Vous savez tous, ou presque tous, ce que c’est qu’une marche de nuit en
pays inconnu. Ce n’est ni gai ni pittoresque. La colonne se déroule
comme un ruban noirâtre sur fond noir. Les belles couleurs des uniformes
sont éteintes; tous les joyeux bruits de la guerre ont fait place à une
espèce de silence murmurant à travers lequel on distingue le pas des
hommes et la vibration discrète du fer. Un caillou qui dégringole, un
pied qui butte, un juron étouffé, voilà les incidents de la route. On
ressemble à des moines en procession plutôt qu’à des héros en campagne.
Et si la pensée de la mort vient vous traverser la cervelle, vous êtes
tout porté à l’envisager en moine. J’ai lu, je ne sais où, que si les
batailles se donnaient à minuit, les braves seraient plus rares. C’est
un peu vrai, non pas que le courage ait sa source dans la vanité, mais
l’homme n’est tout lui que s’il est en possession de tous ses sens. Le
moral le mieux trempé ne suffit point. Pour aller galamment au danger,
il faut pas mal de choses. C’est dans la plénitude de la vie que l’homme
est le mieux disposé à sacrifier sa vie; c’est au grand jour que nous
fonçons gaiement sur les canons, les baïonnettes et tous les aimables
engins qui servent à nous ôter le jour.
Or il était onze heures du soir, la lune s’était couchée avec les
poules, et les étoiles ne servaient qu’à souligner l’épaisseur affreuse
de la nuit. Je me laissai donc envahir par les idées du bon turco, et je
me mis à casser une croûte de mélancolie sur le pouce, tout en marchant
auprès de lui. Dans ces montagnes invisibles dont chaque pas nous
rapprochait, il y avait des fusils chargés à balle; on pouvait parier à
coup sûr que notre colonne ne reviendrait pas au complet. Pour qui les
mauvais numéros de cette loterie? Pour Léopold? pour moi? pour tous les
deux? Les gaillards qui ont la foi sont plus heureux que les autres: ils
se figurent qu’une prière fait dévier le projectile! Mais le collége
nous ôte un peu cet élément de consolation.
Je ne vous dirai pas que la peur me prit; c’était ma neuvième campagne.
Cependant je me mis à songer à mille choses anciennes et chères que je
n’étais pas sûr de revoir ici-bas. Je vis maman Brunner avec ses
lunettes d’argent, le tricot dans les mains, le coude sur la fenêtre; et
la vieille maison peinte en rouge, et le chiffre 1640 écrit sur la clef
de voûte, et l’auberge des Trois-Rois qui fait face, et l’église, et la
belle salle de l’hôtel de ville, et le puits du XVIe siècle, et le
pharmacien de la place, celui qui a une si jolie fille et des bahuts si
merveilleux. Je revis la gloriette de notre vigne, et les vendanges de
58, les dernières que j’aie faites avec Gretchen, c’est-à-dire
Marguerite Moser, ma cousine de Barr, qui était encore une vraie gamine.
Bref, ma coquine de mémoire m’en rappela tant et tant que je me sentis
devenir tout bête; j’avais le cœur comme affadi. J’aurais donné cent
sous pour entendre le premier coup de fusil des sentinelles arabes,
parce qu’alors on sait ce qui vous reste à faire, et l’on n’a plus le
temps de se tracasser pour des riens.
A minuit, le général commanda une demi-heure de halte pour attendre les
traînards et rajuster sur les hommes et les bêtes ce que la marche avait
dérangé. J’expédiai mon service en deux temps, et je me mis à la
recherche de Léopold. Il était un peu à l’écart, seul avec son soldat
qui lui vidait un bidon sur la tête.
«Ah! petit maître! lui dis-je, tu fais toilette pour l’ennemi!»
Il répondit en s’ébrouant comme un canard:
«Tu n’y es pas! La coquetterie est étrangère à l’événement; c’est ma
santé que je soigne. Tous tes satanés vins m’ont donné une migraine qui
me fend le crâne, et comme il faudra bientôt ouvrir l’œil... Du reste il
me semble que ça va mieux.»
