CHAPITRE X.

Le Natchez Whip-Poor-Will fut découvert dans son embuscade, et fait

prisonnier; la joie des Pawnies était au comble; ils préparèrent tout

pour le torturer.

Le capitaine Bonvouloir, le docteur Wilhem, et Frémont-Hotspur étaient

rentrés au camp: ils eurent avec Daniel Boon une longue conférence. Ils

ne devaient avoir aucun doute sur le sort qui les attendait s'ils

étaient vaincus; une mort glorieuse était donc préférable aux tourments

que les sauvages infligeaient à leurs prisonniers.

--L'arme au pied, et que personne ne bouge!--dit Frémont-Hotspur.

Après avoir donné cet ordre qui fut ponctuellement exécuté, le jeune

pionnier rentra dans la tente d'Aaron Percy; miss Julia lisait des

prières; sa voix était un peu émue, mais pleine de douceur et de

calme...

--Venez, M. Frémont-Hotspur,--dit Percy en apercevant le jeune

Américain;--venez, je crains de ne pouvoir mourir en paix, quand le

moment sera venu; je ne puis être seul sans que mille images effrayantes

se présentent à mon imagination!... Je suis accablé de réflexions

involontaires qui m'affligent et m'oppressent; mon coeur palpite comme

si c'était pour la dernière fois!... M. Frémont-Hotspur, je n'ai pas

longtemps à vivre; nos compagnons ont placé toutes leurs espérances en

vous; à votre tour, mettez votre confiance en Dieu, qui nous a protégés

jusqu'aujourd'hui, et marchez vers le but.

Aaron fit une pause; son émotion le suffoquait.

--Pourquoi vous abandonner à ces noirs pressentiments, M. Percy?--dit

Frémont-Hotspur au vieux pionnier;--l'ennemi nous égale en nombre, il

est vrai, mais nous avons, sur lui, l'avantage de la tactique...

--Allez remplir votre devoir, M. Frémont-Hotspur,--dit Percy;--n'oubliez

pas qu'il y a ici des créatures qui n'ont d'appui que dans l'existence

de leur père; défendez-vous bravement, mais, réfléchissez mûrement avant

d'ôter la vie aux sauvages ennemis qui nous attaquent; c'est un don

qu'il ne sera jamais en votre pouvoir de leur rendre; j'approuve les

mesures prises par vous et le colonel Boon pour la défense du camp:

elles sont légitimes et convenables à des chrétiens... Priez pour votre

père, Julia,--ajouta le vieillard en affectant de paraître calme; et,

tendant la main à Frémont-Hotspur, il lui dit: allez faire votre

devoir...

Les cris, les hurlements des sauvages Pawnies, le sifflement des flèches

épouvantaient les irrésolus...

--Maison d'Aaron, mets ta confiance dans le Seigneur! il est ton secours

et ton bouclier!--s'écria Percy en proie au délire; toi qui es assis au

plus haut des Cieux, nous attendons une nouvelle manifestation de ta

volonté! Fais ce que ta sagesse, qui ne se trompe jamais, jugera

convenable!... Je serai heureux s'il reste encore quelqu'un de ma race

pour voir la lumière et la splendeur de Jérusalem!... Qui est celui qui

me conduira jusque dans la ville fortifiée; qui est celui qui me

conduira jusqu'en Idumée?... car les ennemis ont tendu leur arc avec la

dernière aigreur, afin de percer, de leurs flèches, l'innocent dans

l'obscurité!... Ils le perceront tout d'un coup, sans qu'il leur reste

aucune crainte, s'étant affermis dans l'impie résolution qu'ils ont

prise!... Chantez les louanges de Dieu!--ajouta Percy, après un moment

de silence;--faites retentir les cantiques de son nom!... Ange du

Seigneur, étends sur nous tes ailes protectrices!

