WASHINGTON.»

[102] A West-Point.

[103] Voy. Washington's Writings.

Au nombre des pionniers européens, on remarquait un Irlandais nommé

Patrick; ce pauvre paria de l'Angleterre, depuis qu'il respirait l'air

libre de l'Amérique, marchait d'enchantement en enchantement; ce n'était

plus le même homme; son air lugubre et mélancolique avait fait place à

la sérénité et à la joie. Depuis longtemps, les pauvres d'Europe

abandonnent leurs chétives cabanes, asile de l'extrême misère, où

l'homme et l'animal, devenus compagnons, s'échauffent l'un l'autre dans

les rigueurs de l'hiver, et passent ensemble de tristes jours; ils

viennent chercher, en Amérique, la liberté et la vie. Indignés de

l'effet que produit, dans leur patrie, la disproportion des richesses et

les droits de primogéniture, ces malheureux se réfugient dans nos villes

et dans nos campagnes; ils tombent au milieu d'une société où l'égalité

est consacrée par la nature même des choses; où chaque homme est

sollicité à l'indépendance par tout ce qui l'environne, surtout par la

facilité de subvenir à ses besoins; où les titres de l'orgueil et du

hasard sont foulés aux pieds; là, ils adoptent par nécessité, par

habitude, par goût, les principes et les moeurs d'un pays où ils

viennent vivre et mourir.

--Puisse l'Être suprême, le protecteur des bonnes gens, le père des

cultivateurs, le dispensateur des rosées et des moissons, vous accorder

de longues années de prospérité, pour le bien que vous m'avez fait en

m'accueillant,--dit l'Irlandais aux pionniers américains.--Ainsi,

colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la viande et des

pommes de terre au moins... _trois fois_ la semaine.

--Oui, M. Patrick, oui,--répondit le vieux guide,--vous mangerez de la

venaison et des pommes de terre... _tous les jours_... _tous les

jours_...

Le camp présentait une véritable scène de braconniers à la Robin-Hood;

plusieurs pièces de venaison étaient suspendues au-dessus des tisons. Le

capitaine Bonvouloir était l'amphytrion du souper; il avait tué un daim

pour la première fois de sa vie, et les morceaux de l'animal qu'il avait

si adroitement abattu, rôtissaient devant chaque foyer. Le brave

pionnier ne se sentait pas de joie, et ne tarissait point sur son

adresse à saisir le daim par la ramure. Quand il vit que Daniel Boon et

le Natchez avaient tant de plaisir à leur faire fête, il voulut les

aider dans leurs fonctions culinaires: la venaison[104] avait si bonne

mine!... elle exhalait un fumet si appétissant!...

[104] Venaison: chair de bêtes fauves.

--Est-il beau, ce daim, est-il beau!--s'écria le capitaine Bonvouloir

avec enthousiasme.--colonel Boon, avez-vous remarqué comment je m'y suis

pris pour introduire le _mokôman_[105] entre la première et la deuxième

côte?... Robin-Hood m'eût envié ce coup!... J'ai choisi le plus gras du

troupeau... vrai daim de sacrifice!... Docteur Wilhem, et vous,

Messieurs, admirez donc; ah! quel fumet!... je n'en ai jamais respiré de

pareil, pas même celui de la truffe!

[105] _Mokôman_, couteau de chasse.

--Vous exagérez, assurément,--observa Daniel Boon.

--C'est vrai, le capitaine Bonvouloir exagère un peu.--dit le docteur

Wilhem; et le jeune allemand ajouta avec enthousiasme--la truffe... la

calomnier est un crime de... _lèse-cuisine_...

--Ainsi, colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la viande

et des pommes de terre au moins... _trois fois_... la semaine?--demanda

l'Irlandais Patrick...

--Oui, M. Patrick, vous mangerez des pommes de terre et de la

venaison... _tous les jours_... _tous les jours_--répondit le vieux

guide, le plus patient des hommes...

--Capitaine Bonvouloir, il est vrai que vous avez adroitement abattu ce

daim,--dit le vieux docteur canadien Hiersac, à votre place j'aurais

pris la fuite, lorsque l'animal se mit en devoir de se défendre: Les

prêtres d'Hercule, sur le mont Sambulos, avaient meilleur marché de leur

gibier. La tradition nous dit, qu'à des époques fixes, le Dieu leur

apparaissait en songe et leur ordonnait de tenir, près du temple, des

chevaux équipés pour la chasse: _ut templum juxta equos venatii

adornatos sistant_. Ces chevaux, dès qu'on les avait chargés de carquois

remplis de flèches, se dispersaient dans les bois... A l'approche de la

nuit, ils revenaient hors d'haleine, et les carquois vides. Le Dieu,

dans une seconde apparition, faisait connaître la route qu'il avait

suivie à travers les forêts, et l'on retrouvait, sur ses indications,

les bêtes fauves étendues çà et là[106].

