Le long du _naviglio_ sordide, où baignait le derrière des maisons, les
pampres d'avril pénétraient le désordre des arrière-offices et
balançaient leurs longs serpents verts sur les oripeaux éclatants des
lessives suspendues. Plus loin, Avertie, dépassant ces choses du regard,
s'écria saisie:
--Ah! que c'est beau, Peintre! Qu'est-ce donc que ce balcon? Serait-ce
déjà l'hôtel _Modrone_?
Sur le petit canal, une rampe de forte pierre avançait en rinceaux
compliqués et un peu lourds. Entre de gros arbres pleureurs, les têtes
renaissance et les arabesques sculptées se couronnaient de pousses
tendres. Deux amours siégaient, en motif médian, sur des coussins de
marbre. Ils embrassaient des cornes d'abondance aux fruits croûlants et
dont ils inclinaient légèrement la chute au-dessus de leurs têtes
bouclées. Sur la terrasse, un jet d'eau oublié animait la solitude. Le
fond se perdait dans un décor à doubles rangées de colonnes sveltes et
claires, où les plantes folles et les rosiers exaspérés s'écrasaient
contre la pierre. Les volets mi-fermés emprisonnaient des vitraux jaunes
et bleus que le soleil piquait ardemment.
La vie s'était arrêtée à l'hôtel _Modrone_ depuis l'époque luxueuse. Et
les deux vieux arbres qui assombrissaient la terrasse de leur masse
pleureuse témoignaient seuls de la fidélité du printemps aux deux amours
assis sur leur coussin de marbre.
Les Pèlerines étaient pénétrées. Elles refusèrent de «s'éparpiller» en
d'autres plaisirs--même d'art--et rentrèrent à l'hôtel.
Le soir on s'en fut dîner au _Gambrinus_. Là, les trois amis retombèrent
dans le brouhaha bourdonnant du restaurant universel: dames viennoises
sur estrade dominant les consommés et les macaronis. Ceinturées de rose
fané, l'air absent, fardées, ces filles tristes jouaient _Coppelia_.
Ils mangèrent à l'italienne. Sur le menu, soupe à la Corneille,
_ravioli, macaroni, rizotto_ et _poletto_.
--Que le beurre est donc bon ici! s'écria Floche, qui en faisait fondre
un petit morceau dans la chaleur de ses coins de lèvres; notre cher
Rumpelmeyer a tant hésité à venir habiter Paris, parce qu'il ne pouvait
faire ses tartes qu'avec le beurre de Milan. C'est bien connu, du reste.
Mais il y a encore autre chose de connu à Milan! Ah! oui, les mouches!
Les mouches de Milan! Seigneur! c'est donc vrai... Heureusement que ce
n'est pas encore la saison!
Et ainsi s'agrémentait le dîner, pendant que le Peintre sifflotait,
entre les _i_ terminaux et le filandreux réel des mets italiens, les
airs joués par les dames viennoises.
Le _Gambrinus_ était situé sous l'immense galerie de verre, d'un goût
douteux, mais si prisée par les Milanais et qu'ils encombrent aux heures
de loisir.
Avertie, en sortant du restaurant, bouscula une petite table maculée de
bière et de limonade. Elle mit le désordre dans un groupe qui, dérangé,
découvrit à la jeune femme un buveur solitaire, dont les yeux perdus
dans l'espace semblaient suivre la fumée de sa petite pipe de bruyère.
C'était Dick! Comment avait-elle pu si totalement l'oublier?
Avec la même nonchalance botticcellienne, le même complet _home-spun_,
et sa cravate «oeil de truite», on eût dit qu'il attendait le plaisir de
bâiller. Sa main et son poignet, mince dans une manchette ridiculement
évasée, pâlissaient sous la lueur des becs Auer. Ces détails frappèrent
involontairement Avertie. Un peu troublée, elle voulait avancer, se
montrer, lui faire comprendre au moins qu'elle était là et que, par un
hasard inouï, elle l'avait vu. Elle n'eut pas le temps d'agir; déjà, ses
deux co-pèlerins l'entraînaient, perdue dans ses pensées, à travers la
fourmilière humaine.
Une ruelle sombre, au bout une lueur éclatante et le Dôme, gâteau de
noce découpé, crayeux, sur un ciel de flamant-rose. Il était, vu de
cette ruelle sordide, à la fois mystérieux et fantastique. Tous trois
se regardèrent avec enthousiasme.