Ce malheureux festin, je l’avais non-seulement cuvé, mais oublié: je le
croyais à six mois de nous, et nous n’en étions qu’à trois heures. Il me
vint un remords d’avoir presque grisé un innocent qui n’était pas de
notre force. Si la tête ou les jambes allaient lui manquer par ma faute!
Mais cette ablution lui fit du bien, et à moi aussi.
Vers deux heures, nous arrivions aux pentes de l’Aurès. Une gorge
s’ouvrit devant nous; c’est la première porte de l’ennemi: elle n’était
gardée que par cinq ou six blocs de construction romaine. Le général se
pique un peu d’archéologie, comme tant d’autres: il avait visité ces
grandes ruines; mais il ne savait plus si, du pied de la montagne, on
pouvait voir les villages des Beni-Yala. Vous comprenez? La question
était de connaître au plus tôt si l’ennemi nous attendait, s’il avait eu
soin de se garder, s’il y avait des feux allumés dans la tribu. Un guide
arabe montrait du doigt une cime parfaitement invisible et disait: Les
villages sont là, ils dorment. Un spahi des Beni-Yacoub jurait son grand
juron que les villages étaient cachés derrière deux collines, et qu’on
ne verrait pas avant une heure si leurs feux étaient allumés ou éteints.
Pour plus de sûreté, le général fit faire un deuxième repos. Ah! nous ne
sommes plus dans cette belle Europe, où les armées voyagent en chemin de
fer et viennent se piocher à la gare! Les lenteurs sont inévitables:
excusez celles de mon récit. Les hommes chargent leurs fusils, on serre
les jambières, et à deux heures et demie, en route! On pique une tête
dans l’inconnu.
Un torrent coule au fond du ravin: nous prenons le torrent, c’est-à-dire
que nous le remontons au petit pas, dans un sentier tracé par les mulets
arabes. A chaque instant, il faut passer d’une rive sur l’autre: le
chemin est dessiné en lacet. On se mouille les pieds, on glisse, on se
ramasse, mais personne ne s’arrête: le fouet pousse les bêtes, le devoir
fouette les hommes, et nous allons devant nous pendant une bonne heure,
bouche cousue, l’œil au guet, le nez au vent. Paf! un éclair brille sur
notre droite, la détonation suit, et un cri formidable répond. C’est un
turco de l’avant-garde, le grand nègre qui tout à l’heure bassinait la
tête de Léopold. Il a l’épaule fracassée, et il hurle comme un million
de chacals. Le général pousse au blessé, je le suis, tandis que vingt
hommes, la baïonnette en avant, battent tous les buissons du voisinage.
Pas plus d’Arabes que sur la main, c’est l’ordinaire; mais en revanche
le premier qui met le pied sur le plateau nous montre à l’horizon trois
villages éclairés comme pour un bal. L’ennemi se gardait à merveille, et
c’était nous qui étions surpris.
«Halte! dit le général. Mes enfants, nous n’avons plus besoin de mettre
des mitaines. Puisque nous sommes attendus là-bas, il n’y a plus qu’une
précaution à prendre: c’est d’y arriver tous, et aussi frais que
possible.» Il fait cerner la masse de rochers où nous étions, développe
une compagnie en tirailleurs, trois par trois, pour éviter les
surprises, et dit au reste de la troupe: «Reposez-vous, séchez-vous,
réchauffez-vous, faites le café, fumez vos pipes ou vos cigares, débâtez
vos mulets, donnez-leur à manger, dormez si bon vous semble, mais que
tout le monde soit prêt à sept heures du matin!» Un vrai brave homme, ce
général, et magnifique au feu! mais on lui a fendu l’oreille en 65. Il
faut bien que les vieux laissent passer les jeunes, qui ne les valent
pas toujours.