[106] Tacite. _Annales_.

Nous l'avouerons en chasseur de bonne foi; la venaison eût agréablement

chatouillé le palais du plus fin gourmet... Nous sommes même persuadé

que la grasse et folle cuisinière de Sterne eût abandonné sa

poissonnière pour assister Daniel Boon dans ses fonctions; le vieux

guide se piquait d'habileté, et faisait de son mieux pour donner aux

pionniers un spécimen de son savoir-faire.

--Whip-Poor-Will--dit le capitaine Bonvouloir au jeune sauvage

Natchez,--ouvre la _cambuse_, saisis la _moque_, efface le _pouce_[107]

et verse-nous le délicieux _shominabo_[108]. Docteur Wilhem, goûtez

cette venaison, je vous prie; délicieux, délicieux, n'est-ce pas?

[107] _Saisir la moque._ La moque est une mesure d'étain qui renferme

la ration de sept hommes. Le local où se fait la distribution étant

peu éclairé, le _cambusier_ (distributeur) manque rarement d'y

introduire le _pouce_ tout entier, ce qui diminue d'autant le

liquide.

(_M. Paccini_; de la Marine.)

[108] _Shominabo_, boisson indienne.

--_Exquisite_[109]! comme disent les Américains.

[109] Exquisite; excellent.

(_N. de l'Aut._)

--Je m'en doutais,--continua l'heureux gastronome--je m'en doutais.

Messieurs, approchez: «sers-toi, demande ce que tu aimes, et regarde-toi

comme chez toi.» C'est une maxime des _Quakers_ que tout voyageur doit

connaître...

Les chasseurs firent cercle autour de la venaison.

--Parole d'honneur, colonel Boon, vous êtes un bon vivant; s'écria le

capitaine Bonvouloir, en s'adressant au vieux guide;--oui, vous êtes un

bon et joyeux compagnon; chose rare chez un octogénaire... Autrefois,

les vieillards se rassemblaient dans un festin et terminaient,...

_paisiblement_... leurs jours avec de la ciguë et du pavot... Une loi

obligeait même les habitants de l'île de Céos à s'empoisonner lorsqu'ils

avaient atteint l'âge de soixante ans. Mais laissons là l'antiquité:

«les anciens sont les anciens, comme dit une héroïne de comédie[110], et

nous sommes les gens de maintenant.» Messieurs, encore une fois, pas de

cérémonies. Dans le palais d'Odin, c'était à table qu'on recevait le

prix de sa valeur dans les combats...

[110] Angélique à Thomas Diafoirus, dans le Malade imaginaire.

(_N. de l'Aut._)

Le capitaine Bonvouloir prit place auprès de Daniel Boon, et se mit en

devoir de faire honneur au repas.

--Pardonnez-moi, capitaine,--dit le vieux guide avec le plus grand

sang-froid,--mais c'est la coutume ici...

--Que le chasseur... _heureux_... se serve le premier, n'est-ce pas?

c'est tout simple... pour lui faire honneur... Messieurs, hâtons-nous...

si nous allions mourir avant d'avoir entamé cette venaison!... cela

s'est vu!... Docteur Wilhem, quelle partie de ce gigot peut vous être

agréable? _well done_ (bien cuit) ou à l'_anglaise_?

--Pardonnez-moi, capitaine Bonvouloir, vous ne m'avez pas

compris;--observa froidement; Boon,--cette venaison est à la vérité,

très appétissante, et je croirais difficilement qu'il y eût, à la ville,

des mets qui pussent lui être comparés; mais c'est la coutume chez nous,

_sauvages des forêts_, que le chasseur... _heureux_... ne mange jamais

de son _premier_ gibier... ainsi, permettez-nous de procéder sans

vous...

Ces paroles furent comme un coup de foudre pour le gastronome de la

Gironde; qu'on se figure Son Excellence Sancho Pança, gouverneur de

l'île de Barataria, interrompu dans son repas par le docteur

_Pedro-Recio de Aguerró de Tirteafuero_, lorsque celui-ci touche les

plats de sa baguette magique et prononce le terrible _absit_ (qu'on

enlève ce plat); le digne écuyer de l'illustre hidalgo, sa fourchette en

main, ressemble à Neptune armé de son trident; furibond, il se jette en

arrière, et le visage enflammé[111] il jure par l'âme de son père (car

il en avait un) et par le soleil, qu'il chassera le docteur Pedro-Recio

de _mal_-Aguerro-de-Tirteafuero, _à coups de triques_[112].

