Le déjeuner que Floche avait, par économie, refusé de manger se servait
pendant la montée serpentine du Gothard, tandis que, béats, les
touristes épataient leurs nez contre les vitres sales.
Seuls, Avertie et un couple amoureux se désintéressaient du paysage. Le
couple, comme tous ceux du même genre, s'entre-mangeait des yeux
au-dessus de l'omelette aux fines herbes et du veau marengo. La femme,
américaine, très fraîche sans être très jeune, avait la poitrine libre
sous une étoffe légère. Quand elle faisait effort pour rompre son pain
trop cuit, ses seins en cloches remuaient.
«Voilà bien _ce_ qu'ils préfèrent, les hommes!» soupira Avertie en
caressant du plat de la main sa petite poitrine de Fellah. Dieu! que
tout ce monde-là mange de façon commune et même ce gentil gosse de 13
ans!» pensa-t-elle encore!
Elle eût souhaité à l'enfant une vilaine figure, tant ses vilaines
manières offensaient sa beauté. Quand elle se leva, tandis qu'il
s'empressait poliment pour l'aider à remettre son manteau, elle dit à
demi voix:--Merci beaucoup, mon petit monsieur, et, puisque vous êtes si
poli, écoutez une vieille dame: lorsqu'on a, comme vous, une jolie
figure, il faut avoir les ongles propres et ne pas manger avec ses
doigts.» Et elle partit.
Dans le compartiment, Floche attendait _Göschenen_, la station du
tunnel. On y arrivait.
--Quoi! s'écria-t-elle _Göschenen_! Le tunnel déjà! Et même pas cinq
minutes d'arrêt pour se préparer à passer sous ce terrible amas de
rochers et de glace!... Mes sels! où sont mes sels de lavande?
Elle fouilla nerveusement le sac jaune.--Aurai-je le temps seulement de
les sortir?... J'ai peut-être le coeur malade, qu'est-ce qu'on sait,
après tous les malheurs que j'ai eus! J'ai lu dans un journal que l'air
de ce tunnel était si lourd, si oppressant, si méphitique... Ah! mon
Dieu! nous voilà déjà dans le trou et je ne trouve pas mes sels, quelle
fatalité! Ah si... enfin!
Et au moment où elle les portait à son nez, le jour réapparaissait.
Un soleil printanier éclatait, enflammant les glaciers du versant
italien; il répandait de l'argent liquide sur les pics froids, assis en
rond comme des juges.
Ils étaient beaux et peu sympathiques. Avertie, intimidée, détourna les
yeux; elle finissait par se croire coupable.
Mais le train, à toute vitesse, l'emporta loin de ces monstres.
Lointains, couronnés de légers nuages, ils lui parurent plus
accessibles. Floche, elle, prenait activement des notes:--«Je dis:
Versant français--côté ingénieurs. Versant italien: nature et poésie!!»
Et quand, par-dessus son épaule, Avertie lut ces lignes: «Nature et
poésie», elle se trouva une toute petite chose à côté de la simple
Floche. Ces mots roulèrent plusieurs fois dans sa bouche avec la saveur
d'un bonbon acidulé. «Nature et poésie!» que dire de plus? Rien que ce
nom _Bellinzona_, n'est-ce pas déjà une romance? Et cette langue si
sensuelle, faite surtout de consonnes pour être plus douce dans la
bouche et aux oreilles! Et ce temps de printemps étourdissant, quelle
bénédiction! C'était donc tout cela l'Italie?
Déjà des rosés aux murs des villages. Avertie ajusta son face-à-main. De
quelle espèce? _Multiflora_! Maniaque, elle ne pouvait voir une plante
sans l'affubler d'une désignation classique de catalogue. Sa passion
pour la nature et la botanique l'obsédait; elle écrasait ses amies de
son savoir en citant les titres ronflants, colorés, barbares, latins,
dont elle affublait les plantes. Elle plaignait tout le monde, et Floche
aujourd'hui, de ne pas goûter l'intimité des herbes qu'on appelle par
leurs noms.