Il se fit un long silence dans la tente; les sauvages de la plaine,

comptant sur une victoire facile, proclamaient leur joie féroce par des

hurlements: mais leurs cris de triomphe cessèrent pour un moment. Il est

assez ordinaire à ces peuples de se retirer lorsqu'ils sont satisfaits

du résultat d'une première attaque...

--A-t-il plu à la Providence que quelqu'un des nôtres fût

frappé?--demanda Aaron Percy qui avait repris ses sens.

--Non,--répondit Frémont-Hotspur;--l'ennemi s'est retiré.

--M. Frémont-Hotspur,--dit Daniel Boon en entrant dans la tente de

Percy;--les sauvages ont entraîné une des voitures... c'est la vôtre;

nos compagnons préposés à la garde des retranchements n'osèrent violer

vos ordres en faisant feu sur les mécréants qui vous ravissaient votre

petite fortune...

--Est-ce bien mon waggon?--demanda vivement Frémont-Hotspur.

--Oui, répondit Boon.

--Je rends grâce au ciel que ce malheur soit tombé sur moi plutôt que

sur un autre,--dit Frémont-Hotspur;--qu'on lève les tentes, et qu'on

mette les chevaux aux voitures. Colonel Boon, remerciez les guerriers

sauvages des services importants qu'ils nous ont rendus cette nuit, mais

ne leur permettez pas de s'éloigner du camp: j'ai de graves motifs pour

que mes ordres ne soient pas violés; vous connaissez la passion de nos

auxiliaires pour le _scalp_; que le Natchez, Whip-Poor-Will, use de

toute son influence sur eux pour les contenir.

Frémont-Hotspur ignorait que le Natchez fût captif; Daniel Boon sortit

et signifia les ordres du jeune commandant qui furent ponctuellement

exécutés.

Des vociférations épouvantables succédèrent à la tranquillité qui avait

régné pendant quelques instants dans la vallée; les Pawnies, armés de

tisons enflammés, torturaient leur prisonnier. Daniel Boon devina ce qui

se passait, mais il comptait beaucoup sur l'héroïsme du Natchez, qui lui

avait recommandé de ne lui porter aucun secours; le succès d'un plan

concerté en secret, en dépendait. Mais assistons à cette scène digne de

la sainte inquisition...

--Ha, ha, Natchez, ta dernière heure est arrivée,--lui dit le chef;--il

faut que le soleil brille sur ta honte! Un Pawnie est un renard dans le

conseil, et un ours gris dans les combats; mais qu'est-ce qu'un Natchez?

une peau rouge, qui va mendier sa venaison; un écureuil qui ne peut

rester en place: la vengeance des Natchez dort, et ils attendent les

fêtes pour chanter au milieu des _Squaws_.

--L'âme des Pawnies coule avec leur sang par la piqûre des flèches de

Whip-Poor-Will,--répliqua le Natchez;--nous avons eu des chefs plus

sages que le castor, et plus rusés que le renard: quand la neige était

rougie de leur sang les oiseaux poussaient des cris, les loups

hurlaient, et les reptiles rampaient d'un autre côté, car ce sang était

bien rouge!...

--Tu mourras Natchez,--s'écria le chef furieux;--c'est la queue du

serpent blessé dont il ne faut point manger; c'est aussi des derniers

vagabonds de ta tribu qu'il faut se méfier, car vos pères vous ont

laissé un grand nombre d'injures à venger...

Whip-Poor-Will semblait défier la colère de ses ennemis. Il entonna son

chant de mort. Ces chants ne consistent, en général, que dans le récit

de leurs propres prouesses, ou de celles de leurs ancêtres, à la chasse

ou à la guerre: mais quand ils marchent au supplice, ce sont des

invectives et des insultes adressées à leurs bourreaux...