[111] Todo encendido en colera.

[112] _Garrotazos_, coups de bâton.

(Voy. le Don Quichotte, 2e partie chap. XLVII.)

(_N. de l'Aut._)

--Qu'entends-je, juste ciel!...--s'écria le marin.--Comment! moi,

Achille Bonvouloir, ex-capitaine de corvette et soldat de Waterloo, je

ne mangerai pas d'un daim que j'ai si adroitement abattu!... avouez,

Colonel, que je lui ai _supérieurement_ introduit le couteau entre la

première et la deuxième côte; mais c'est, sans doute, une plaisanterie;

pas si vite donc, Messieurs; les morceaux disparaissent comme

l'éclair!... Des marins assis devant le _gamelot_ y plongent la

fourchette avec régularité...

L'air vif et piquant, l'exercice du cheval sont d'excellents stimulants,

et c'est tout au plus si Trimalcion eût été en meilleures dispositions

pour faire honneur à la cuisine de Daniel Boon, que ne l'étaient nos

pionniers, lorsque l'agréable invitation vint frapper leurs oreilles...

--C'est encore la coutume chez nous,--continua Boon,--que le chasseur...

_heureux_... raconte ses exploits pendant qu'on mange le produit de sa

chasse; il doit dire comment il s'est rendu maître de son gibier; le

devoir de ceux qu'il... _traite_... est de louer sa dextérité et surtout

de vanter le goût délicieux de la bête qu'il a tuée; de ce jour date la

gloire du novice... jour de triomphe pour lui, car il est proclamé

_brave_ et _habile_ chasseur...

--Fort bien, Colonel, fort bien,--répliqua le Capitaine;--mais le rôle

du renard au repas de la cigogne est un supplice pour un homme de bon

appétit: se coucher avec un souper de _chiourme_[113] sur l'estomac!...

Sandis![114] pas si vite donc, Messieurs,--ajouta le marin en

s'adressant aux pionniers...

[113] _Chiourmes_, rameurs des galères; de deux jours l'un (de peur de

les _alourdir_) on leur donnait une soupe de trois onces de _fèves

bouillies_. Lorsque la _nage_ durait longtemps, pour prévenir la

défaillance, on leur mettait dans la bouche un morceau de pain

trempé dans du vin.

(Voy. M. Paccini; _de la Marine_.)

[114] Nous serons très sobres de _Sandis_ et de _Cadédis_, dont les

spirituels habitants de la Gironde sont si prodigues.

(_N. de l'Aut._)

--_Sehr gut, sehr gut_, capetan Bonvouloir, (très bien, très bien), dit

un Allemand qui fonctionnait admirablement, et qui crut devoir adresser

un compliment au marin sur sa dextérité à la chasse.--_Sie haben ihn

nicht gefehlt; sie haben ihn mause todt zu boden gestreckt._ (Vous ne

l'avez pas manqué; vous l'avez étendu raide mort).

--Votre serviteur, Herr Obermann, votre serviteur,--répliqua le

marin;--mais n'anticipez pas trop sur le filet; peste, quel appétit!

vous vous servez de votre fourchette avec une dextérité égale à celle de

la Goule des _Mille et une Nuits_. Et vous, Herr Friedrich, si vous êtes

aussi intrépide devant l'ennemi que devant un quartier de chevreuil, je

vous prédis un brillant avenir... _Et tu seras Marcellus_! n'oubliez pas

que la mastication rapide est contraire aux préceptes de l'hygiène:

_toute nourriture prise en excès, ou trop avidement avalée[115] se

digère difficilement_... je vous menace donc de la _goutte_... de la

_catalepsie_... de l'_hydrophobie_...--Les pionniers ne perdaient pas un

coup de dent, et redoublaient d'activité.--Après le souper, je propose

une attaque contre les féroces sauvages de ces forêts, ajouta le marin,

dans le but d'éliminer quelques consommateurs; effectivement, plusieurs

Allemands se levèrent vivement, en s'écriant: _Nein! nein!_ (non pas!

non pas!)

[115] Avide hausta (Pline).

--Capitaine Bonvouloir,--dit le docteur Wilhem à son ami,--il faut

prendre votre parti en sage, et vous conformer aux usages établis...

_céans_...

