et montent la côte. Figurez-vous un escalier dont chaque

marche serait un mur en pierres sèches: autant d’étages, autant de

vergers, et des Arabes derrière tous les arbres. La discipline n’est pas

leur fort: ils sont groupés par-ci, disséminés par là. On voit grouiller

des masses blanches partout où nos soldats semblent gagner du terrain;

l’effort des assiégés se déplace à chaque minute. Ils reculent, ils

avancent, chaque étage est pris et repris tour à tour. Je ne distingue

pas les femmes, mais elles sont de la fête. _You! You!_ j’entends les

cris d’encouragement qu’elles jettent à leurs hommes.

«Qu’est-ce que vous faites là? me dit le général de sa voix rude. Au

premier coup de fusil, ces mauvais gars d’Alsace ne sont plus bons à

rien...

--Qu’à se battre, mon général.

--C’est bien ainsi que je l’entends. Patience, Brunner! il y en aura

pour tout le monde!»

Cela dit, il partage la troupe en deux colonnes, il met ses obusiers en

batterie, et nous voilà dégringolant dans le sentier de la gloire.

Vous pensez bien, mes chers amis, que je ne suis pas homme à vous conter

l’affaire en détail. Pour ceux d’entre vous qui ont vu la Crimée,

Magenta et Solférino, la prise du Djebel-Yala ressemblerait à une

distribution des prix dans un pensionnat de demoiselles. Cependant les

sabres coupaient comme ailleurs, les balles faisaient leur trou, et l’on

n’avait pas mis de bouchons à la pointe des baïonnettes. Un Arabe, moins

bête que les autres, devina que mon cheval me gênerait pour la montée;

il me fit la faveur de le tuer sous moi. Me voilà donc grimpant comme un

singe avec le commun des martyrs. Si le sommeil m’avait repris durant

cette escalade, je crois qu’il m’aurait fait un tort irréparable; mais

le moyen de dormir au milieu d’une musique qui dépassait de cent coudées

toutes les cacophonies de Wagner! Les obus volaient en grondant sur nos

têtes pour éclater au milieu des groupes de burnous; les fusils

petillaient, les balles sifflaient en passant et crépitaient en

ricochant sur les pierres; les fusées traversaient l’espace avec un

froufrou solennel; les clairons, de leur voix mordante, sonnaient le

ralliement ou la charge, et les Arabes des deux sexes poussaient des

cris à faire peur, si quelque chose faisait peur au soldat français.

Je me souviens d’avoir traversé un premier village, puis un autre, et de

les avoir vus flamber derrière moi comme deux fagots de bois sec. Au

troisième, les soldats allaient mettre le feu lorsque le général

survint, le cigare à la bouche, sur son petit cheval noir. Où la bête

avait-elle trouvé des chemins? C’est ce qu’on n’a jamais su.

«Tas d’imbéciles, dit le grand chef, si vous brûlez ces _gourbis_, nous

coucherons à la belle étoile!»

Le fait est que nos tentes étaient restées à deux bonnes lieues de là,

pour le moins.

Nous voilà donc campés, à cinq heures du soir, sur la cime du Djebel. La

position était bonne, on la fortifie en deux temps; j’organise les

postes, je place les grand’gardes, et ma besogne n’est pas plutôt faite

que je me laisse tomber sur la première natte venue, dans un coin.

J’avais les yeux fermés depuis quatre minutes, quand une idée me

réveilla en sursaut: Et Léopold?

Que pensez-vous d’un égoïste qui se couche sans savoir si son ami est

mort ou vivant? Je me lève, furieux contre moi-même, et je sors de la

cabane en me disant de gros mots. Le village était plein de soldats qui

mangeaient, fumaient, dormaient ou pillaient, suivant les goûts

particuliers de chacun. Je rencontre un turco qui portait une outre

d’huile, une botte d’oignons et un chevreau nouveau-né.

«Eh! lascar! tu connais ton lieutenant, M. de Gardelux?

--_Sidi turco? besef!_

--Est-il blessé?

--_Makasch._

--Est-il mort?

--_Makasch morto._

--Où est-il?

--_A casa._

--Qu’est-ce qu’il fait?

--Dormir.

--Puisqu’il n’est ni mort ni blessé, dis-je en moi-même, et qu’il dort

paisiblement sous un toit, l’amitié m’autorise à faire comme lui.»

Sur ce, je regagnai mon gîte et je recommençai un nouveau somme. J’en

fis plus d’un cette nuit-là, car les propriétaires que nous avions

délogés manifestèrent cinq ou six fois l’intention de résilier notre

bail.

Vers quatre heures du matin, je donnai ma démission de ronfleur: je

n’étais reposé qu’à demi, mais la maison n’était plus tenable. Mon

pauvre corps semblait littéralement émaillé de puces. Avez-vous remarqué

que ces animaux-là ont une préférence pour les blonds? Je vais donc

secouer mon bétail au grand air, et je me fais montrer la case de

Léopold. Il écrivait sur ses genoux, devant la porte.

«Eh bien! lui dis-je, tu vois qu’on n’en meurt pas.»

Il me tendit la main, ferma son écritoire et jeta son buvard dans la

maison, sur le parquet de terre battue.

«Allons nous promener, dit-il; le paysage est superbe, vu d’ici.

--Il s’agit bien, ma foi, de paysage! Parlons d’hier, de toi, de nous,

du combat, de la victoire! Tu as reçu le baptême du feu, mon bonhomme,

et tu peux regarder dans ta glace, si tu en as apporté une, le visage

glorieux d’un vainqueur!

--Bah! pour une promenade militaire!

--Trop modeste, mon bon! C’est un joli fait d’armes; le _Moniteur de

l’Armée_ le contera. Es-tu content de toi? As-tu été un des heureux? car

il y a de la loterie jusque dans les batailles. Qu’as-tu fait? Qu’as-tu

vu? Qu’as-tu éprouvé?

--D’abord une peur horrible d’avoir peur.

--Connu, jeune homme, et puis?

--Et puis fort peu de chose.

--Tu as senti qu’en doutant de toi, tu avais indignement calomnié le

fils de monsieur ton père. La colère t’est montée à la tête, et comme il

faut taper dans ces occasions-là, tu t’es vengé sur l’ennemi. Est-ce

bien ça?

--A peu près.

--Et encore?

--Rien de saillant.

--C’est déjà très-joli pour un garçon qui était d’avant-garde, et qui,

en fait de prunes, avait droit au dessus du panier. Viens au

rassemblement des compagnies.

--Pour quoi faire?

--Parbleu! pour écouter l’ordre du jour.»

Il rougit comme un enfant pris la main dans les confitures, et prétexta

cette lettre à sa mère qu’il voulait, disait-il, expédier par le premier

départ. Je m’en fus tout pensif, et je me demandais, en voyant sa

résistance, s’il n’avait pas quelque faiblesse ou quelque hésitation à

se reprocher. Ah! bien oui! Le premier nom qui m’arrive aux oreilles,

c’est justement le sien. Le général remerciait les troupes de leur belle

conduite; il signalait quelques traits de courage et particulièrement

l’héroïsme du sous-lieutenant de Gardelux, qui, seul, était allé

reprendre au milieu des Arabes douze hommes de sa compagnie imprudemment

engagés. Un autre fait de guerre avait été accompli par le même officier

dans la même journée: il était entré le premier dans le village fortifié

des Beni-Yala.

