II

Vous savez tous, ou presque tous, ce que c’est qu’une marche de nuit en

pays inconnu. Ce n’est ni gai ni pittoresque. La colonne se déroule

comme un ruban noirâtre sur fond noir. Les belles couleurs des uniformes

sont éteintes; tous les joyeux bruits de la guerre ont fait place à une

espèce de silence murmurant à travers lequel on distingue le pas des

hommes et la vibration discrète du fer. Un caillou qui dégringole, un

pied qui butte, un juron étouffé, voilà les incidents de la route. On

ressemble à des moines en procession plutôt qu’à des héros en campagne.

Et si la pensée de la mort vient vous traverser la cervelle, vous êtes

tout porté à l’envisager en moine. J’ai lu, je ne sais où, que si les

batailles se donnaient à minuit, les braves seraient plus rares. C’est

un peu vrai, non pas que le courage ait sa source dans la vanité, mais

l’homme n’est tout lui que s’il est en possession de tous ses sens. Le

moral le mieux trempé ne suffit point. Pour aller galamment au danger,

il faut pas mal de choses. C’est dans la plénitude de la vie que l’homme

est le mieux disposé à sacrifier sa vie; c’est au grand jour que nous

fonçons gaiement sur les canons, les baïonnettes et tous les aimables

engins qui servent à nous ôter le jour.

Or il était onze heures du soir, la lune s’était couchée avec les

poules, et les étoiles ne servaient qu’à souligner l’épaisseur affreuse

de la nuit. Je me laissai donc envahir par les idées du bon turco, et je

me mis à casser une croûte de mélancolie sur le pouce, tout en marchant

auprès de lui. Dans ces montagnes invisibles dont chaque pas nous

rapprochait, il y avait des fusils chargés à balle; on pouvait parier à

coup sûr que notre colonne ne reviendrait pas au complet. Pour qui les

mauvais numéros de cette loterie? Pour Léopold? pour moi? pour tous les

deux? Les gaillards qui ont la foi sont plus heureux que les autres: ils

se figurent qu’une prière fait dévier le projectile! Mais le collége

nous ôte un peu cet élément de consolation.

Je ne vous dirai pas que la peur me prit; c’était ma neuvième campagne.

Cependant je me mis à songer à mille choses anciennes et chères que je

n’étais pas sûr de revoir ici-bas. Je vis maman Brunner avec ses

lunettes d’argent, le tricot dans les mains, le coude sur la fenêtre; et

la vieille maison peinte en rouge, et le chiffre 1640 écrit sur la clef

de voûte, et l’auberge des Trois-Rois qui fait face, et l’église, et la

belle salle de l’hôtel de ville, et le puits du XVIe siècle, et le

pharmacien de la place, celui qui a une si jolie fille et des bahuts si

merveilleux. Je revis la gloriette de notre vigne, et les vendanges de

58, les dernières que j’aie faites avec Gretchen, c’est-à-dire

Marguerite Moser, ma cousine de Barr, qui était encore une vraie gamine.

Bref, ma coquine de mémoire m’en rappela tant et tant que je me sentis

devenir tout bête; j’avais le cœur comme affadi. J’aurais donné cent

sous pour entendre le premier coup de fusil des sentinelles arabes,

parce qu’alors on sait ce qui vous reste à faire, et l’on n’a plus le

temps de se tracasser pour des riens.

A minuit, le général commanda une demi-heure de halte pour attendre les

traînards et rajuster sur les hommes et les bêtes ce que la marche avait

dérangé. J’expédiai mon service en deux temps, et je me mis à la

recherche de Léopold. Il était un peu à l’écart, seul avec son soldat

qui lui vidait un bidon sur la tête.

«Ah! petit maître! lui dis-je, tu fais toilette pour l’ennemi!»

Il répondit en s’ébrouant comme un canard:

«Tu n’y es pas! La coquetterie est étrangère à l’événement; c’est ma

santé que je soigne. Tous tes satanés vins m’ont donné une migraine qui

me fend le crâne, et comme il faudra bientôt ouvrir l’œil... Du reste il

me semble que ça va mieux.»