--Tout beau, tout beau, docteur Wilhem,--dit Daniel Boon au jeune

Allemand.--J'oubliais que vous aviez manqué le daim; vous devez partager

la peine du capitaine Bonvouloir...

--Moi aussi!--s'écria le Docteur,--le capitaine est puni pour avoir

atteint l'animal, et moi pour l'avoir manqué?... mais c'est le jugement

de Fagotin!...

--Messieurs, résignez-vous,--dit Daniel Boon avec calme,--c'est le plus

sage... Ce serait, peut-être, provoquer des scènes de _sang_ et

d'_horreur_, que de vous obstiner à vouloir souper; nos amis, les

sauvages de l'expédition, sont superstitieux; ils s'en fâcheraient... et

qui sait... peut-être y aurait-il _des chevelures enlevées_...

--_Der teufel!_--s'écria un Alsacien,--_Der teufel!_...

--Quoi!... les choses en viendraient là,--demanda vivement le

marin,--les guerriers sont donc bien susceptibles?...

--Certes...

--Colonel Boon, nous nous résignons,--dit le Capitaine,--mais avouez

qu'il faut avoir... de _grandes vertus_... pour renoncer à de tels

morceaux... Enfin, si cet... _holocauste_... est _indispensable_... pour

le maintien de la bonne harmonie, je fais le sacrifice... _sans

murmurer_...

--Oui, résignez-vous,--ajouta le biblique Irlandais Patrick tout en

mangeant;--«et quand vous jeûnerez, dit saint Mathieu, ne prenez point

un air triste comme font les hypocrites; car ils se rendent tout défaits

de visage, afin qu'il paraisse aux hommes qu'ils jeûnent.» Ainsi,

colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la venaison et des

pommes de terre au moins... _trois fois_... la semaine?...

--Oui, M. Patrick, oui, vous mangerez de la venaison et des pommes de

terre... _tous les jours_... _tous les jours_...

Un second quartier de chevreuil, bien gras, enfilé sur deux broches de

bois, fut planté d'un air de triomphe au milieu du cercle par le

Natchez, Whip-Poor-Will; Daniel Boon dérogea à la coutume, et y convia

le capitaine Bonvouloir, dont le visage s'épanouit à la vue de ce

nouveau et glorieux _specimen_ des talents culinaires du _Backwoodsman_;

pour comble de luxe, un guerrier sauvage surprit agréablement les

pionniers en leur présentant une gamelle remplie d'un miel délicieux.

La forêt retentissait de cris joyeux, d'exclamations, et d'éclats de

rire.

Cette réunion d'hommes blancs et d'hommes sauvages, assis en cercle au

milieu de leurs chevaux, et vus à la lueur des différents feux qui

éclairaient les bois, rappelait cette bizarre transformation dont parle

Anaxilas: il dit que si, pendant un festin, on faisait brûler une

certaine liqueur (qu'il nomme) dans les lampes, tous les convives

paraissaient affublés de têtes de chevaux... Les guerriers indiens de

l'expédition burent du café pour la première fois; cet excitant ne tarda

pas à produire son effet; ils oublièrent leur réserve habituelle, et se

montrèrent joyeux compagnons. «Le café est une eau délicieuse»

disaient-ils. Ces peuples connaissent cependant des plantes dont

l'infusion produit des effets analogues à ceux du café, de l'opium ou du

_moukomore_, espèce de champignon dont les habitants du Kamchatka font

une liqueur excitante; prise modérément, elle rend plus gai; mais une

dose excessive cause l'ivresse la plus furieuse; on n'a d'abord que des

idées agréables et riantes; bientôt les plus sombres visions leur

succèdent; d'horribles fantômes se peignent à l'esprit égaré: on danse,

on rit, on pleure; on est transporté de fureur; on est saisi d'effroi,

on ne médite que meurtres et massacres: souvent le malheureux, en proie

aux convulsions, veut attenter à sa propre existence: on peut à peine le

retenir... Les habitants des bords du fleuve Araxus (Volga) avaient

également découvert un arbre dont ils faisaient brûler les fruits; ils

s'assemblaient ensuite près du feu, et en aspiraient la vapeur par le

nez. Cette odeur les enivrait comme le vin enivrait les Grecs... Ils se

levaient, enfin, et se mettaient à danser en vociférant.

--Colonel Boon,--observa le capitaine Bonvouloir,--un Ancien[116] a dit,

avec raison, je crois, qu'on offrait des sacrifices à Jupiter pour

obtenir la santé, et que l'on y mangeait au point de la perdre... Ce

souper, tout à fait _homérique_ nous prouve que vous nous recevez comme

d'anciens amis.