Vous me voyez d’ici; je n’écoute pas un mot de plus, je cours à sa

cabane. Il écrivait encore! je fais sauter ses paperasses en l’air et je

l’accable de sottises.

«Ah! c’est ainsi que tu traites tes amis! Tu t’es moqué de moi comme un

gueux, comme un tartuffe! Voilà donc pourquoi tu refuses de venir au

rassemblement! Tu savais qu’il n’y aurait d’éloges que pour toi, mauvais

drôle! Ah! tu t’es battu comme un lion, et tu as peur de l’entendre

dire! Et tu m’as presque fait douter de ton courage, polisson de héros

que tu es!»

Je parlais, je criais, je pleurais, je l’embrassais et je le bourrais de

coups de poing, à la bonne franquette d’Alsace.

Quant à lui, il était tout pâle, et il me regardait faire avec des yeux

hagards.

«Pardonne-moi, me dit-il; je n’étais pas bien sûr... je ne savais pas si

les choses qui me sont arrivées répondaient à ce qu’on entend par un

acte de courage. Voilà pourquoi je n’ai pas osé te suivre là-bas, car

enfin, si le général n’avait rien dit de moi, je n’aurais pas osé crier

à l’injustice; mais j’aurais éprouvé quelque chose comme une déception.

--Il n’y avait pas de danger: le général est juste, et il se connaît en

hommes.

--Allons! dit-il, il faut que j’aille le remercier.

--Tu as le temps; il doit être au lit: nous avons fait hier un rude

métier pour un homme de son âge.

--Alors promenons-nous; j’ai des fourmis dans les jambes.

--Tu es fièrement heureux, si tu n’y as que des fourmis.»

Je lui ramasse ses papiers, c’était bien le moins, et nous allons vaguer

ensemble. Tous les camarades que nous rencontrons viennent à lui, lui

serrent les mains et le félicitent de ses débuts; il rougit, et moi-même

je perds contenance, comme si toute sa gloire m’éclaboussait de la tête

aux pieds. Les soldats le saluent de cet air qui veut dire: Ce n’est pas

à ton épaulette, c’est à ton cœur que je rends hommage. Marcou,

l’aide-major, qui revenait de l’ambulance, nous donne le relevé de nos

pertes: onze morts, trente-cinq blessés, dont dix grièvement, et pas un

seul manquant, chose admirable! «Sans vous, dit-il au turco, les Arabes

nous pinçaient une douzaine de prisonniers.»

Plus nous allions, plus ces compliments à brûle-pourpoint le

suffoquaient. Il m’entraîne au-devant de la compagnie qui rapportait les

sacs et les bagages. Le capitaine, un pauvre vieux qui n’avait plus

qu’un an à faire, et pas la croix, nous reconnaît de loin et nous crie:

«Eh! jeunes gens! on n’a pas eu besoin de nous pour cueillir les

lauriers? M. de Gardelux a tout pris.»

Il rougit de plus belle et va s’excuser comme il peut. Nous rentrons

chez lui, et il parle d’achever sa lettre: un convoi de blessés devait

partir à deux heures pour Biskra.

«J’espère bien, lui dis-je, que tu vas prendre une copie de ta citation

pour l’adresser à ta mère?

--Non.

--Pourquoi?

--Parce que j’aurais l’air de rédiger ma propre histoire, et je me

trouve assez ridicule sans cela.

--On a raison de dire que le ridicule est voisin du sublime, puisqu’un

gaillard de ton numéro prend l’un pour l’autre. Eh bien! moi, je vais

faire copier le paragraphe par ton sergent-major, et je l’enverrai à Mme

de Gardelux... Ah!

--Si cela t’amuse! Mais j’écris des lettres si longues et ma mère a si

peu de temps qu’elle jette peut-être au panier tout ce qui porte le

timbre de Biskra.

--Mais Mlle Hélène n’est sans doute pas si occupée, elle! Si je lui

expédiais la pièce en question, m’en voudrais-tu?

--Fais ce qui te plaira.

--Pris au mot. Attends-moi.»

Une heure après, je mettais sous enveloppe un extrait de l’ordre du

jour, copié de cette belle écriture qui fait la gloire des

sergents-majors et les empêche quelquefois de passer officiers. J’y

ajoutais de ma main ces simples lignes:

«Le capitaine d’état-major Charles Brunner, présente ses humbles devoirs

à mademoiselle Hélène de Gardelux et se fait une joie de lui transmettre

le texte suivant que la modestie d’un jeune héros eût peut-être tenu

caché.»

Je lui portai la lettre ouverte et je lui dis:

«Veux-tu la lire?

--Non; si je la lisais, autant l’écrire moi-même.

--Comment! j’entre en correspondance avec ta sœur, et tu n’es pas

curieux de savoir ce que je lui dis?

--Imbécile! je ne te connais donc pas?»

Le mot m’entra au fond de l’âme, et l’imbécile sauta au cou de son ami.

Le général nous tint clos et cois toute la journée; mais, les alertes

s’étant succédé d’heure en heure pendant la nuit, on procéda le

lendemain à une forte reconnaissance. L’ennemi s’éloigna ou devint sage;

pendant une semaine, la colonne expéditionnaire garda ses positions sans

être inquiétée. Nos soldats employaient leur temps à nettoyer les trois

villages, c’est-à-dire à raser les maisons et à couper les arbres par le

pied. Nous appelons cela faire un exemple. Le village d’en haut se

transforma bien vite en un joli petit camp fortifié, et tout le monde

avoua que la tente était décidément plus confortable que le gourbi.

Mais tandis que nous vivions tranquilles et sans songer à mal, le

mouvement gagnait autour de nous. Les chenapans que nous avions chassés

de leurs foyers s’étaient répandus dans les tribus voisines. Un vieux

marabout borgne, qui avait pour maîtresse une femme des Beni-Yala, se

mit à prêcher la croisade et trouva des échos partout. C’est étonnant

comme l’écho se propage dans les montagnes! Des tribus grosses comme le

poing se donnèrent de l’importance en refusant de nous payer l’_aman_.

Les rumeurs les plus idiotes vinrent en aide à la rébellion. Les

nouvellistes de l’Aurès sont aussi inventifs et aussi effrontés que les

nôtres. On alla jusqu’à dire que les grands cheiks d’Afrique étaient

venus assiéger le sultan des Français dans un de ses châteaux, et qu’il

s’était tiré d’affaire en leur restituant l’Algérie. Bref, quinze jours

après notre victoire, nous étions cernés bel et bien, et nos

communications, même avec Biskra, coupées. Les renforts ne pouvaient

tarder longtemps, mais ils n’étaient pas venus, et, pour des

triomphateurs, nous ne nous trouvions pas précisément à notre aise.