Lorsque j’eus surveillé l’exécution des ordres, rendu mes comptes au
vieux chef et trempé la moitié d’un biscuit dans le café, il était plus
de six heures, et il faisait grand jour. Je revins au blessé, qui
continuait à geindre, quoique Marcou, notre aide-major, l’eût pansé dans
la perfection. Je le fis mettre sur un cacolet, et je le renvoyai à
Biskra, en compagnie de trois fiévreux et d’un mulet qui avait laissé un
demi-quart de sa peau dans le ravin. Bon voyage!
J’en étais là quand je vois Léopold accourir à toutes jambes. Il voulait
dire adieu à son pauvre Bel-Hadj et lui glisser quelques louis dans une
poignée de main. Il me parut fièrement ragaillardi, le jeune homme.
Était-ce le sommeil, était-ce le café qui l’avait rendu à lui-même?
Jamais vous n’avez vu soldat plus fier et plus dispos au danger. Il
marchait d’un pas relevé, ses yeux brillaient, ses narines palpitaient.
«Eh bien! lui dis-je, la migraine?
--A tous les diables! De ma vie je ne me suis porté comme aujourd’hui.
--Tu me rappelles un vieux soldat qui traitait toutes les maladies
par... devine!
--Par la poudre?
--Bravo!
--Oui, c’est un beau remède, et je veux l’ordonner à tous les cœurs
malades. La poésie ne vous guérit pas, elle vous acoquine tout doucement
à vos maux; c’est un pacte avec la douleur, un lit de roses où le blessé
se couche en disant au public: Viens me plaindre! La prière a, dit-on,
des effets infaillibles; mais pour prier il faut croire, et ne pas
croire à demi, comme notre génération hésitante et troublée. Non, je
n’ai pas la foi assez robuste pour me consoler avec Dieu. Il faudrait
imposer silence aux objections de mon esprit, supprimer le meilleur de
mon être, immoler la moitié qui pense à la moitié qui pleure. Ami, vive
la guerre et ses consolations vaillantes! Le danger souffle dans la vie
comme le vent du nord dans le ciel: âpre et pur, et balayant tous les
nuages!»
Il y avait un peu d’emphase dans tout cela; je crois pourtant que vous
auriez trouvé du plaisir à l’entendre. Il sautait brusquement d’une idée
à une autre, comme un poulain qui a cassé sa longe.
«Sais-tu bien, me dit-il, que sans la guerre notre métier serait idiot?
--Parbleu! fis-je à mon tour; mais tu oublies que sans la guerre on
n’aurait jamais eu l’idée d’inventer les soldats.
Il comprit qu’il avait lâché une bêtise, mais il n’était pas homme à se
laisser démonter.
«Quoi! dit-il, tu ne sens donc pas que nous serions les plus malheureux
et les plus ridicules des hommes sans ce quart d’heure divin? Se
promener sans rien faire au milieu des peuples qui travaillent, porter
des armes, c’est-à-dire des instruments de destruction, dans une société
où chacun s’ingénie à produire! Entendre dire tous les ans, dans toutes
les discussions de la chambre, que nous sommes un objet de luxe et qu’on
pourrait gratter quelques millions sur notre pain! Obéir passivement à
nos chefs, lorsque les baïonnettes de la garde nationale ont la fatuité
de se croire intelligentes! La dernière fois que j’ai dîné avec mon
pauvre père, il s’est encore un peu moqué de nous en disant que la vie
militaire est résumée en deux mots, se brosser et attendre: attendre les
galons, attendre l’épaulette, attendre le ruban, attendre l’ancienneté,
attendre le choix des supérieurs et les bontés de monsieur et madame la
maréchale, attendre les boulets et les balles cylindro-coniques, et
lorsqu’on n’en peut plus, après trente ans de ce métier, attendre la
retraite pour aller planter ses choux et finir par où l’on aurait dû
commencer!
--Oui, répondis-je; mais il y a un jour qui rachète les ennuis, les
misères et les petitesses de cette vie, c’est lorsqu’au lieu de se
brosser soi-même, on brosse l’ennemi, lorsqu’au lieu d’attendre la
gloire, on y court à travers mille morts. Ce jour-là, mon cher père, le
soldat que vous raillez devient l’égal des dieux!