À ce moment, près d'eux, sur le même ciel rose, dans sa démarche longue
et alerte, la silhouette de Dick se profila aussi. Avertie ne douta plus
alors qu'il ne l'eût reconnue et suivie; elle mit instinctivement la
main sur son coeur et, «la tête dans le ciel et les pieds sur la terre»,
elle heurta violemment une masse sombre.
--Oh! mais! s'écria Floche indignée, faites donc attention! Qu'avez-vous
bousculé là? C'est noir... C'est mou... un enfant! Mes amis, c'est le
petit Italien, le pauv' petit Italien qu'on rencontre toujours à
Paris!... a-t-il sa marmotte?
Et elle lui jeta deux sous, déjà loin.
* * *
Cette nuit-là, Avertie rêva de Dick. Dans une pose de dieu antique, il
l'avait embrassée, enlacée. Elle sentait presque encore, au réveil, le
toucher des doigts longs, spatulés un peu, qui, pour attirer sa bouche,
lui avaient soulevé le menton. Et son regard! Où avait-elle déjà vu
cette intensité, cette expression de tristesse et de volupté si
complète? Ce regard «qui contenait toute la guerre de Troie»!
Floche la tira de ces souvenirs. Elle sortait son nez des couvertures:
--Avez-vous bien dormi? Moi, excellemment. Je vous aime, chère amie--et
elle déploya son mouchoir--parce que vous êtes décidément ado... Oh! là
là! une puce! Avertie, une puce! (Floche sauta à bas du lit)... une
grosse, une énorme, marron avec des cuisses longues! Quand je vous le
disais! La sale Italie! Etre venue ici pour se faire mordre par des
puces, vraiment ça n'a pas le sens commun! Je suis dégoûtée de tout, à
présent... Je m'étais réveillée si heureuse près de vous, dans cette
chambre d'hôtel! Et n'est-ce pas, quand on pense que ces sales bêtes
vous sucent l'un après l'autre, ce n'est pas réjouissant. Si encore
chacun avait sa puce qui vous pique et meure! Et vigoureuse, cette
grosse fauve! D'ailleurs, c'est ainsi qu'on attrape toutes les maladies,
c'est bien connu. Pour comble, ces Italiens, ça a le pompon pour vous
les donner, jamais ils ne se lavent!
--Calmez-vous, dit Avertie, les seules puces dangereuses sont celles qui
nous mordent à l'oreille.
--C'est vrai, ça? Vous êtes charmante! ma chère, vous m'épatez... Ce que
vous savez de choses!
Avertie rit:--J'observe, simplement.
--Oh! ce n'est pas votre intelligence seule que j'admire. Ce qui, aussi,
est charmant en vous, c'est que vous avez mes idées, mes manies, comme
d'ouvrir les fenêtres le matin pour avoir de l'air, se désinfecter.
(Elle jette un regard circulaire.) Moi aussi, j'observe avec mon petit
cerveau. Ainsi, voyez-vous, ça, c'est un fronton du temps de Napoléon.
J'imagine qu'il a dû descendre dans cette chambre.
--Sans doute, et le numéro 13 lui aura porté bonheur! 12 fr. par jour,
sûrement, il y est descendu.
Et ainsi, elles devisèrent jusqu'au petit déjeuner, qu'elles dévorèrent
au lit, en même temps que leur correspondance.
À dix heures, fraîches comme deux sources, elles retrouvèrent le Peintre
au musée du _Bréra_.
Devant les fresques importantes, Avertie fut empoignée tout de suite.
Concentrée et silencieuse, elle s'écarta de ses compagnons et s'en fut,
seule, à travers les galeries, essayant de croquer sur son calepin un
mouvement souple, une expression suggestive. À quoi son inhabileté
d'artiste amateur pouvait-elle donc prétendre en face de ces beaux
visages du XVe, où les paupières alourdies et les bouches aux coins
dubitatifs annonçaient déjà, la venue du Vinci? Le _Saint Roch_ du
Borgognone, à la bouche rassemblée et si pure, n'avait-il pas des lèvres
d'amante délaissée, lèvres encore gonflées du dernier baiser?