Le général avait toute sorte de qualités, mais la patience n’était point

sa vertu dominante. Il résolut de frapper un coup. La tribu du vieux

marabout désagréable, les Beni-Schafar, très-belliqueux et pas mal

riches, étaient à cinq lieues de marche. Par une belle nuit, on nous

réveille tous en douceur; la colonne se faufile entre les montagnes, et

à huit heures du matin nous étions engagés.

La journée ne fut pas mauvaise: on tua cinquante hommes, on brûla un

village superbe, et l’on repoussa une demi-douzaine de retours

offensifs; mais impossible de camper sur le champ de bataille. Nous

avions des blessés à rapporter et des bagages à reprendre en chemin: le

général décide que nous irons dormir chez nous.

Tout le monde croyait la question vidée, et tout le monde était de belle

humeur, excepté le turco, qui, relégué à l’arrière-garde, n’avait pas eu

l’occasion de se montrer. Je me moquais un peu de son ambition, et je

lui débitais tous les proverbes appropriés à la circonstance: l’appétit

vient en mangeant, mais ce n’est pas tous les jours fête; ne te désole

pas: tout vient à point à qui sait attendre, et cætera.

Pour revenir au Djebel-Yala, nous avions un vrai chemin de l’Aurès:

beaucoup à monter, beaucoup à descendre, pas un kilomètre de plain-pied,

du reste un beau pays. Je chevauchais avec l’avant-garde, à la gauche du

général, dans un torrent qui coule sur des galets de marbre blanc. Nous

avions devant nous toute une échelle de sommets couronnés par le

Djebel-Derradj, ce burgrave poudré de neige. On ne se pressait pas, et

l’on explorait le terrain avec un soin d’autant plus minutieux que le

jour commençait à baisser.

«Allons! me dit le général, je crois que nous en sommes quittes. Bonne

besogne, Brunner! Dans une heure, nous serons sous nos tentes; avant

trois jours, les Beni-Schafar...»

Un feu de file bien nourri l’arrêta net au milieu de sa phrase. Les

Arabes tombaient sur notre arrière-garde; on entendait non-seulement

leur fusillade, mais leurs cris.

Le bonhomme jura un gros juron et tourna bride en nous criant: Allez

toujours!

Quand un grand chef vous dit d’aller, il n’y a qu’une chose à faire;

mais le soldat français n’abat pas le quart de lieue en dix minutes

lorsqu’il entend fusiller ses camarades derrière lui. Nous avancions

lentement, chaque officier poussant ses hommes, et furieux de ne pouvoir

les planter là. Quelquefois le feu s’arrêtait, et l’affaire semblait

finie; mais les détonations reprenaient par saccades. Sur ces

entrefaites, la nuit tomba, la difficulté du chemin vint compliquer le

doute qui nous paralysait. La colonne n’avait pas fait un temps d’arrêt

depuis son départ, et il y avait bientôt cinq heures qu’elle marchait.

Les fantassins ne se plaignaient pas, mais on les entendait souffler.

Nous ne savions que faire; aucun de nous n’osait prendre sur lui de

crier halte!

Enfin le général nous rejoignit, et sa première parole fut pour nous

inviter au repos. Tandis que les soldats rompaient les rangs et

s’asseyaient au bord de la route, les officiers accouraient chercher des

nouvelles.

«Tout va bien, dit le général: depuis que j’ai quitté l’arrière-garde,

je n’ai plus entendu qu’une petite fusillade, et il y a bien une

demi-heure de ça; mais nous avons eu chaud. Décidément, Brunner, votre

ami le turco est un rude homme; je vous en fais mon compliment. Peu

d’apparence, mais un fonds d’enfer. Il ira loin, ce garçon-là: il est

instruit, il est brave et il est heureux. Les balles le respectent; il

fait peur à la mort. Je l’ai vu travailler du sabre et de la baïonnette:

oh! c’était de l’ouvrage proprement fait; il a tué deux Arabes de sa

main. Ma foi! mon cher, on dira que je flatte la noblesse, comme tant

d’autres vieux croûtons; mais tant pis! s’il reste un bout de ruban

rouge à Paris, je le demanderai à l’empereur lui-même pour ce petit

camarade-là. En route, mes enfants! nous ne serons pas au camp avant dix

heures.»

Le reste du voyage me parut long: vous devinez pourquoi. Aussitôt

arrivé, il fallut vaquer au service, et je le donnai cent fois au

diable, car il me retint jusqu’à minuit. Enfin je m’appartiens et je

cours à la tente de Léopold pour lui conter la grande nouvelle. A quatre

pas de chez lui, je m’entends appeler par un homme qui courait aussi,

mais en sens inverse. Je m’arrête et je demande ce qu’on me veut.

«Je vous cherche partout, mon capitaine, de la part de M. de Gardelux.

--Et moi aussi je le cherche sur terre et sur mer: où est-il?

--A l’ambulance, et bien malade.

--Comment? lui? c’est impossible!

--Une balle dans le ventre, mon capitaine. C’est moi qui l’ai ramassé;

mais dépêchons-nous, s’il vous plaît: je crois qu’il n’y a pas de temps

à perdre.»

Nous courons donc à l’ambulance, et mon cœur se serre à la vue de ces

tentes surmontées d’un drapeau rouge qui dans la nuit paraissait noir.

«Il est ici,» dit mon guide en désignant la première.

J’entre et je vois à la lueur d’une lanterne mon pauvre Léopold étendu

sur un matelas, et si pâle qu’au premier moment je le crus mort. Il

venait de s’évanouir à la suite d’un sondage. Le docteur était à genoux

et s’essuyait les mains à son tablier sanglant.

«Ah! c’est toi? dit Marcou. Mon pauvre Brunner, tu perds un fameux ami,

et l’armée un fier soldat.

--C’est donc fini?

--Pas tout à fait, mais il n’y a pas de ressource. La balle est venue de

bas en haut; le diaphragme est traversé. L’hémorrhagie et la suffocation

l’enlèveront. Il en a pour deux ou trois heures: attends; il reviendra

peut-être à lui. Du reste, une mort assez douce; il s’éteindra sans

souffrir. Moi, je vais voir les autres: ces gueux d’Arabes m’ont taillé

de la besogne aujourd’hui.»

J’essayais de le retenir, je le suppliais de chercher, d’inventer

quelque chose, de faire un miracle pour le salut de mon ami. Il me

regarda d’un air triste, me serra les deux mains et sortit en levant les

épaules. Alors je me rabattis sur le brave garçon qui m’avait amené là,

et je remarquai seulement qu’il portait le bras droit en écharpe.

C’était un caporal de la ligne; le général l’avait ramené en passant,

avec vingt hommes de sa compagnie, pour renforcer l’arrière-garde, et il

avait pris part à la dernière moitié du combat. Il me conta comment on

avait dû faire plus de vingt retours offensifs pour reprendre les

camarades qui tombaient; encore en avait-on laissé trois ou quatre aux

mains de l’ennemi. Lui-même avait été sauvé par mon pauvre petit turco;

c’était avec son fusil que Léopold avait chargé les Arabes.

