Le Natchez Whip-Poor-Will fut découvert dans son embuscade, et fait
prisonnier; la joie des Pawnies était au comble; ils préparèrent tout
pour le torturer.
Le capitaine Bonvouloir, le docteur Wilhem, et Frémont-Hotspur étaient
rentrés au camp: ils eurent avec Daniel Boon une longue conférence. Ils
ne devaient avoir aucun doute sur le sort qui les attendait s'ils
étaient vaincus; une mort glorieuse était donc préférable aux tourments
que les sauvages infligeaient à leurs prisonniers.
--L'arme au pied, et que personne ne bouge!--dit Frémont-Hotspur.
Après avoir donné cet ordre qui fut ponctuellement exécuté, le jeune
pionnier rentra dans la tente d'Aaron Percy; miss Julia lisait des
prières; sa voix était un peu émue, mais pleine de douceur et de
calme...
--Venez, M. Frémont-Hotspur,--dit Percy en apercevant le jeune
Américain;--venez, je crains de ne pouvoir mourir en paix, quand le
moment sera venu; je ne puis être seul sans que mille images effrayantes
se présentent à mon imagination!... Je suis accablé de réflexions
involontaires qui m'affligent et m'oppressent; mon coeur palpite comme
si c'était pour la dernière fois!... M. Frémont-Hotspur, je n'ai pas
longtemps à vivre; nos compagnons ont placé toutes leurs espérances en
vous; à votre tour, mettez votre confiance en Dieu, qui nous a protégés
jusqu'aujourd'hui, et marchez vers le but.
Aaron fit une pause; son émotion le suffoquait.
--Pourquoi vous abandonner à ces noirs pressentiments, M. Percy?--dit
Frémont-Hotspur au vieux pionnier;--l'ennemi nous égale en nombre, il
est vrai, mais nous avons, sur lui, l'avantage de la tactique...
--Allez remplir votre devoir, M. Frémont-Hotspur,--dit Percy;--n'oubliez
pas qu'il y a ici des créatures qui n'ont d'appui que dans l'existence
de leur père; défendez-vous bravement, mais, réfléchissez mûrement avant
d'ôter la vie aux sauvages ennemis qui nous attaquent; c'est un don
qu'il ne sera jamais en votre pouvoir de leur rendre; j'approuve les
mesures prises par vous et le colonel Boon pour la défense du camp:
elles sont légitimes et convenables à des chrétiens... Priez pour votre
père, Julia,--ajouta le vieillard en affectant de paraître calme; et,
tendant la main à Frémont-Hotspur, il lui dit: allez faire votre
devoir...
Les cris, les hurlements des sauvages Pawnies, le sifflement des flèches
épouvantaient les irrésolus...
--Maison d'Aaron, mets ta confiance dans le Seigneur! il est ton secours
et ton bouclier!--s'écria Percy en proie au délire; toi qui es assis au
plus haut des Cieux, nous attendons une nouvelle manifestation de ta
volonté! Fais ce que ta sagesse, qui ne se trompe jamais, jugera
convenable!... Je serai heureux s'il reste encore quelqu'un de ma race
pour voir la lumière et la splendeur de Jérusalem!... Qui est celui qui
me conduira jusque dans la ville fortifiée; qui est celui qui me
conduira jusqu'en Idumée?... car les ennemis ont tendu leur arc avec la
dernière aigreur, afin de percer, de leurs flèches, l'innocent dans
l'obscurité!... Ils le perceront tout d'un coup, sans qu'il leur reste
aucune crainte, s'étant affermis dans l'impie résolution qu'ils ont
prise!... Chantez les louanges de Dieu!--ajouta Percy, après un moment
de silence;--faites retentir les cantiques de son nom!... Ange du
Seigneur, étends sur nous tes ailes protectrices!