À _Chiasso_, le bruit se répandit que le train allait stopper. C'était
la frontière, la douane italienne et la grève des _Ferrovieri_. Quelques
militaires traînaient déjà dans la gare pour en témoigner. Floche se
lamentait. Les douaniers, moustachus, clamèrent en sonores paroles la
visite des bagages. Clefs en mains, Avertie descendait, lorsqu'elle
s'entendit appeler doucement par son nom de jeune fille... Étrange
sensation qui lui donna, en un instant, dix ans de moins. Elle se
retourna et se trouva en présence de deux jeunes femmes à l'air affable
et étranger.
--Mais oui, Josepha, c'est elle! et les voix s'éteignirent dans des
embrassades.
--Comment, Altesses! par quel curieux hasard nous retrouvons-nous à
Chiasso?
Les princesses expliquèrent leur voyage vers un oncle mourant. Elles
parlaient d'Edouard, de Guillaume, d'Humbert et de François-Joseph, tous
têtes couronnées, comme Avertie eût parlé de ses frères et cousins;
c'était étrange, cette familiarité dynastique et prénominale sur le quai
de Chiasso.
Jamais ces trois jeunes femmes ne s'étaient revues depuis le couvent, où
Avertie avait été leur respectueuse et assez flattée petite amie.
Elle se rappelait les dimanches passés chez la Reine exilée, à Passy, où
les Princesses montraient avec orgueil, dans le pavillon isolé du roi
leur père, les drapeaux nombreux jadis enlevés aux régiments de
l'usurpateur, fanés, salis, troués de balles, tachés de sang, même.
Avertie en avait la chair de poule tant elle se croyait dans le
merveilleux épique. Puis c'était encore une suite de cadres où, sous
verre, s'alignaient des pièces de monnaies de toutes grandeurs et
percées également au milieu d'un coup de pistolet. Le Roi, tireur
émérite, avait collectionné ces petites gloires à côté des grandes. Son
immense portrait, qui centrait la salle, le représentait en uniforme de
général, don Juan bellâtre, et un peu épais. Avertie, enfant, l'eût
souhaité plus mince, plus théâtral encore, plus Prince de Légende. Mais
l'uniforme brillant, les trophées ensanglantés, les damas somptueux
tendus aux murs en faisaient, pour son imagination de neuf ans, un héros
tout de même assez fabuleux.
Dans ces temps-là, les journées de congé, passées à Passy, commençaient
toujours par des parties de cache-cache. Puis on allait dans la chambre
des Princesses, grande pièce blanche et nue, dont l'odeur acre et fade
de renfermé, si particulière aux chambres d'enfants, soulevait parfois
le coeur d'Avertie. Trois petits lits en fer, laqués blanc, s'alignaient
le long du mur et une grosse couronne royale aux fleurs de lys d'or
leur servait de baldaquin.
Rien qu'en regardant ses anciennes compagnes, tous ses souvenirs se
précisèrent nettement. Doña Josepha, dans l'amabilité du sourire,
faisait renaître ses enfantines fossettes, tandis que Doña Alicia
s'intéressait avec grâce à la vie d'Avertie. Leurs délicieuses manières
étaient comparables à une oeuvre d'art; on y goûtait un plaisir de
beauté et d'harmonie. Ces infantes, pourtant, étaient simples, gaies, un
peu naïves comme presque toutes les Princesses; et Avertie pensa à ces
beaux fruits qu'on empêche de mûrir librement dans les serres, en de
petits sacs étroits et bien clos. C'est ainsi que l'étiquette avait dû
contraindre ces femmes.
Cependant l'homme des douanes, fonctionnaire assagi par le protocole,
s'approcha avec déférence du groupe princier, et, englobant Avertie dans
la «suite», prit le numéro de ses bagages, de ceux de Floche et, après
avoir baisé les mains de tout le monde, annonça qu'on n'ouvrirait point
les colis.