«Mon capitaine, disait-il, je vous jure que M. de Gardelux a fait des

choses impossibles. Sa tunique est hachée et la baïonnette de mon fusil

tordue. Malheureusement le pied lui a manqué dans un ravin, il a roulé

en arrière, et un Arabe, caché derrière un lentisque, l’a tiré presque à

bout portant. Tout le monde l’a cru fini; nous sommes revenus tous les

deux sur le même cacolet, et il n’a donné signe de vie qu’à l’ambulance.

Il a demandé après vous; mon bras était bandé, je me suis lancé à vos

trousses. Avouez que je lui devais bien ça!»

Je renvoyai ce pauvre diable à son lit, et je m’assis par terre au

chevet de Léopold. Vous ne souhaitez pas que je vous dévide la série de

mes méditations, hein? Ce serait un peu long, mes amis, et pas drôle du

tout. Vers trois heures, j’étais dans une espèce d’abrutissement fait de

douleur et de fatigue, quand j’entendis appeler: Charles!

La voix semblait sortir de terre: il s’en fallait bien peu; on se trompe

à moins.

Je pris sa main humide et molle, et je lui dis: «Je suis là.» Il ouvrit

de grands yeux et me regarda un instant sans me voir.

«C’est moi, lui dis-je, ton ami, Brunner!»

Il fit un nouvel effort et demanda de l’eau. J’écartai péniblement ses

dents serrées, et je lui fis couler quelques gouttes dans la bouche. Son

regard s’éclaircit, sa figure s’anima; il me reconnut.

«Merci! dit-il.» Il s’arrêta plusieurs minutes comme si ce simple mot

l’avait fatigué. J’attendais en retenant mes larmes et je tâchais de

prendre un air riant. Les forces lui revinrent; sa main, que je serrais

toujours, pressa un peu la mienne; il respira longuement et me dit à

demi-voix:

«C’est fini... je m’y attendais... tu sais!... Un peu plus tôt, un peu

plus tard!... N’importe! c’est beau, la guerre... je n’ai vécu qu’ici,

avec vous... On aurait bien pu m’y laisser quelque temps, mais... il

faut croire que je n’en étais pas digne... Ah! je n’ai pas été gâté sur

la terre. Il n’y a que vous autres... toi surtout.»

Je pris mon courage à deux mains pour lui dire qu’il avait tort de se

croire perdu, qu’on revenait de plus loin, que Marcou m’avait rassuré

sur son état, qu’avant deux mois il serait encore des bons. Oui, je lui

débitai tout ce qui me passa par la tête; mais, s’il faut vous dire

vrai, je n’étais pas fameux dans ce rôle-là. Il m’arrêta d’un petit

sourire pâle qui fit geler la moelle au fin fond de mes os.

«Pauvre Charles! Laisse-moi dire, ça presse un peu, vois-tu... Tu sais

ma vie... je pardonne tout ce qu’on m’a fait, je demande pardon de

toutes mes maladresses. Ma montre est là, sous ma tête. Tu l’arrêteras

après m’avoir fermé les yeux, et tu la porteras à ma mère. Elle verra

que ma dernière pensée, à ma dernière minute,... comprends-tu? Le

médaillon, il faut que tu le rendes à ma sœur... toi-même! Mon testament

est dans ma chambre, à Biskra. Envoie-le tout de suite quand nous serons

dépêtrés d’ici. Pas les lettres! je t’ai dit... toi-même!...

Embrasse-les. Ma bague est pour Hélène. Elle ne la portera pas, mais

elle peut bien la garder dans ses petits bijoux. Je t’ai légué mes armes

et mes livres, mon bon vieux. J’aurais dû... non, j’espère qu’elles ne

brûleront pas mes pauvres vers. Tu les apercevras un jour ou l’autre

imprimés à l’étalage de la Librairie-Nouvelle... Tu t’en iras jusqu’au

Helder, les deux volumes sous le bras, et tu y passeras peut-être un bon

quart d’heure à reparler de moi avec un de ceux qui m’ont connu. Est-ce

donc bête de mourir quand on avait peut-être sous le képi des pensées

immortelles! J’étouffe! Encore un peu d’eau!»

J’essayai de le faire boire, mais il fut pris d’un hoquet si violent

qu’il rejeta la gorgée entière et m’éclaboussa de la tête aux pieds.

«N’essaye pas, dit-il, rien n’entre plus... Ah! j’oubliais... il y a

quelques milliers de francs dans ma poche... c’est pour les hommes de ma

compagnie. Adieu au général, aux camarades, à mes turcos, au drapeau, à

la France, à la vie, à toi, frère!... J’étouffe... Ah! ça va mieux!»

En effet, ça allait même tout à fait bien, car le pauvre garçon avait

fini de souffrir.

Moi, j’étais devenu fou, et je me comportai comme une brute. Je sortis

de la tente en courant, sans lui fermer les yeux, sans accomplir une

seule de ses dernières volontés. Je traversai le camp dans tous les

sens, je rentrai chez moi, j’en sortis, je m’en allai réveiller cinq ou

six camarades pour leur dire que le turco était mort, je fis une tournée

aux avant-postes, et je vagabondai comme un homme ivre, jusqu’à six

heures du matin.

L’idée me vint alors de retourner à l’ambulance. J’avais besoin de le

revoir. Lorsque j’arrivai à la tente, les infirmiers l’avaient déjà mis

dehors. Je le trouvai par terre, étendu sur le dos: on ne voyait que sa

figure; le corps était caché, avec cinq ou six autres, sous une bâche de

mulet. J’en comptai huit, de ces bâches, rangées à la file. On

entendait, dans une tente voisine, le râle d’un blessé.

Ce qui m’exaspérait, c’était de voir le joli gazon neuf qui verdoyait

insolemment autour de ces malheureux corps. Le ciel était d’un bleu

féroce; le soleil implacable riait. Une superbe matinée pour les

paysagistes, mais les yeux me cuisaient trop; vous pouvez croire que je

n’étais pas en train d’admirer.

Je ne sais pas combien de temps je restai là, assis dans l’herbe humide,

rongeant le bout de mes doigts, et drôlement bercé par la dernière

chanson du spahi qui mourait à quatre pas plus loin. Une tape sur

l’épaule me réveilla de ma stupeur. C’était le général qui venait faire

sa visite aux malades et ses adieux aux morts. Il ne m’adressa pas un

seul mot de consolation: il savait bien que je n’étais pas consolable.

«Capitaine Brunner, me dit-il d’un ton d’autorité, personne ne sortira

du camp jusqu’à ce soir. A sept heures, nous irons rendre les derniers

devoirs aux camarades et aux amis que nous avons perdus. Il y a quelques

paroles à prononcer sur leur tombe, je vous ai choisi. Retournez à votre

tente et mettez-vous à la besogne: vous n’avez guère que le temps.»

Cela dit, il me tourna le dos et s’en alla droit comme barre aux

ambulances; mais sa voix avait fléchi sur la fin, et à la façon dont il

se moucha dès qu’il fut hors de vue, je compris qu’il avait eu de la

peine à se contenir devant moi. Un homme de guerre a besoin de connaître

pas mal de choses, et entre autres le cœur humain. Si ce bon vieux

n’avait pas eu l’idée de m’imposer une distraction laborieuse, je ne

sais pas de quelles sottises j’aurais été capable ce jour-là. J’écrivis

et je recommençai ma petite oraison funèbre; cela me conduisit jusqu’au

milieu du jour, et quand je l’eus achevée tant bien que mal, je me mis à

l’apprendre par cœur et à la réciter sous ma tente.