--Les coeurs des Pawnies n'ont pas de sang!--s'écria le Natchez pendant

qu'on le torturait;--Venez!... repaissez-vous de ma chair!!... avec elle

vous dévorerez vos aïeux, vos pères, vos frères, vos fils, qui ont servi

de nourriture à mon corps!... savourez mon sang!... savourez le bien!

c'est celui d'un brave!... Je vais mourir!... je vois les lâches qui

vont m'arracher la vie!... lorsqu'on parlera de moi au village des

Natchez, les guerriers diront: «Whip-Poor-Will est mort comme un homme,

en méprisant la fureur de ses ennemis; aiguisons nos _tomahawcks_, pour

couvrir son corps de chevelures; s'ils ont bu le bouillon de sa chair,

nous boirons le leur, et nous donnerons leurs os à nos chiens.» Attache

moi fortement, entends-tu, _Powhattan_? tourmente moi comme je t'aurais

tourmenté, et tu verras si je sais mourir; Whip-Poor-Will ne craint pas

la mort; ses pères l'attendent dans le _pays de chasse_.»

La joie des bourreaux était au comble; Whip-Poor-Will opposa une

constance invincible à leur rage; les uns s'apprêtaient à lui arracher

les dents, les ongles; les autres lui brûlaient toutes les parties du

corps avec des tisons ardents. Nous avons dit que dans ces

circonstances, il s'établit une lutte presque surnaturelle entre le

courage le plus héroïque, et la férocité la plus inouie; la fermeté est

égale à l'acharnement: c'est au milieu de ces tourments infernaux que le

prisonnier, attaché au poteau, entonne son chant de mort, et excite la

colère des ennemis qui le torturent. Un Pawnie tira son couteau et

s'avança pour scalper le Natchez, mais celui-ci fit un effort surhumain,

rompit ses liens, saisit un canon de fusil qui rougissait au feu, et

défia ses ennemis. Effrayés de tant d'audace, les Pawnies n'osèrent

aborder un homme à demi-brûlé.

Whip-Poor-Will, après en avoir terrassé plusieurs, se mit à fuir, les

ennemis le poursuivirent comme une meute. On entendait leurs cris dans

le lointain; à voir tant de flambeaux on eût dit une procession de

spectres infernaux: le silence se rétablit peu à peu dans la plaine.

--M. Percy, partons,--dit Frémont-Hotspur d'une voix calme, mais

ferme;--nous sommes sauvés!... M. Percy, m'entendez-vous?... partons,

vous dis-je!...

--Il divisa la mer, et les fit passer! et il resserra les eaux comme

dans un vase!--s'écria Percy de nouveau en proie au délire.--Et l'on

verra le froment semé dans la terre sur le haut des montagnes, pousser

son fruit qui s'élèvera plus haut que les cèdres du Liban; et la cité

sainte produira une multitude de peuples semblables à l'herbe de la

terre!...

--M. Percy, m'entendez-vous? C'est moi, Frémont-Hotspur!... Partons,

vous dis-je!... songez à votre femme, à vos enfants!...

--Fuyez, M. Frémont-Hotspur, et abandonnez-nous à notre malheureux

sort!--dit mistress Percy...

--Moi fuir!--s'écria Frémont-Hotspur avec indignation; non, madame, nous

périrons tous, ou vous serez sauvés avec nous!... M. Percy, partons!...