Il se fit un long silence dans la tente; les sauvages de la plaine,
comptant sur une victoire facile, proclamaient leur joie féroce par des
hurlements: mais leurs cris de triomphe cessèrent pour un moment. Il est
assez ordinaire à ces peuples de se retirer lorsqu'ils sont satisfaits
du résultat d'une première attaque...
--A-t-il plu à la Providence que quelqu'un des nôtres fût
frappé?--demanda Aaron Percy qui avait repris ses sens.
--Non,--répondit Frémont-Hotspur;--l'ennemi s'est retiré.
--M. Frémont-Hotspur,--dit Daniel Boon en entrant dans la tente de
Percy;--les sauvages ont entraîné une des voitures... c'est la vôtre;
nos compagnons préposés à la garde des retranchements n'osèrent violer
vos ordres en faisant feu sur les mécréants qui vous ravissaient votre
petite fortune...
--Est-ce bien mon waggon?--demanda vivement Frémont-Hotspur.
--Oui, répondit Boon.
--Je rends grâce au ciel que ce malheur soit tombé sur moi plutôt que
sur un autre,--dit Frémont-Hotspur;--qu'on lève les tentes, et qu'on
mette les chevaux aux voitures. Colonel Boon, remerciez les guerriers
sauvages des services importants qu'ils nous ont rendus cette nuit, mais
ne leur permettez pas de s'éloigner du camp: j'ai de graves motifs pour
que mes ordres ne soient pas violés; vous connaissez la passion de nos
auxiliaires pour le _scalp_; que le Natchez, Whip-Poor-Will, use de
toute son influence sur eux pour les contenir.
Frémont-Hotspur ignorait que le Natchez fût captif; Daniel Boon sortit
et signifia les ordres du jeune commandant qui furent ponctuellement
exécutés.
Des vociférations épouvantables succédèrent à la tranquillité qui avait
régné pendant quelques instants dans la vallée; les Pawnies, armés de
tisons enflammés, torturaient leur prisonnier. Daniel Boon devina ce qui
se passait, mais il comptait beaucoup sur l'héroïsme du Natchez, qui lui
avait recommandé de ne lui porter aucun secours; le succès d'un plan
concerté en secret, en dépendait. Mais assistons à cette scène digne de
la sainte inquisition...
--Ha, ha, Natchez, ta dernière heure est arrivée,--lui dit le chef;--il
faut que le soleil brille sur ta honte! Un Pawnie est un renard dans le
conseil, et un ours gris dans les combats; mais qu'est-ce qu'un Natchez?
une peau rouge, qui va mendier sa venaison; un écureuil qui ne peut
rester en place: la vengeance des Natchez dort, et ils attendent les
fêtes pour chanter au milieu des _Squaws_.
--L'âme des Pawnies coule avec leur sang par la piqûre des flèches de
Whip-Poor-Will,--répliqua le Natchez;--nous avons eu des chefs plus
sages que le castor, et plus rusés que le renard: quand la neige était
rougie de leur sang les oiseaux poussaient des cris, les loups
hurlaient, et les reptiles rampaient d'un autre côté, car ce sang était
bien rouge!...
--Tu mourras Natchez,--s'écria le chef furieux;--c'est la queue du
serpent blessé dont il ne faut point manger; c'est aussi des derniers
vagabonds de ta tribu qu'il faut se méfier, car vos pères vous ont
laissé un grand nombre d'injures à venger...
Whip-Poor-Will semblait défier la colère de ses ennemis. Il entonna son
chant de mort. Ces chants ne consistent, en général, que dans le récit
de leurs propres prouesses, ou de celles de leurs ancêtres, à la chasse
ou à la guerre: mais quand ils marchent au supplice, ce sont des
invectives et des insultes adressées à leurs bourreaux...