Mais le soir, à sept heures, quand je me vis debout devant cette fosse,

où se dessinait confusément, sous un lambeau de toile grossière, le

corps du malheureux turco, je perdis la mémoire, la parole et la force.

Je répétai cinq ou six fois de suite le mot _camarades_, tout un peuple

d’idées se mit à danser pêle-mêle dans mon cerveau, et pas une ne se

décidait à passer par la bouche. Je suppose que la plus vive et la plus

frappante de toutes fut le contraste de cette tombe obscure avec cette

vie militaire si bien commencée; je me souvins sans doute que la veille,

en rentrant au village, le général m’avait promis la croix pour mon ami,

car j’arrachai machinalement la croix qui pendait sur ma tunique, je la

lançai dans la tombe ouverte, et je me laissai choir à la renverse entre

les bras du général, qui ne se privait plus de pleurer.

Je ne me rappelle pas si je revins au camp sur mes jambes ou si les

hommes m’y rapportèrent comme un paquet. Le major me fit prendre un

calmant qui me jeta sur le lit pour vingt-quatre heures. A mon réveil,

je trouvai plus de besogne que dix hommes n’en auraient pu faire: tous

mes amis s’étaient donné le mot pour me distraire en m’écrasant. Les

Arabes, qui n’étaient pourtant pas de mes amis, s’entendirent avec les

autres. Nous fûmes attaqués par des forces considérables; les alertes,

nos sorties, le danger, un coup de crosse qui me fendit la tête, tout

cela me fit du bien.

Six semaines après l’événement, un renfort nous arriva de Constantine.

Pour opérer la jonction, il fallut livrer une vraie bataille; mais nos

communications avec Biskra furent rétablies pour le reste de la

campagne. Mes lettres de France m’arrivèrent en botte: vous devinez la

joie après une si longue privation. Le sort a des caprices étranges:

dans ce courrier, je trouve quelques lignes de madame de Gardelux! Cette

mère qui ne répondait pas à son fils avait donc trouvé le temps de

m’écrire! Voici le texte de son poulet; je tiens l’original à la

disposition des amateurs:

«Madame de Gardelux remercie M. le capitaine Brunner des bonnes notes

qu’il a données au comte Léopold. Elle le prie de vouloir bien continuer

ses soins à ce jeune homme qu’un coup de tête a engagé dans une voie

déplorable, mais dont la vie est d’un grand prix, car il est l’unique

représentant de son nom. M. le capitaine Brunner peut compter sur toute

la reconnaissance de ses obligés.»

Les comtesses ont le droit d’ignorer qu’un capitaine d’état-major n’est

pas un maître d’étude et que mon extrait de l’ordre du jour n’était pas

un _satisfecit_ donné par moi. Je n’admettrai jamais que la carrière des

armes soit une voie déplorable; plût à Dieu que nos jeunes gentilshommes

n’en connussent point de pire! Enfin la dernière phrase avait l’air de

promettre une récompense honnête; cela rappelait un peu trop les

affiches de chien perdu.

Je me dis après avoir lu: Voilà une femme qui n’est ni intelligente ni

bonne. Ça commence assez mal avec le faubourg Saint-Germain; mais

avais-je des illusions à perdre sur Mme la comtesse? Cette lettre est un

trait qui achève de la peindre. J’allumerai ma pipe avec son papier

satiné, et justice sera faite. Il ne m’en reste pas moins un devoir

sacré à remplir. Nos communications sont rouvertes; l’acte de décès va

partir; la famille l’aura trois ou quatre jours après le ministre.

Brunner, il faut que tu écrives à ces deux femmes pour leur apprendre

avec ménagement la mort de Léopold.

C’est un rude métier de consoler les autres lorsque soi-même on n’est

pas consolé du tout. Pourtant je fais ma lettre, et je puis vous assurer

qu’elle était bien, littérature à part. Le général m’apporte une page

admirable: on accepterait d’être mort pour être loué en tels termes par

un homme de ce cœur et de ce mérite-là. Nos camarades, sachant ce qui se

passe, se mettent à rédiger une condoléance qui était un fier hommage à

la mémoire du pauvre turco. Je mets le tout ensemble, j’y ajoute les

dernières pensées que je peux recueillir dans les papiers du mort et un

brouillon de son testament, la mise au net se trouvant à Biskra. Je

l’indique d’un mot, promettant de l’envoyer aussitôt que possible et

parlant des commissions que j’irais porter moi-même, Dieu sait quand.

Bref, j’ai fait tout pour le mieux, et je ne crains pas que personne

m’accuse d’être resté au-dessous de mes devoirs.

Le général avait fait mettre à ma disposition tout le bagage de ce

malheureux enfant. Je partageai l’argent, soit quatre mille francs,

entre ses hommes, sans oublier Bel-Hadj, son soldat, qui se faisait

soigner à l’hôpital de Biskra. Sa montre était arrêtée quand un

infirmier me la rendit: je mis les aiguilles à l’heure exacte de sa

mort, mais je m’abstins de casser le mouvement, quoiqu’il me l’eût

ordonné. C’est plus fort que moi; j’ai horreur de détruire ce qui a

coûté du travail à quelqu’un. Il me semble que les choses se détruisent

assez par elles-mêmes, sans que nous y mettions la main. Je ficelai la

montre dans une boîte, et j’écrivis dessus le nom et l’adresse de Mme de

Gardelux. Je fis un autre paquet de la petite bague à ses armes qu’il

destinait à Mlle Hélène, un autre des papiers qu’il avait apportés en

campagne, un autre de la tunique dans laquelle il s’était fait tuer.

Comme il pouvait m’en arriver autant du jour au lendemain, les ficelles

et les étiquettes n’étaient pas de luxe. Quant au portrait en miniature,

je crus faire acte de prudence en le gardant sur moi. L’ivoire est si

fragile, et la monture était si mince! Les mulets ont le trot

cruellement dur; ils pulvérisent les trois quarts de ce qu’on leur met

sur le dos: trop heureux quand ils n’emportent pas le reste au fond d’un

précipice! Car on surfait un peu leur mérite, et ils n’ont pas le pied

si infaillible que ça.

Notre expédition de l’Aurès n’était pas terminée, il s’en fallait. Les

Arabes tenaient bon; nous eûmes des hauts et des bas, même après

l’arrivée des renforts. Voilà ce que c’est que la guerre en Afrique: on

sort pour une promenade militaire, et l’on rentre au bout de six mois.

Si du moins on rentrait avec tout son monde! Marcou a fait la

statistique de nos pertes: ce n’est pas si grandiose que le travail de

M. Chenu sur la guerre de Crimée, et c’est peut-être plus effrayant. Des

huit cents hommes qui étaient partis sous ses ordres, le général en a

ramené quatre cent cinquante-deux, un peu plus de moitié! Ce dont

j’enrage, c’est que cette malheureuse campagne n’a valu ni avancement ni

décorations à personne. On n’a pas voulu dire au public que la

domination française avait été menacée dans le cercle de Biskra. Il se

trouva que nous avions trimé, six mois durant, pour le roi de Prusse.