Ah! pauvre Avertie! Devant _Apollon et Daphné_, obsédée par le souvenir,
ne fut-ce pas le corps de Dick qu'elle se figura dans celui du jeune
Dieu? L'Apollon, allongé, ses belles jambes nues sous une courte
tunique, le cou découvert, appuyait, au creux de sa main languide, une
tête charmante. Avertie regarda avidement cette bouche, dont les coins
ironiques, légèrement remontés, corrigeaient la tristesse du regard fixé
sur le corps de Daphné. La déesse, tandis que ses jambes déjà se
nouaient en ormeau, offrait ses seins tendus aux lèvres de son amant,
et Avertie l'entendait murmurer, l'amant:--«Je sais encore d'autres
baisers!»
Eh! oui, pauvre, pauvre Avertie, de par le monde naissent «d'autres»
baisers, trop tard pour pouvoir y goûter. Et Dick ne lui dirait-il pas
aussi: «Je sais d'autres baisers?»
Avertie soupira.--«Le tout, se dit-elle enfin, est de conserver de
jolies guibolles. Ah! Dieux de l'Olympe! Ne me jouez pas au bon moment
le même tour qu'à Daphne. Ça doit être très dur d'être plantée là--comme
un chou--par un Dieu et même par un homme.»
Néanmoins, ces pensées alanguissantes attristèrent la Pèlerine. Le coeur
lourd, elle continua à parcourir le musée, attirée davantage encore par
la volupté des regards et des corps.
Devant la _Sposalizio_ de la Vierge et de Saint-Joseph, par Luini, elle
retrouva ses compagnons. Ils s'égayaient bassement devant ce
chef-d'oeuvre si vif et si moderne. Saint Joseph, disaient-ils, prenait
la Vierge par la main, comme un bon charpentier qui aurait oublié de se
faire couper les cheveux. Il semblait lui dire en douceur: «Viens-tu à
la campagne?» en lui coulant un oeil de biais. Et les Saints Anges,
derrière, y allaient d'un pas gaillard, à la campagne! Avertie trouva
cette fresque particulièrement douce et attrayante. Comme Luini eût été
étonné de les revoir si blanches et si diaphanes, ces créatures sorties
robustes de sa palette, mais pâlies par les siècles au point qu'Avertie
croyait leurs tons dérobés aux chairs nacrées et laiteuses d'Anglaises,
ou encore aux délicatesses des pétales d'azalées.
Floche, en bonne humeur par «les oeuvres d'art qu'elle avait pénétrées
jusqu'en leurs moëlles d'huile»--du moins l'affirmait-elle ainsi, voulut
finir la matinée chez un brocanteur.
--C'est, parfois, des imbéciles comme nous qui ont trouvé la «perle»,
vous savez, un Luini, un Vinci, un Bellini inconnus! Qui vous dit que,
dans un coin de boutique, il ne traîne pas une «Piéta» ou un «Ex-homme»!
(elle voulait dire _Piéta_ et _Ecce homo_). Et pourquoi ne mettrais-je
pas le doigt dessus?... On a bien vu des cantinières gagner le gros lot!
Ils entrèrent au bric-à-brac le plus proche. Le combat entre l'avarice
et l'amour du lucre se reflétait dans l'oeil indécis ou avide de Floche.
La passion d'acquérir n'importe quoi, mais à marchand-volé, prévalut.
D'une main crochue et fiévreuse, elle touchait à tout, jetant pêle-mêle
les dentelles sur les poteries, les cadres, les brimborions dans les
étoffes et les franges. En un instant, la boutique fut à sac. Avertie et
le Peintre, gênés, regardaient d'un air inquiet la tête du marchand,
qui, lui, dans l'espoir de la forte journée, offrait obséquieusement sa
marchandise à pleines mains. Après de longues et infructueuses
recherches, Floche, découragée, brandit un objet informe, quelque chose
comme un tambour à dentelle, recouvert de soie verte, cerclé de
marqueterie, et que l'homme appelait sa «Majoline».
Il en voulait quinze francs.
--Quinze francs! s'écria Floche, mais vous êtes fou, mon brave homme!
Croyez-vous que j'aurais dérangé votre boutique, perdu une heure
précieuse, au lieu de voir les chefs-d'oeuvre de Milan, pour payer cette
saleté quinze francs? Je vous en offre cent sous.
--Mais, Madame, je ne peux pas; il faut que je mange. J'ai cinq petits
enfants. Vous ne savez pas le mal que j'ai moi-même à trouver du
bibelot... Et «ma Majoline» est très belle...
--Non, non! Cent sous, vous dis-je! Ça fait dix-huit sous à donner à
chacun de vos chérubins, dix-huit sous, vous m'entendez? Quant aux
bibelots, il ne faut pas me coller de blagues. En Italie, ils sont pour
rien, comme les marrons! Tout le monde sait ça.