[116] Diogène, Laërce.

--Je vous remercie de votre indulgence,--dit Daniel Boon;--les guerriers

sauvages ne connaissent point les cérémonies et l'usage des compliments;

rien de tout cela ne prouve la bonté du coeur; ils prennent leurs amis

par la main, et les traitent comme leurs plus proches parents... Mais je

doute que notre réception, quelque cordiale qu'elle soit, vous fasse

oublier les agréments que les étrangers doivent trouver dans la

compagnie de nos belles américaines...

--Les femmes de l'Amérique sont ravissantes, dit le marin,--et l'on

pourrait leur appliquer ce qu'un Apôtre disait jadis de certaines

personnes dont il recommandait l'exemple: «Leur conversation est mêlée

de timidité; leurs ornements ne consistent ni dans les tresses de leurs

cheveux, ni dans l'or et les pierreries, mais dans la simplicité du

coeur, c'est là qu'on reconnaît cet esprit doux et tranquille qui est

d'un si grand prix à la vue de Dieu...» Le saint homme avait raison; un

esprit doux et tranquille est également d'un grand prix aux yeux des

hommes, et quand je vois une jeune personne, jolie, mais revêche, et

médisante, je pense à cette belle femme de la légende, qui avait toutes

les perfections, mais, la nuit, allait se repaître de cadavres dans les

cimetières... Messieurs, l'auteur de Corinne dit que le _voyager_ est un

des plus tristes plaisirs de la vie; «Car lorsque vous vous trouvez bien

dans quelque ville étrangère, c'est que vous commencez à vous y faire

une patrie...» C'est la vérité; je n'oublierai jamais le bon accueil qui

me fut fait dans les différents États de l'Union, par les personnes que

j'ai eu le bonheur d'y connaître... Nulle part je n'ai rencontré tant de

fraternité; c'est sans doute à ces moeurs tranquilles et sages, à ce

calme des passions, que vos familles doivent le bonheur dont elles

jouissent depuis plusieurs générations. Mais les gentlemen de l'Amérique

n'atteindront jamais le degré de raffinement des habitants du

Kamtchatka, en fait de galanterie et de prévenances; j'y fus reçu et

traité en prince; je dois vous dire qu'au Kamtchatka, il est d'usage

d'inviter à un repas, celui dont on veut se faire un ami. Au jour

indiqué, on chauffe la hutte, et l'hôtesse prépare autant de nourriture

que si elle devait traiter dix personnes... L'hôte et le convive

quittent leurs habits; le premier ferme la porte de la cabane et apporte

l'_auge_ de cérémonie, remplie de tous les mets préparés par sa femme.

Lui-même ne mange qu'avec distraction, car il est sans cesse occupé à

enfoncer des poignées de chair et de graisse dans la bouche de son futur

ami, et à jeter de l'eau sur des cailloux rougis au feu; cette eau se

convertit en vapeur et répand dans la hutte une chaleur, insupportable.

C'est un combat de gloire entre les deux hommes; l'un s'obstinant à

endurer la chaleur, et à ne pas refuser de manger; l'autre lui portant,

jusque dans le gosier, de nouveaux morceaux et augmentant toujours la

vapeur étouffante. Mais la partie n'est pas égale; il est permis à

l'hôte de sortir et de respirer, tandis que le convive n'obtient cette

insigne faveur qu'après s'être déclaré vaincu. Ne pouvant plus y tenir,

il demande grâce, convient _galamment_ qu'on ne peut mieux régaler son

monde, et qu'il n'a jamais eu _si chaud_ de sa vie. Mais il n'en est pas

encore quitte; il faut qu'il achète la liberté de respirer, et qu'il

reconnaisse la politesse qu'on vient de lui faire... par un présent au

choix de son hôte... Alors, celui-ci réunit quelques voisins, et tous

dansent ensemble devant l'étranger. La danse est le complément obligé de

tout honneur chez les peuples sauvages. Les femmes exécutent des pas de

_deux_; elles étendent une natte sur l'herbe, s'y agenouillent l'une

devant l'autre, et chantent d'une voix basse; elles commencent d'abord

par de faibles mouvements des épaules et des mains; la voix s'élève peu

à peu, les mouvements s'accélèrent, les danseuses se lèvent, augmentent

graduellement la rapidité de leurs pas, et continuent ainsi jusqu'à ce

que les forces leur manquent. Mais je vis mieux que cela chez les

Hottentots... Platon loue l'antiquité de n'avoir établi que deux danses:

la _pacifique_ et la _pirrhique_[117]; en eût-il excepté la _washna_?