Tant pis pour nous! la politique l’exigeait.

Mon premier soin en rentrant fut de chercher le testament et de

l’envoyer à Paris. Le notaire de la famille me l’avait réclamé trois

fois avec douceur, disant toujours que la comtesse et Mlle de Gardelux

étaient trop désolées pour me remercier de mes politesses. Je n’avais

pas besoin de leurs actions de grâces, mais le style de ce notaire et

son impatience m’agaçaient. Le fond du testament était connu: Léopold

donnait à sa sœur ses vingt-cinq mille livres de rente; mais que diable!

la famille n’attendait pas cet argent-là pour manger!

Nous prîmes deux mois de repos; je rentrai dans mes habitudes, je refis

connaissance avec la _segnia_ qui distribue aux palmiers leur ration

quotidienne de trente-six litres par tête. Rien de tel que la baignade

pour vous reposer d’une campagne. Pourquoi n’a-t-on pas inventé des

bains à l’usage du cœur? Le chagrin m’avait laissé une sorte de

sécheresse et d’irritation intérieure; j’étais dur et cassant dans la

conversation, je mordais comme un acide, je ne croyais plus à rien.

Une bonne et charmante fille qui m’aimait de tout son petit cœur, que

j’avais tendrement aimée, me devint tout à coup indifférente, puis

odieuse, sans qu’il me fût possible de dire pourquoi. Nous étions à peu

près fiancés, sa mère est la sœur de la mienne, nos fortunes

s’accordaient à merveille, et nos caractères encore mieux. Jamais,

depuis notre baiser d’adieu, elle n’avait laissé partir un courrier sans

m’écrire. Je ne lui répondais pas si régulièrement, mais elle me savait

heureux de ses lettres, elle se sentait aimée, et ça lui suffisait. Un

beau jour, je me prends d’aversion pour elle; ses gentillesses naïves,

qui me tiraient les larmes des yeux, commencent à me donner sur les

nerfs. Je trouve ridicule et presque inconvenante sa manie de m’envoyer

les violettes de nos bois et les _vergiss-mein-nicht_ du ruisseau. Si

encore je m’étais borné à me moquer d’elle en moi-même! Mais je veux

qu’elle le sache, et je trouve un plaisir cruel à la faire souffrir. Me

voilà son correspondant enragé, et je regrette que le bateau de

Philippeville ne parte pas deux fois par semaine, pour lui faire deux

fois plus de mal. L’homme est un loup mal apprivoisé: quand sa férocité

le reprend, il a besoin d’enchérir incessamment sur lui-même. C’est

pourquoi les assassins donnent jusqu’à soixante et cent coups de couteau

à leur victime, qui était morte du premier. Marguerite me répond d’abord

par des plaisanteries dont la douceur m’agace, puis elle laisse éclater

sa douleur et ses larmes; enfin la famille s’en mêle: maman Brunner et

l’oncle Moser m’écrivent à la fois pour demander si je suis fou. Je

l’étais! Je réponds par une dissertation prodigieuse sur le danger des

mariages consanguins au point de vue du perfectionnement des races, et

je déclare net qu’il me répugne d’engendrer de petits sourds-muets.

Là-dessus, ma pauvre Gretchen et ses parents font un coup de tête par

dignité: on la marie à un fabricant de Mulhouse qu’elle ne pouvait voir

en peinture, qu’elle avait refusé trois fois, et qu’elle aime

passionnément aujourd’hui.

Dame! je mentirais en vous disant que j’étais content de moi. On

m’aurait rendu service en me procurant quelque bonne querelle; mais à

Biskra! La garnison était mélancolique en diable; les camarades se

bâillaient réciproquement au visage: quant aux danseuses, ces femmes de

cuir bouilli, elles me faisaient horreur.

Mon seul plaisir, et vous allez voir s’il était drôle, consistait à

m’ensevelir tout vivant dans le souvenir du pauvre turco. Je relisais

ses vers, je feuilletais le journal de sa vie: M. Pelgas, son

précepteur, lui avait donné l’habitude de prendre quelques notes tous

les soirs avant de se mettre au lit. Je parcourais les lettres trop

rares et trop courtes qu’il avait reçues de sa famille. C’est ainsi que

j’ai reconnu que mon fameux billet de Mme de Gardelux était non pas de

la comtesse, mais bien de Mlle Hélène. La pauvre enfant avait sans doute

écrit cela sous la dictée de sa mère: autrement elle y aurait mis un peu

de son cœur. Je ne pouvais me la représenter que bonne, spirituelle et

gracieuse en tout, telle enfin que son frère me l’avait si souvent

dépeinte. Je l’estimais beaucoup, je la plaignais un peu; je... c’était

ridicule, mais je m’inquiétais de son avenir. Pensez donc! une telle

enfant livrée aux mains d’une telle mère! Elle devait avoir besoin d’un

conseiller, d’un appui, d’un autre Léopold, en un mot d’un second frère!

Et je me sentais de force à remplir cet emploi difficile, en tout bien,

tout honneur. Nous autres Alsaciens, nous n’avons qu’une spécialité

incontestable, le dévouement. On nous dit de marcher, nous courons; on a

besoin de notre vie, nous nous faisons tuer sans dire ouf! Voilà

l’Alsace. Je me rappelais à tout moment les projets de mon ami sur celle

qu’il appelait notre petite Hélène, et je cherchais autour de moi,

consciencieusement, un homme qui fût digne d’elle. Si je l’avais trouvé,

ma parole d’honneur, je le prenais par la main et je l’emmenais à Paris.

Je me disais: la famille est capable de te rire au nez: mais tu auras

fait ton devoir envers celui qui n’est plus.

Pendant que je me remplissais l’esprit de ces rêveries, l’oubli faisait

sur moi son petit travail, comme dit Gougeon. L’image du turco

s’effaçait de ma mémoire, comme une photographie qu’on laisse traîner au

soleil. Je sentais approcher le moment où cette figure si honnête et si

cordiale disparaîtrait absolument à mes yeux, et où mon vieil ami ne

serait plus pour moi qu’une abstraction sans forme, un être de raison.

Pourquoi diable n’avais-je pas songé à faire un croquis d’après lui dans

nos journées de désœuvrement, moi qui dessine? Je tremblais à l’idée de

le perdre une seconde fois par l’oubli. Dans cette anxiété, la miniature

de sa sœur me rendit un véritable service. A force de l’étudier, je

finis par y reconnaître et par en dégager ce je ne sais quoi par où un

frère qui n’est pas beau ressemble à sa sœur qui est jolie. C’est un

travail qui veut du temps et de l’application, mais je n’avais pas autre

chose à faire. Je commençai par copier à l’aquarelle la miniature telle

qu’elle était. Plus j’allais, plus mon admiration croissait pour

l’inimitable artiste. Impossible à moi de reproduire cette fleur de

jeunesse, ce duvet des beaux fruits estompés de rosée, ce plumage

microscopique que le toucher enlève aux ailes des papillons. Ce portrait

me désespéra pendant une quinzaine. Chaque coup de pinceau me reprochait

mon inaptitude et ma grossièreté; je me disais qu’il faut être femme et

mère pour interpréter si délicatement la beauté d’une jeune fille.