Frémont-Hotspur ne reçut pas de réponse; Daniel Boon entra dans la

tente, et aida le jeune pionnier à transporter Aaron Percy dans un des

waggons; le plus grand calme régnait toujours dans la vallée. On fit

quelques préparatifs pour protéger les femmes et les enfants contre le

froid, et après un quart d'heure d'attente dans le plus grand silence,

Frémont-Hotspur donna le signal du départ; la caravane se mit en marche

en suivant le cours de la rivière, et arriva au gué; ceux des Pawnies

préposés à sa garde, avaient déserté leurs postes; on traversa la

rivière sans obstacle: c'est dans de tels pas que les surprises les plus

sanguinaires ont lieu dans les guerres des Indiens. Après avoir franchi

le défilé qui eût offert de grands avantages à des ennemis moins

vindicatifs que des sauvages, les pionniers débouchèrent dans la plaine,

et pressèrent leur marche; ils avaient triomphé sans verser le sang

ennemi, et sans avoir payé le succès de la vie d'un seul de leurs

compagnons..., cette victoire était plus en harmonie avec leurs

principes... La lune s'abaissait vers l'horizon, mais le jour ne

paraissait pas encore; on se hâta de sortir de ces dangereux parages à

la faveur de l'obscurité... Les pionniers marchaient dans le plus

profond silence; de temps à autre seulement, on entendait les pieds des

chevaux qui heurtaient les cailloux... Enfin le soleil se leva radieux,

et atteignit la moitié de sa course, avant que les voyageurs fissent

halte pour prendre quelques instants de repos... Aaron Percy avait

repris ses sens; il distingua Frémont-Hotspur dans le groupe de ceux qui

venaient s'informer de son état, et lui tendit la main, mais le jeune

Américain pria Daniel Boon de raconter tout ce qui s'était passé.

Celui-ci fit approcher le jeune Natchez; son corps était tellement

couvert de brûlures, que les pionniers purent à peine le reconnaître;

c'était à son dévouement qu'ils devaient leur salut; pour forcer

l'ennemi à abandonner le défilé, il s'était laissé prendre, persuadé que

tous les guerriers Pawnies s'empresseraient de quitter leurs postes pour

venir lui infliger les plus horribles supplices: le stratagème avait

complétement réussi: il leur échappa enfin et se mit à fuir dans une

direction opposée à celle que devait prendre la caravane; les Pawnies

l'y suivirent, et les pionniers purent partir sans crainte. Chacun

s'empressa de lui témoigner sa reconnaissance; cependant les dames

n'osaient approcher; les _scalps_ sanglants des ennemis, suspendus à la

ceinture du jeune sauvage, leur inspiraient une horreur invincible.

Après une courte prière, Frémont-Hotspur donna l'ordre de partir; la

caravane se remit en marche, et ne fit halte qu'à une heure avancée de

la nuit... Tout-à-coup une lueur aussi brillante que celle du soleil

parut à l'horizon...

--La prairie est en feu,--dit Daniel Boon;--les Pawnies ne bougeront

pas, bien convaincus que les flammes nous atteindront plus vite qu'ils

ne le pourraient eux-mêmes;... mais nous sommes en sûreté... que les

dames se rassurent...

Il n'y a point de spectacle plus effrayant que celui de ces vastes

incendies qui, dans un court espace de temps, parcourent des plaines de

vingt à trente milles de circonférence, et dévorent les roseaux dont

elles sont couvertes. Ces conflagrations présentent l'image de la

destruction la plus rapide dont on puisse se faire une idée: il n'est

personne qui ne soit saisi de terreur à la vue de ce spectacle. Les

sauvages incendient quelquefois les prairies pour cacher leurs traces à

ceux qui les poursuivent; ils sont alors redoutables, même à leurs amis,

car dans leur humeur farouche, ils ne respectent rien. Les

conflagrations des prairies accélèrent la végétation en détruisant les

tiges desséchées; c'est la nuit qu'elles offrent un spectacle vraiment

sublime; vues à la distance de quelques milles, tantôt elles paraissent

permanentes, tantôt elles roulent en tourbillons de flammes et de

fumée...

Les pionniers se remirent en route, et ne furent plus inquiétés par les

sauvages Pawnies. Avant de franchir les plaines arides qui avoisinent

les montagnes rocheuses, nous les verrons renouveler leurs provisions;

les jeunes gens se promettaient de profiter de la première occasion qui

se présenterait pour faire une battue générale, et les guerriers

sauvages de l'expédition ne cherchaient qu'à donner des preuves de leur

habileté à la chasse.

Le Whip-Poor-Will, ou, les pionniers de l'Orégon · 第 25 / 32 题