--Les coeurs des Pawnies n'ont pas de sang!--s'écria le Natchez pendant
qu'on le torturait;--Venez!... repaissez-vous de ma chair!!... avec elle
vous dévorerez vos aïeux, vos pères, vos frères, vos fils, qui ont servi
de nourriture à mon corps!... savourez mon sang!... savourez le bien!
c'est celui d'un brave!... Je vais mourir!... je vois les lâches qui
vont m'arracher la vie!... lorsqu'on parlera de moi au village des
Natchez, les guerriers diront: «Whip-Poor-Will est mort comme un homme,
en méprisant la fureur de ses ennemis; aiguisons nos _tomahawcks_, pour
couvrir son corps de chevelures; s'ils ont bu le bouillon de sa chair,
nous boirons le leur, et nous donnerons leurs os à nos chiens.» Attache
moi fortement, entends-tu, _Powhattan_? tourmente moi comme je t'aurais
tourmenté, et tu verras si je sais mourir; Whip-Poor-Will ne craint pas
la mort; ses pères l'attendent dans le _pays de chasse_.»
La joie des bourreaux était au comble; Whip-Poor-Will opposa une
constance invincible à leur rage; les uns s'apprêtaient à lui arracher
les dents, les ongles; les autres lui brûlaient toutes les parties du
corps avec des tisons ardents. Nous avons dit que dans ces
circonstances, il s'établit une lutte presque surnaturelle entre le
courage le plus héroïque, et la férocité la plus inouie; la fermeté est
égale à l'acharnement: c'est au milieu de ces tourments infernaux que le
prisonnier, attaché au poteau, entonne son chant de mort, et excite la
colère des ennemis qui le torturent. Un Pawnie tira son couteau et
s'avança pour scalper le Natchez, mais celui-ci fit un effort surhumain,
rompit ses liens, saisit un canon de fusil qui rougissait au feu, et
défia ses ennemis. Effrayés de tant d'audace, les Pawnies n'osèrent
aborder un homme à demi-brûlé.
Whip-Poor-Will, après en avoir terrassé plusieurs, se mit à fuir, les
ennemis le poursuivirent comme une meute. On entendait leurs cris dans
le lointain; à voir tant de flambeaux on eût dit une procession de
spectres infernaux: le silence se rétablit peu à peu dans la plaine.
--M. Percy, partons,--dit Frémont-Hotspur d'une voix calme, mais
ferme;--nous sommes sauvés!... M. Percy, m'entendez-vous?... partons,
vous dis-je!...
--Il divisa la mer, et les fit passer! et il resserra les eaux comme
dans un vase!--s'écria Percy de nouveau en proie au délire.--Et l'on
verra le froment semé dans la terre sur le haut des montagnes, pousser
son fruit qui s'élèvera plus haut que les cèdres du Liban; et la cité
sainte produira une multitude de peuples semblables à l'herbe de la
terre!...
--M. Percy, m'entendez-vous? C'est moi, Frémont-Hotspur!... Partons,
vous dis-je!... songez à votre femme, à vos enfants!...
--Fuyez, M. Frémont-Hotspur, et abandonnez-nous à notre malheureux
sort!--dit mistress Percy...
--Moi fuir!--s'écria Frémont-Hotspur avec indignation; non, madame, nous
périrons tous, ou vous serez sauvés avec nous!... M. Percy, partons!...