Ce malheureux festin, je l’avais non-seulement cuvé, mais oublié: je le

croyais à six mois de nous, et nous n’en étions qu’à trois heures. Il me

vint un remords d’avoir presque grisé un innocent qui n’était pas de

notre force. Si la tête ou les jambes allaient lui manquer par ma faute!

Mais cette ablution lui fit du bien, et à moi aussi.

Vers deux heures, nous arrivions aux pentes de l’Aurès. Une gorge

s’ouvrit devant nous; c’est la première porte de l’ennemi: elle n’était

gardée que par cinq ou six blocs de construction romaine. Le général se

pique un peu d’archéologie, comme tant d’autres: il avait visité ces

grandes ruines; mais il ne savait plus si, du pied de la montagne, on

pouvait voir les villages des Beni-Yala. Vous comprenez? La question

était de connaître au plus tôt si l’ennemi nous attendait, s’il avait eu

soin de se garder, s’il y avait des feux allumés dans la tribu. Un guide

arabe montrait du doigt une cime parfaitement invisible et disait: Les

villages sont là, ils dorment. Un spahi des Beni-Yacoub jurait son grand

juron que les villages étaient cachés derrière deux collines, et qu’on

ne verrait pas avant une heure si leurs feux étaient allumés ou éteints.

Pour plus de sûreté, le général fit faire un deuxième repos. Ah! nous ne

sommes plus dans cette belle Europe, où les armées voyagent en chemin de

fer et viennent se piocher à la gare! Les lenteurs sont inévitables:

excusez celles de mon récit. Les hommes chargent leurs fusils, on serre

les jambières, et à deux heures et demie, en route! On pique une tête

dans l’inconnu.

Un torrent coule au fond du ravin: nous prenons le torrent, c’est-à-dire

que nous le remontons au petit pas, dans un sentier tracé par les mulets

arabes. A chaque instant, il faut passer d’une rive sur l’autre: le

chemin est dessiné en lacet. On se mouille les pieds, on glisse, on se

ramasse, mais personne ne s’arrête: le fouet pousse les bêtes, le devoir

fouette les hommes, et nous allons devant nous pendant une bonne heure,

bouche cousue, l’œil au guet, le nez au vent. Paf! un éclair brille sur

notre droite, la détonation suit, et un cri formidable répond. C’est un

turco de l’avant-garde, le grand nègre qui tout à l’heure bassinait la

tête de Léopold. Il a l’épaule fracassée, et il hurle comme un million

de chacals. Le général pousse au blessé, je le suis, tandis que vingt

hommes, la baïonnette en avant, battent tous les buissons du voisinage.

Pas plus d’Arabes que sur la main, c’est l’ordinaire; mais en revanche

le premier qui met le pied sur le plateau nous montre à l’horizon trois

villages éclairés comme pour un bal. L’ennemi se gardait à merveille, et

c’était nous qui étions surpris.

«Halte! dit le général. Mes enfants, nous n’avons plus besoin de mettre

des mitaines. Puisque nous sommes attendus là-bas, il n’y a plus qu’une

précaution à prendre: c’est d’y arriver tous, et aussi frais que

possible.» Il fait cerner la masse de rochers où nous étions, développe

une compagnie en tirailleurs, trois par trois, pour éviter les

surprises, et dit au reste de la troupe: «Reposez-vous, séchez-vous,

réchauffez-vous, faites le café, fumez vos pipes ou vos cigares, débâtez

vos mulets, donnez-leur à manger, dormez si bon vous semble, mais que

tout le monde soit prêt à sept heures du matin!» Un vrai brave homme, ce

général, et magnifique au feu! mais on lui a fendu l’oreille en 65. Il

faut bien que les vieux laissent passer les jeunes, qui ne les valent

pas toujours.