Le temps pressait. Avertie s'inclina, respectueusement elle aussi, vers
les mains supra-patriciennes couvertes de grosses pierres précieuses et
rentra dans son wagon.
Floche, qui, derrière sa vitre, avait tout surveillé, ne revenait pas de
cette aventure.
--Que vous avez de belles connaissances, ma chère! Moi qui les avais
prises pour de bonnes Allemandes. Ah! on est honorée de voyager avec
vous! D'ailleurs, de ces trois femmes, c'est vous seule qui sembliez
l'Altesse!
Avertie méprisa un peu son amie pour cette flagornerie, mais... elle se
regarda dans la glace.
Tout s'arrange, dit le sage. Le train partit, malgré la grève, et les
deux amies, heureuses d'avoir échappé à un gros ennui, longèrent le bleu
_lac de Côme_ bras dessus, bras dessous, le nez à la vitre du couloir.
--Il est vraiment italien, _mon Como_! affirmait Floche, dont quelques
étés s'étaient passés jadis au bord de ce lac. Mais que l'ingéniosité
utilitaire des hommes l'a donc dépoétisé! Voyez-moi ces bâtisses
crayeuses, à l'infini... et pourquoi y fiche, je vous le demande? Y
manger, y dormir, y faire des saletés! Comme si, au milieu d'une si
belle nature, il ne vaudrait pas mille fois mieux être nus ainsi qu'Adam
et Ève, pour vivre d'amour, de racines et d'oeufs à la coque!...
(Avertie se mit à rire.)--Vous! vous n'êtes ni sérieuse ni poétique...
et cela m'étonne beaucoup de votre part, car vous êtes très sympathique!
Avertie fut heureuse de se savoir sympathique, mais surtout de rester si
distante malgré une telle intimité!
Elles approchaient de Milan et leur impatience d'arriver rendait ces
dernières heures monotones et pénibles. D'ailleurs, la Lombardie
qu'elles traversaient, couverte de vignes uniformément vertes--et verts
aussi les mûriers trapus--ajoutait au soporifisme. Pourtant
l'enthousiasme classique de Floche força l'attention de son amie. Par
complaisance, celle-ci regarda, se leva, se rassit, se releva pour
regarder encore, tant de fois qu'elle en prit une mine fatiguée.
--Vous êtes malade, chère amie? Dieu! que je suis contente. Je vous aime
tellement plus à vous voir des défaillances. «Ils» m'avaient tant dit
que vous seriez un turc, que vous me feriez trotter en cercle, que vous
seriez de fer, inexorable dès sept heures du matin! Et voilà que c'est
moi le turc, moi la vaillante inexorable! Ah! vous m'êtes charmante et
bien sympathique, décidément! Tenez, voici mon coussin, mon châle et mes
sels de lavande...
Au rythme assourdissant du _tarara-bomn di-é-..._ des plates-formes, le
train entra en gare.
Les Pèlerines étaient à _Milan_.
Comme elles donnaient leurs tickets, elles aperçurent un costume beige,
un chapeau «Panama», un nez pointu sous l'ombre de la visière.
--Le Peintre! le Peintre à Milan, ma chérie, quelle joie!
Floche gloussait comme un naufragé qui aperçoit une bouée. C'était en
effet le Peintre.
--Nous vous emmenons! lui dirent-elles... Mais quel hasard?...
--Je savais que vous partiez et je suis venu. Renvoyez-moi si vous
n'avez pas de coeur.
--Vous renvoyer! Mais puisqu'on vous dit qu'on vous emmène au contraire!
Prenez nos paquets, _bags, hold all_, couvertures!
Dès lors, elles aussi, voyagèrent les mains vides, en Altesses. Avertie
trouva un repos délicieux à se sentir libérée de tout souci matériel et
à se garder entière pour les joies qu'elle s'était promises. Le Peintre
servirait de fourrier et de chasseur.