nous ne le pensons pas... Les femmes qui exécutent cette danse doivent

faire des lamentations et _couper des concombres_, de manière que ces

deux opérations aillent toujours simultanément. Lorsque les danseuses se

lamentent sut un ton bas et monotone, elles coupent lentement, et à

mesure que leur douleur s'exprime d'une manière plus véhémente, elles

coupent plus vite, et quand la _coryphée_ (qui est ordinairement une

femme très grasse) fait entendre ses gémissements sur le diapason le

plus élevé, les couteaux glissent, et les _concombres_ disparaissent

avec la rapidité de l'éclair... Chez ces mêmes Hottentots, un jeune

homme ne jouit d'aucune considération s'il n'a fait preuve de

virilité... en battant sa mère!... Oh moeurs! Messieurs, je jouis de la

confiance illimitée des sauvages de l'Amérique: pourquoi cela?... c'est

parce que nous autres Français, nous sommes expansifs; nous sommes ce

peuple dont parle Jérémie: «peuple qui aime à remuer les pieds, et ne

demeure point en repos;»[118] oui, nous sommes cette nation «vive,

enjouée, quelquefois imprudente, qui fait sérieusement les choses

frivoles, et gaîment les choses sérieuses[119],» et l'on nous dit

descendus de Pluton, du plus inexorable des dieux!...[120] Qu'importe!

qu'on nous laisse comme nous sommes: le capitaine Cook, était humain,

aussi trouva-t-il de la bienveillance, même chez les anthropophages;

mais le cruel Pizarre n'y rencontra que des hommes féroces comme lui.

Oui, les sauvages de l'Amérique sont pour moi... _en déshabillé_...

terme qu'il faut prendre au pied de la lettre... Ce sont de bonnes gens,

après tout; peu importe qu'ils se lavent, comme les Orientaux, en

commençant... _par les coudes_... ils entendent bien la plaisanterie...

(il faut avoir diablement d'esprit pour être sauvage!) Ces malheureux

font tout ce qu'ils peuvent pour m'être agréables... je ne leur cherche

donc point de défauts, et puisqu'à la faveur de mon _harnais_, je trouve

à souhait un pays admirable, je suis bien déterminé à faire servir les

moindres incidents aux plaisirs de la gaîté; oui, l'ouest de l'Amérique

est un pays de bons vivants et de joyeux noëls; aussi je mets de côté

mes petites répugnances, et je fais potage avec eux... en famille... Les

Chefs ou _Sagamores_, comme vous les appelez, sont les plus sociables

des hommes qui fument et prennent leurs repas en croisant les jambes;

les pauvres diables se contentent de peu, et ne pressurent pas leurs

sujets... modération rare chez les Souverains!... En Europe, je pensais

souvent, bien souvent, à ce joli mot du grand Henri à de braves

campagnards qui venaient lui offrir une petite _dotation_... pour son

fils, le Dauphin de France: «Non, non, mes enfants, leur dit-il, c'est

beaucoup trop pour de la _bouillie_.» D'autres sauvages, les Africains,

par exemple, sont plus ombrageux; ils donnent carte blanche à leur

roi..., mais seulement après qu'il s'est fait amputer _le bras

gauche_... en témoignage de son dévoûment au peuple...; avertissement

salutaire donné au bras droit!... C'est l'équivalent du boulet du

citoyen Marat... Ces peuples ont de singulières coutumes: les ministres

du Prince assistent au conseil, en se tenant... _dans de grandes cruches

d'eau fraîche_... Les sujets se croiraient déshonorés s'ils ne

partageaient le sort de leur maître: le roi est-il borgne, boiteux ou

mutilé? ils se privent du membre correspondant. Sous le rapport de la

religion, leur extravagance est la même: les uns adorent le serpent, les

autres le coq; ceux-ci un animal féroce, ceux-là un fleuve ou une

cascade... Le soleil, la lune, les astres, les pierres, ont leurs

partisans...; quelques-uns adorent indifféremment leur roi... ou un

_lézard_[121]. Je dois vous dire, pour terminer, que personne ne voit

manger le roi, en Afrique; il est même défendu, sous peine de mort, de

le regarder lorsqu'il boit. Un officier donne le signal avec deux

baguettes de fer, et tous les assistants sont obligés de se prosterner.