Enfin! n’en parlons plus. J’arrivai ainsi par ricochet à retrouver dans

ma mémoire la figure de Léopold, et j’en fis un crayon médiocre sans

doute, mais ressemblant.

Tout ça tuait le temps, mais je n’oubliais pas qu’il me restait une

visite à faire au faubourg Saint-Germain. Seulement, toutes les fois que

je me représentais Charles Brunner entrant dans les salons des Gardelux,

j’avais froid dans le dos, et la racine des cheveux me picotait la tête.

Je suis timide avec les femmes du monde, et l’on ne se refait pas en un

jour. Ce n’est pas tant la fierté de la comtesse qui m’effrayait; non,

c’était de voir pleurer la pauvre petite Hélène. Tantôt je me reprochais

d’être encore à Biskra, lorsqu’il m’aurait été facile d’obtenir un congé

de semestre; tantôt je me prouvais à moi-même qu’il valait mieux

retarder ce voyage. Mon arrivée allait réveiller les douleurs de la

famille: ne convenait-il pas d’attendre que l’on fût un peu consolé?

Mais si j’attendais trop, ces souvenirs poignants que j’apportais avec

moi ne rouvriraient-ils pas des blessures à demi-fermées? Je ne savais

que faire, et je ne pouvais demander conseil à personne, car je n’avais

plus d’ami assez intime pour partager de tels secrets.

J’étais encore à me tâter lorsque le général Gerhardt, qui est mon

compatriote et mon parrain, me proposa de le rejoindre à Sidi-bel-Abbès.

Dulong, son officier d’ordonnance, était mort de la fièvre; on espérait

avoir une campagne à faire sur la frontière du Maroc. L’offre du général

me tira d’incertitude: le service avant tout. Je partis donc pour

Sidi-bel-Abbès, et j’y restai quatre mois à attendre cette bienheureuse

expédition, qui n’eut pas lieu. Mon parrain devina probablement que

j’étais travaillé en dessous par quelque idée étrangère au service. Un

beau matin, après le rapport, il me dit: J’ai des commissions pour

l’Alsace, et tu as un congé de semestre; fais ton sac et va-t’en. Mes

amitiés chez toi et chez moi.

Je pars et j’arrive à l’hôtel du Louvre. Maman Brunner m’attendait à

Obernai. Dès qu’elle savait la date de mon départ, elle savait aussi

quel jour et à quelle heure nous nous embrasserions. Impossible de

rester plus d’une journée à Paris sans lui causer de la peine: j’étais

donc étranglé par le temps; il fallait faire ma visite dans la journée,

ou jamais. Je prends mon courage à deux mains, et je décide que j’irai

après midi chez Mme de Gardelux. Les trois quarts de mes bagages

voyageant par petite vitesse, je n’avais pas d’habillements civils;

mais, sans être neuf, mon uniforme était encore assez présentable. En

brossant la tunique, car les garçons d’hôtel n’y entendent rien, je me

rappelais le mot de mon pauvre ami: se brosser et attendre!

Il y avait un an et huit jours que je l’avais vu mourir; mais, comme la

nouvelle n’était arrivée qu’environ deux mois plus tard, je me dis que

Mme et Mlle de Gardelux devaient être en plein demi-deuil. Je préparais

mes phrases en comptant mes paquets. Il y en avait trois petits: la

montre, la bague du petit doigt et la miniature; un moyen, les papiers;

et un gros, la tunique. Je descends tout cela moi-même, car personne que

moi n’y avait touché depuis un an, et je prends une voiture de remise

dans la cour même de l’hôtel. Je donne l’adresse au cocher et je lui dis

de demander la porte; mais quand nous arrivons, la porte était ouverte,

et il y avait des équipages arrêtés dans la cour.

Un valet galonné du haut en bas m’ouvre la portière et me demande d’un

air à claques si c’est bien à Mme de Gardelux que ma visite est

destinée. Oui, lui dis-je, et je passe, tout encombré de mes pauvres

reliques. Dans l’antichambre, je fais lever trois ou quatre grands

drôles qui se miraient dans les boucles de leurs souliers. L’un d’eux

m’enlève mon caban, un autre fait semblant de vouloir prendre mes

paquets, mais d’un seul coup d’œil je le renvoie à sa banquette. Alors

je vois paraître une espèce de petit furet en frac noir qui m’introduit

dans un premier salon, puis dans un autre, puis encore dans un autre, et

là se plante devant moi pour me dire du ton le plus confidentiel:

«Monsieur sait que c’est le jour de Mme la comtesse?

--Je ne le savais pas, mais j’en suis enchanté, puisque cela m’assure de

la trouver chez elle.»

Là-dessus je le vois qui regarde mon uniforme, et la moutarde me monte

au nez. J’avais la bouche ouverte pour lui dire: Aimez-vous mieux que

j’entre tout nu? Mais il reprend aussitôt son air humble et me demande

qui il aura l’honneur d’annoncer.

«Le capitaine Charles Brunner... non... Portez cette carte à Mme la

comtesse. Je m’étais muni d’une carte, et j’avais pris le soin d’écrire

après mon nom: _porteur des derniers adieux de Léopold_.»

Ce qui m’avait arrêté sur le seuil, c’était le bruit d’un grand éclat de

rire. Je ne voulais, je ne pouvais pas entrer dans ce salon comme la

statue du commandeur.

Le frac noir porta mon message et revint me dire poliment: «Mme la

comtesse est très-sensible à la visite de M. le capitaine; mais elle a

quelques personnes chez elle, et elle prierait monsieur de repasser

demain à la même heure.

--Répondez que je suis arrivé ce matin pour m’acquitter d’un message que

j’ai juré de remettre en mains propres, et que je pars à huit heures et

demie par le train-poste de Strasbourg.»

Mon vieux faquin d’ambassadeur fit un nouveau voyage et revint.

«Si M. le capitaine veut bien me suivre jusqu’au boudoir de Mme la

comtesse, madame peut donner cinq minutes à monsieur...»

J’étais vert de fureur. Cette femme daignait m’accorder cinq minutes, à

moi qui aurais donné toute ma vie pour son fils! J’entre dans un boudoir

de vieille coquette, admirablement machiné pour fausser la lumière et

cacher les ravages du temps. Une minute après, j’entends un bruit

d’étoffes, mais un bruit comparable au murmure de la mer: vous auriez

dit un océan de soieries soulevé par une tempête de crinoline. La robe

paraît: elle est mauve. Madame avait antidaté son deuil pour le faire

plus court! Je regarde sa figure, elle était souriante et féline: ce

fameux regard en coulisse de la Dubarry à quarante ans!

Ah! si du moins j’avais pu me dire: Elle n’est pas la vraie mère de mon

pauvre turco! Mais elle lui ressemblait depuis qu’elle avait commencé de

vieillir. J’étais forcé de le retrouver en elle, moins flatté, mais

aussi vivant que dans le portrait de la petite sœur.