Lorsque j’eus surveillé l’exécution des ordres, rendu mes comptes au

vieux chef et trempé la moitié d’un biscuit dans le café, il était plus

de six heures, et il faisait grand jour. Je revins au blessé, qui

continuait à geindre, quoique Marcou, notre aide-major, l’eût pansé dans

la perfection. Je le fis mettre sur un cacolet, et je le renvoyai à

Biskra, en compagnie de trois fiévreux et d’un mulet qui avait laissé un

demi-quart de sa peau dans le ravin. Bon voyage!

J’en étais là quand je vois Léopold accourir à toutes jambes. Il voulait

dire adieu à son pauvre Bel-Hadj et lui glisser quelques louis dans une

poignée de main. Il me parut fièrement ragaillardi, le jeune homme.

Était-ce le sommeil, était-ce le café qui l’avait rendu à lui-même?

Jamais vous n’avez vu soldat plus fier et plus dispos au danger. Il

marchait d’un pas relevé, ses yeux brillaient, ses narines palpitaient.

«Eh bien! lui dis-je, la migraine?

--A tous les diables! De ma vie je ne me suis porté comme aujourd’hui.

--Tu me rappelles un vieux soldat qui traitait toutes les maladies

par... devine!

--Par la poudre?

--Bravo!

--Oui, c’est un beau remède, et je veux l’ordonner à tous les cœurs

malades. La poésie ne vous guérit pas, elle vous acoquine tout doucement

à vos maux; c’est un pacte avec la douleur, un lit de roses où le blessé

se couche en disant au public: Viens me plaindre! La prière a, dit-on,

des effets infaillibles; mais pour prier il faut croire, et ne pas

croire à demi, comme notre génération hésitante et troublée. Non, je

n’ai pas la foi assez robuste pour me consoler avec Dieu. Il faudrait

imposer silence aux objections de mon esprit, supprimer le meilleur de

mon être, immoler la moitié qui pense à la moitié qui pleure. Ami, vive

la guerre et ses consolations vaillantes! Le danger souffle dans la vie

comme le vent du nord dans le ciel: âpre et pur, et balayant tous les

nuages!»

Il y avait un peu d’emphase dans tout cela; je crois pourtant que vous

auriez trouvé du plaisir à l’entendre. Il sautait brusquement d’une idée

à une autre, comme un poulain qui a cassé sa longe.

«Sais-tu bien, me dit-il, que sans la guerre notre métier serait idiot?

--Parbleu! fis-je à mon tour; mais tu oublies que sans la guerre on

n’aurait jamais eu l’idée d’inventer les soldats.

Il comprit qu’il avait lâché une bêtise, mais il n’était pas homme à se

laisser démonter.

«Quoi! dit-il, tu ne sens donc pas que nous serions les plus malheureux

et les plus ridicules des hommes sans ce quart d’heure divin? Se

promener sans rien faire au milieu des peuples qui travaillent, porter

des armes, c’est-à-dire des instruments de destruction, dans une société

où chacun s’ingénie à produire! Entendre dire tous les ans, dans toutes

les discussions de la chambre, que nous sommes un objet de luxe et qu’on

pourrait gratter quelques millions sur notre pain! Obéir passivement à

nos chefs, lorsque les baïonnettes de la garde nationale ont la fatuité

de se croire intelligentes! La dernière fois que j’ai dîné avec mon

pauvre père, il s’est encore un peu moqué de nous en disant que la vie

militaire est résumée en deux mots, se brosser et attendre: attendre les

galons, attendre l’épaulette, attendre le ruban, attendre l’ancienneté,

attendre le choix des supérieurs et les bontés de monsieur et madame la

maréchale, attendre les boulets et les balles cylindro-coniques, et

lorsqu’on n’en peut plus, après trente ans de ce métier, attendre la

retraite pour aller planter ses choux et finir par où l’on aurait dû

commencer!

--Oui, répondis-je; mais il y a un jour qui rachète les ennuis, les

misères et les petitesses de cette vie, c’est lorsqu’au lieu de se

brosser soi-même, on brosse l’ennemi, lorsqu’au lieu d’attendre la

gloire, on y court à travers mille morts. Ce jour-là, mon cher père, le

soldat que vous raillez devient l’égal des dieux!

Le Turco · 第 10 / 31 题