L'échanson qui présente la coupe, doit avoir le dos tourné vers lui, et

le servir dans cette posture. On prétend que cet usage est institué pour

mettre la vie du Prince à couvert de toutes sortes de charmes et de

sortiléges... Un jeune enfant, qu'un de ces despotes aimait beaucoup, et

qui s'était endormi près de lui, eut le malheur de s'éveiller au bruit

des deux baguettes, et de lever les yeux sur la coupe au moment où le

roi la touchait de ses lèvres. Le grand-prêtre s'en aperçut et fit

immédiatement tuer l'enfant: il jeta ensuite quelques gouttes de son

sang sur les habits du roi, pour expier le crime et prévenir de

redoutables conséquences...

[117] Platon. _Des lois_.

[118] Bible. Jérémie, chap. XIV.

[119] Montesquieu. Esprit des Lois.

[120] Une tradition des Druides.

[121] Voyez l'intéressant ouvrage de Douville.

Les pionniers poussèrent un cri d'indignation...

Enfin, _la dernière poincte des morceaux fut baffrée_, comme dit

Rabelais, au milieu des récits d'exploits personnels, et au dire de

plusieurs, si la fortune n'avait pas été inconstante, maints beaux et

bons daims, cerfs et daims bons et beaux, leur eussent servi de

trophée... Ce ne fut que quand la vanité fut bien satisfaite, et la faim

à peu près apaisée, que les chasseurs discutèrent les événements de la

journée avec le calme et la modération en harmonie avec leurs manières

habituelles, et qui eussent fait honneur à de plus doctes assemblées...

Quiconque pouvait raconter une histoire intéressante, était sûr d'être

écouté... Daniel Boon, malgré son grand âge, était rempli d'enjouement.

Les pionniers s'étendirent sur leurs peaux d'ours, et écoutèrent les

aventures des guerriers sauvages; il faut désespérer, lecteur, de

conserver la moindre partie de l'intérêt qu'ils donnèrent à leurs

récits, car c'est dans un désert, au milieu des prairies de l'Amérique,

qu'il faut les entendre. Un chasseur raconta qu'un jour, étant à la

chasse, il vit un daim blanc sortir d'un ravin; au moment de l'ajuster

il en aperçut sept autres, tous aussi blancs que la neige; il leur

envoya plusieurs balles, mais inutilement; désespérant de son adresse,

il rentra au village; un vieux sauvage le consola, et lui dit que ces

daims blancs étaient enchantés, et ne pouvaient être atteints que par

des balles d'un métal particulier; il promit de lui en foudre, mais il

ne voulut pas qu'il fût présent à l'opération.

Un autre orateur se leva et dit: Nouvellement revenu de Hoppajewos (pays

des songes), je vais raconter comment les choses s'y passent, et ce que

j'y ai vu. Si on me dit «tu rêves comme font les malades ou les buveurs

d'eau de feu» je répondrai «vas-y voir...» Il n'y a, dans le pays des

songes, ni jour ni nuit; le soleil ne se lève ni ne se couche; il n'y

fait ni chaud ni froid on n'y connaît ni le printemps ni l'hiver... on

n'y a jamais vu ni arc ni flèche, ni tomahawck. La faim dévorante, et la

soif ardente y vinrent, dit-on, dans les temps anciens, mais les sachems

(chefs) les précipitèrent dans le fond de la rivière, où elles sont

encore aujourd'hui. Ah le bon pays!... a-t-on envie de fumer? partout on

trouve l'opwâgun (la pipe); il n'y a qu'à la porter à la bouche...

Veut-on se reposer au pied d'un arbre? on n'a qu'à étendre le bras, on

est sûr de rencontrer la main de l'amitié... La terre étant toujours

verte et les arbres en feuilles, on n'a besoin ni de peaux d'ours, ni de

wigwhams. Quelqu'un veut-il voyager? le courant des rivières le porte où

il veut aller, sans le secours des pagayes... Ah le bon pays!... Veux-tu

manger? dit le cerf à ceux qui ont faim; prends seulement mon épaule

droite, et laisse-moi aller dans les bois de _Nenner-Wind_, elle y

repoussera bientôt, et l'année prochaine, je reviendrai t'offrir la

gauche; mais prends garde de trop détruire, parce qu'à la fin tu

n'aurais plus rien...--Tiens, dit le castor, coupe ma belle queue, je

puis m'en passer jusqu'à ce qu'elle repousse, puisque je viens de finir

mon habitation. Ah le bon pays!... on n'y fait que boire, manger, fumer

et dormir.»

Un troisième orateur, un vieux guerrier aveugle, se leva et adressa aux

pionniers un discours qui leur fut traduit par Daniel Boon.