Frémont-Hotspur ne reçut pas de réponse; Daniel Boon entra dans la
tente, et aida le jeune pionnier à transporter Aaron Percy dans un des
waggons; le plus grand calme régnait toujours dans la vallée. On fit
quelques préparatifs pour protéger les femmes et les enfants contre le
froid, et après un quart d'heure d'attente dans le plus grand silence,
Frémont-Hotspur donna le signal du départ; la caravane se mit en marche
en suivant le cours de la rivière, et arriva au gué; ceux des Pawnies
préposés à sa garde, avaient déserté leurs postes; on traversa la
rivière sans obstacle: c'est dans de tels pas que les surprises les plus
sanguinaires ont lieu dans les guerres des Indiens. Après avoir franchi
le défilé qui eût offert de grands avantages à des ennemis moins
vindicatifs que des sauvages, les pionniers débouchèrent dans la plaine,
et pressèrent leur marche; ils avaient triomphé sans verser le sang
ennemi, et sans avoir payé le succès de la vie d'un seul de leurs
compagnons..., cette victoire était plus en harmonie avec leurs
principes... La lune s'abaissait vers l'horizon, mais le jour ne
paraissait pas encore; on se hâta de sortir de ces dangereux parages à
la faveur de l'obscurité... Les pionniers marchaient dans le plus
profond silence; de temps à autre seulement, on entendait les pieds des
chevaux qui heurtaient les cailloux... Enfin le soleil se leva radieux,
et atteignit la moitié de sa course, avant que les voyageurs fissent
halte pour prendre quelques instants de repos... Aaron Percy avait
repris ses sens; il distingua Frémont-Hotspur dans le groupe de ceux qui
venaient s'informer de son état, et lui tendit la main, mais le jeune
Américain pria Daniel Boon de raconter tout ce qui s'était passé.
Celui-ci fit approcher le jeune Natchez; son corps était tellement
couvert de brûlures, que les pionniers purent à peine le reconnaître;
c'était à son dévouement qu'ils devaient leur salut; pour forcer
l'ennemi à abandonner le défilé, il s'était laissé prendre, persuadé que
tous les guerriers Pawnies s'empresseraient de quitter leurs postes pour
venir lui infliger les plus horribles supplices: le stratagème avait
complétement réussi: il leur échappa enfin et se mit à fuir dans une
direction opposée à celle que devait prendre la caravane; les Pawnies
l'y suivirent, et les pionniers purent partir sans crainte. Chacun
s'empressa de lui témoigner sa reconnaissance; cependant les dames
n'osaient approcher; les _scalps_ sanglants des ennemis, suspendus à la
ceinture du jeune sauvage, leur inspiraient une horreur invincible.
Après une courte prière, Frémont-Hotspur donna l'ordre de partir; la
caravane se remit en marche, et ne fit halte qu'à une heure avancée de
la nuit... Tout-à-coup une lueur aussi brillante que celle du soleil
parut à l'horizon...
--La prairie est en feu,--dit Daniel Boon;--les Pawnies ne bougeront
pas, bien convaincus que les flammes nous atteindront plus vite qu'ils
ne le pourraient eux-mêmes;... mais nous sommes en sûreté... que les
dames se rassurent...
Il n'y a point de spectacle plus effrayant que celui de ces vastes
incendies qui, dans un court espace de temps, parcourent des plaines de
vingt à trente milles de circonférence, et dévorent les roseaux dont
elles sont couvertes. Ces conflagrations présentent l'image de la
destruction la plus rapide dont on puisse se faire une idée: il n'est
personne qui ne soit saisi de terreur à la vue de ce spectacle. Les
sauvages incendient quelquefois les prairies pour cacher leurs traces à
ceux qui les poursuivent; ils sont alors redoutables, même à leurs amis,
car dans leur humeur farouche, ils ne respectent rien. Les
conflagrations des prairies accélèrent la végétation en détruisant les
tiges desséchées; c'est la nuit qu'elles offrent un spectacle vraiment
sublime; vues à la distance de quelques milles, tantôt elles paraissent
permanentes, tantôt elles roulent en tourbillons de flammes et de
fumée...
Les pionniers se remirent en route, et ne furent plus inquiétés par les
sauvages Pawnies. Avant de franchir les plaines arides qui avoisinent
les montagnes rocheuses, nous les verrons renouveler leurs provisions;
les jeunes gens se promettaient de profiter de la première occasion qui
se présenterait pour faire une battue générale, et les guerriers
sauvages de l'expédition ne cherchaient qu'à donner des preuves de leur
habileté à la chasse.