Elle resta debout, tandis que, debout devant elle, j’expliquais les

raisons de mon importunité.

«Ainsi, monsieur, me dit-elle en minaudant, vous avez connu ce pauvre

Léopold?

--Oui, madame, répondis-je, et ils ne sont pas nombreux ceux qui l’ont

connu et apprécié sur la terre.»

Un nuage passa sur son front. J’étais peut-être allé trop loin du

premier mot; mais elle se rappela sans doute à la minute qu’il ne sied

pas de répliquer aux sottises des inférieurs. Elle prit donc un air de

condescendance polie, et me dit de sa voix traînante, où nulle émotion

ne perçait:

«Sans doute, il avait des côtés excellents: sa mort laisse un grand vide

parmi nous; mais aussi quelle absurde fantaisie d’aller se faire tuer

chez les sauvages quand on a tout pour vivre heureux à Paris? S’il avait

écouté nos conseils, il serait encore de ce monde.

--Je sais, madame, que vous n’étiez pas favorable à sa vocation, car il

n’avait point de secrets pour moi, et je suis initié à toutes les

affaires de la famille. J’ai lu toutes ses lettres, c’est-à-dire celles

qu’il vous écrivait...»

Elle rougit positivement sous le coup de ce reproche. «Bon! me dis-je,

j’ai fait brèche; frappons encore à la même place, et voyons une fois

pour toutes s’il n’y a pas quelque chose d’humain au fond de ce cœur

trop fermé!» Elle ne me laissa pas le temps de redoubler le coup: sa

riposte était prête.

«En effet, répliqua-t-elle, la discrétion n’était pas son fort; il avait

le défaut de s’ouvrir un peu à l’aventure. Et vous dites, monsieur,

qu’il vous avait chargé?...

--D’embrasser sa mère et sa sœur, puis...

--Permettez que je tienne la commission pour faite. N’avez-vous pas

quelque autre chose à notre adresse?

--Oui, madame; voici sa montre qu’il m’a dit d’arrêter à l’heure précise

de sa mort, pour que sa dernière pensée...

--Bien, bien, monsieur, j’entends; l’intention est délicate, et cette

idée ne pouvait venir qu’à une âme de race. J’en suis profondément

touchée, car cela prouve que la vulgarité des choses ambiantes n’avait

pas encore déteint sur ce malheureux enfant... Mais la montre est un

chronomètre d’un certain prix, si j’ai bonne mémoire: peut-être vous

serait-il agréable de conserver ce souvenir de lui?

--Il m’a laissé lui-même les souvenirs qu’il me destinait; c’est à vous

qu’il envoie celui-ci, madame, et je croirais être impie en l’acceptant.

--Soit. Est-ce tout?

--Non, madame, vous trouverez ici tous les papiers de votre fils, le

journal de sa vie, les deux lettres qu’il a écrites à sa sœur et à vous

en partant de Biskra, enfin ses vers, car vous n’ignorez pas qu’il était

poëte.

--Hélas! nous avons fait tout ce que nous avons pu pour le corriger de

ce petit défaut.

--Mais il avait du génie, madame, et c’est sa gloire que je mets entre

vos mains.

--Monsieur, vous rimez peut-être aussi?

--Non, madame, moi je suis parfait... Voici enfin la tunique qu’il

portait le jour de sa mort: elle est tachée de son sang, et les coups

dont elle est criblée vous apprendront avec quel courage...»

Je n’en dis pas plus long, et je m’arrêtai un instant sur ce sens

suspendu pour étudier l’effet de ma phrase. Plus de doute, j’avais

touché un point sensible dans la région du cœur. La poitrine se gonfla,

les lèvres grimacèrent, les yeux se mirent à papilloter: il y avait des

larmes sous roche. «Pleure donc! lui criai-je en moi-même; prouve-moi

que tu es une femme de chair et d’os, pétrie du même limon que nous et

notre égale par la faculté de souffrir! Alors je t’ouvre mes bras et je

te réintègre, morbleu! dans le sein de l’humanité!»

Mais le malheur voulut qu’en ce moment les roues d’une voiture se

missent à grincer sur le sable de la cour. Mme de Gardelux se souvint

qu’elle était en représentation et que les larmes ne sont pas de mise

dans le monde. Elle leva les yeux, et je ne sais quel équipage elle

reconnut à travers les stores coloriés de son boudoir. Peut-être aussi

sa raison subitement refroidie se dit-elle qu’une tunique ensanglantée

serait un embarras et une tristesse intolérables, et qu’il n’y avait pas

de place pour un tel objet dans son chiffonnier de bois de rose. Bref,

elle renfonça ses larmes et changea de physionomie.

Je vis le coup de temps, et j’allais appuyer sur la corde en la forçant

à voir et à toucher la dernière dépouille de son fils; mais la comtesse

était rentrée en possession d’elle-même: elle m’interrompit comme

j’allais déchirer l’enveloppe de papier, détourna la tête avec mille

grimaces en respirant un petit flacon.

«Oh! s’écria-t-elle, monsieur, je vous demande grâce pour mes nerfs!

Remportez cela, je vous prie; faites-en ce que vous voudrez: donnez-le

de ma part à quelque officier malheureux!

--Eh! madame, répondis-je, un officier n’est jamais malheureux, car il

sait toujours à quelle solde il a droit, et il règle ses besoins en

conséquence... Votre très-humble serviteur!»

Je m’en allais en oubliant mes autres commissions dans le fond de ma

poche, et j’allongeais déjà la main vers le bouton de la porte, quand le

bouton tourna tout seul, et la porte s’ouvrit. Je recule ébloui, effaré,

renversé par une apparition lumineuse; la surprise et l’admiration me

font perdre la tête, et je m’écrie étourdiment:

«Ah! notre petite Hélène!»

Notre petite Hélène, qui était une grande et majestueuse personne, me

foudroie d’un regard hautain et met entre elle et moi l’espace d’une

révérence. Je me reprends, je veux faire comprendre que j’ai dit une

chose extrêmement naturelle à Biskra, mais impertinente à Paris; je

balbutie quelques mots d’explication, de souvenir, de sentiment, et je

finis par lui présenter la bague et le médaillon de son frère, qu’elle

prend sans quitter son attitude roide et son air froid. La maman me

regardait d’une façon qui voulait dire: En avez-vous encore pour

longtemps? Je salue, je m’enfuis, mon caban se replace tout seul sur mes

épaules, et lorsque je me vois sur le perron de leur hôtel, j’aspire une

large bouffée d’air et je frappe la terre du pied en criant: Les

gredines!

Avais-je tort ou raison? je m’en rapporte à vous.

Personne ne voulut discuter avec un si brave garçon, qui semblait si

profondément ému; mais en sortant du café j’entendis Gougeon dire à Fitz

Moore: «Veux-tu voir un capitaine bien étonné? Attire Brunner dans un

coin, et apprends-lui que pendant dix-huit mois il a été amoureux fou de

Mlle de Gardelux.»

Le Turco · 第 11 / 31 题