Et mettant la majoline sous son bras, elle fit le geste de sortir.
--Pardon, Madame, excusez-moi. Je ne puis vous laisser ma boîte si bon
marché. Donnez-moi, au moins, quelques sous de plus... pour m'acheter du
tabac!
--Hum! (et Floche se tourna vers Avertie). Qu'en pensez-vous, chère
amie? Cette affaire crasseuse vaut-elle un supplément? Le tiroir est-il
intact? Regardez, vous qui avez l'oeil... et le bouton? de l'époque?
--Le bouton? Il est charmant, tout ciselé, il vaut bien à lui seul les
cinq francs.
--Bravo, bravo!
Alors, s'adressant au marchand:--Eh! bien, mon ami, votre boîte me
plaît, je consens au supplément de tabac; emballez-la-moi et vous,
Peintre... donnez quelques cigarettes à Môssieu.
Le peintre offrit un paquet et Floche, pendant que tous lui tournaient
le dos, s'adjugea subrepticement un bout de galon qu'elle dissimula dans
l'ouverture de son gant.
Rentrés à l'hôtel, il leur fallut refaire paquets et valises.
--Jamais, jamais, pleurnichait Floche, je ne viendrai à bout de ma
pharmacie. Je vous le disais bien, on ne peut pas se passer de femme de
chambre en voyage. Baptistine m'avait arrangé tout cela trop bien... une
vraie mosaïque. Que voulez-vous que je devienne à présent? Je suis
tellement empotée. Si, au moins, vous vouliez m'aider. Mais vous êtes
une pure égoïste; comme toutes les femmes heureuses, vous ne pensez qu'à
vous-même! Si vous ne m'aidez pas, je serai obligée d'emporter tout ça
dans les mains.
--Dans les mains! Vous en avez donc une au bout de chaque doigt?
Allons, un peu d'énergie. Faites appel à votre vieux sang de Louis le
Gros, et recommencez-moi votre valise.
--Oh, ma chérie, ne me bousculez pas! Ne prenez pas ce genre. Quand on
me choque, je fais comme le hérisson, je me mets en boule, la tête entre
les jambes et on ne peut plus rien tirer de moi.
--Alors, sonnez le garçon.
--Ah! Quelle trouvaille!... Garçon!
Un grand dadais se présenta, les mains flasques. Il empila, bourra et
ferma magistralement la valise... un chef-d'oeuvre.
--Ma chère, ce blanc de poulet a fort bien travaillé. C'est comme pour
les accouchements: un coup de pouce intelligent et «Pouf!» l'enfant
sort... Sauf qu'ici, il fallait le faire rentrer.
Prêtes avant l'heure, désoeuvrées, elles attendaient toutes deux dans le
hall. Avertie demanda à Floche:
--Maintenant, expliquez-moi pourquoi vous emportez toute cette pharmacie
pour dix jours? C'est un peu niquedouille.
--Vous parlez toujours sans savoir. D'abord, j'ai dû emporter des
bouteilles de désinfectant, et le bain de bouche, l'Eau-mère, le pétrole
Rinaldo, l'alcool à brûler...
--Qu'est-ce que c'est que ça, le bain de bouche et l'Eau-mère?
--Le bain de bouche? Mais c'est pour mon chicot. Tenez, cette dent-là,
elle est superbe, n'est-ce pas? Eh bien, elle descend tous les jours...
Là, sur le devant. Je dois lui donner continuellement des lotions
astringentes; sans cela, elle tomberait dans mon potage, dans le
téléphone, ou dans mon estomac, et de là dans l'intestin, qu'elle
perforerait. Et je n'ai pas de quoi me payer Berger, moi.
--Et l'Eau-mère?
--Ça, ma chérie, c'est un coup de génie que j'ai eu à Biarritz cet été.
J'ai soustrait dans les baignoires des Salins, petit à petit, 25 litres
d'eau du Briscous. Vous riez? vous n'êtes qu'une bête. C'est merveilleux
pour la peau et les rides... on en met une cuiller à café dans sa
cuvette et on se lotionne les chairs. Mistress Tüff, cette splendeur
américaine, ne se lave jamais autrement depuis vingt ans. Et, moi-même,
depuis un mois, je me trouve tellement plus raffermie. (Elle tape sur
ses seins qui tremblent.) Vous ne remarquez pas?
Avertie examina sincèrement.--N...on..., avoua-t-elle.
À ce moment, le Peintre fit irruption. L'omnibus était là, tout chargé.
--La note! cria Floche. Avez-vous vérifié la note? Vous savez, c'est
tous des filous en Italie. Regardez de près et sacquez-moi tous ces
voleurs.
De nouveau, après la bousculade de la gare, ils se trouvèrent assis dans
un compartiment bondé.
Tout à coup, Floche cria au Peintre:
--Espèce d'étourneau, je suis sûre que vous avez oublié mon argent au
bureau de l'hôtel! Et vous prétendez avoir du bon sens! Ça n'a pas de
nom! Et c'est le «magot»! Qu'allons-nous devenir sans argent jusqu'à
Venise? J'ai juste vingt centimes pour descendre dans une gare. Allez,
ouste! Allez chercher l'argent et vous nous rejoindrez par un train de
nuit.
Mais Avertie lui fit signe de n'en rien faire; elle déboutonna sa veste,
et plongea la main dans son corset, qui laissa échapper deux petits
rubans roses.
--Mes amis, leur dit-elle, j'ai, moi aussi, un petit magot; il est
épinglé à mon corset... Grâce à moi, tout s'arrange, voyez-vous. C'est
ma nourrice qui m'a donné cette habitude. Elle mettait ses économies
dans un petit, sac en taffetas gommé recouvert d'une perse à rideaux. Et
Avertie sortit une enveloppe minuscule à rayures bleu de ciel, bordée
d'un ruban amarante. On eût dit d'un petit sachet XVIIIe siècle.
Seulement, le gros bouton de corozo venait du Bon Marché.--Si vous
voulez mes subsides? Ses doigts étaient encore dans son corset.
--Oh! la chérie, cria Floche, voyez-la toute prête à nous donner à
téter.
Dans leur compartiment, on les prit pour des comédiens en tournée. Aussi
fut-on plutôt familier, à la grande joie d'Avertie, qui fit parler son
voisin. En passant devant une ville, cet homme prononça _Brescia_ comme
s'il eût baisé ce nom. À cette caresse inattendue, Avertie sentit des
petites fourmis de plaisir lui grimper sur la nuque. Par une ingéniosité
très féminine, elle arriva à lui faire répéter plusieurs fois ce nom
magique, pour en éprouver de la jouissance. Les fourmis gagnèrent son
cerveau. Elle ferma les yeux. Les fresques du _Bréra_ dansèrent devant
elle: Saint Roch avec sa plaie chaude et sa bouche mûre, Apollon avec la
nudité de ses épaules et Dick se détachant sur le ciel rose, à côté du
Dôme... Le reverrait-elle jamais, ce Dick? Se parleraient-ils un jour?
Dans quel Olympe, si ce n'était ici-bas, l'entretiendrait-elle du goût
extraordinaire qu'elle avait pour lui? Un goût! Faut-il qu'il se perde à
jamais et que l'autre en ignore jusqu'à l'existence?
Devant son impuissance à forcer l'avenir, Avertie se découragea vite et
devint nerveuse. Les fourmis descendirent dans ses jambes, où elles sont
suprêmement agaçantes, comme chacun sait.
--Il faut aller au wagon-restaurant «prendre nourriture», décida
Floche.
Là, monde fou, fumée épaisse et stagnante au-dessus des bouteilles.
Avertie s'énervait à ces repas en aquarium desséché, où les convives,
collés les uns aux autres, ne pouvaient porter la main à leur bouche
sans sentir le contact chaud d'un voisin. Le garçon, de sa grâce
équivoque d'équilibriste aux ongles noirs, jetait distraitement sur les
assiettes la nourriture éclaboussante et flasque. Puis il s'évadait, la
serviette voltigeante au bras, dans sa livrée répugnante de maculatures,
mais si ajustée qu'elle avait l'air d'être cousue sur sa peau.
Quand Floche eut bien frotté son couvert et son verre, elle montra
triomphalement sa serviette noircie et déclara qu'elle serait bien
heureuse tout à l'heure de ne pas avoir tout cela dans le ventre.
--Garçon! de l'eau minérale, je vous prie! merci. _Cicina_, eau
gazeuse... éventée! affirma-t-elle encore. Puis elle lut à haute voix:
«Une bouteille par jour... Catarrhe de la vessie, reins flottants,
retour d'âge!...» C'est excellent, pour moi, tout cela. Versez, Peintre,
versez-m'en tant que vous pourrez!