--«Amis du _Point du jour_[122], vous n'avez donc ni wigwham, ni feu, ni

peaux d'ours? Restez avec nous, nous vous donnerons de la venaison et de

la terre. Amis, on vous a dit bien des mensonges à notre égard; avec ce

grain de _wampum_[123], nous vous nettoyons les oreilles pour qu'elles

puissent mieux entendre ce qui est vrai, et rejeter au loin ce qui ne

l'est pas; nous purifions vos coeurs avec la fumée de cet opwâgun. Amis

du Point du jour, encore quelques lunes, et nos tribus auront passé

comme un songe... En effet, qu'est-ce que la durée d'un guerrier, d'une

famille, d'une nation, comparée à celle de ce fleuve rapide, qui coule

éternellement sans jamais tarir?... Cette déplorable catastrophe n'est

pas la seule source des regrets qui ont inondé mon coeur d'amertume...

Après les jours funestes, le soleil, comme pour dissiper l'effroi des

hommes et les consoler, reparaît aussi brillant que la veille; mais le

soleil des enfants de ma jeunesse, qui se coucha longtemps avant l'heure

de la nature, ne reparaîtra jamais!... jamais les yeux de ma vie ne les

reverront!... leur mère, Agonéthya, brisée sous le poids de la douleur,

comme les glaces de l'hiver sous les pieds du voyageur, me quitta aussi

pour les suivre! Au lieu de six chasseurs intrépides, mon écorce[124]

n'abrita plus, mon feu n'éclaira plus que la solitude d'un homme accablé

de ses pertes! Je l'abandonnai, ce feu, ainsi que la chasse et la pêche,

et je vécus de larmes et de regrets; comme les oiseaux nocturnes, je

fuyais la lumière du jour; et comme la martre farouche, j'habitais les

lieux les plus écartés de la vue des chasseurs!... Pourquoi le bon

génie, au lieu de protéger les hommes, (auxquels il a refusé la fourrure

du castor, la vitesse de l'aigle et la force de l'élan,) permet-il au

mauvais esprit de couvrir leurs sentiers de feuilles, de piéges et de

précipices? Qu'est-ce qu'un guerrier dont le frisson de la décrépitude

fait trembler les mains et chanceler les pas? incapable de bander son

arc, de lancer son tomahawck et de remplir sa chaudière, il ressemble au

nuage qui a lancé son tonnerre et n'est plus qu'une vapeur humide et

légère, jouet de la brise et des vents; j'existe!... et cependant je ne

suis plus! les douleurs m'accablent!... mes oreilles se ferment!... je

deviens sourd à la voix de l'amitié, comme à celle de la nature, qui

parle si mélodieusement dans le chant des oiseaux!... les brouillards

avant-coureurs de la mort, m'environnent; mes yeux ne voient plus! je ne

reconnais mes amis qu'après leur avoir serré la main!... Jadis, lorsque

j'étais entouré de mes enfants, je ne vivais que de plaisirs et

d'espérances!... leur départ pour le grand _pays de chasse_[125] a

flétri mon espoir, comme les guerriers flétrissent l'herbe sur laquelle

ils ont longtemps campé!... ce qui me reste de vie ne mérite pas plus ce

nom que les rayons de la lune, affaiblis par les nuages, ne méritent

celui de lumière!... Amis du Point du jour, mettez la main sur mon

coeur; sentez-vous comme il bat? voyez-vous comme mes vieilles veines se

gonflent? comme mes yeux rétrécis s'agrandissent? cela vient du plaisir

que j'ai de me trouver avec des hommes généreux... Asseyez-vous sur nos

peaux d'ours, et fumons ensemble, chez nous, c'est le symbole de

l'amitié et du bon accord...»

[122] Européens.

[123] Voy. le chap. Ier.

[124] Mon toit.

[125] Partir pour le grand pays de chasse: mourir.

Les pionniers formèrent un grand cercle, et, assis sur les peaux d'ours,

ils fumèrent amicalement le calumet, avec les guerriers sauvages...

--Docteur Hiersac, vous nous disiez tantôt que vous aviez été en

prison,--dit le capitaine Bonvouloir, après un moment de silence.

--Je passai dix ans _sous_, _sur_, ou _dans_ les pontons d'Angleterre,

et cela, pour avoir voulu exécuter au Canada, ce que, jadis, Jeanne

d'Arc fit en France; mais je n'ai pas _succédé_[126] dans mon

entreprise...

[126] Du verbe anglais, _to succeed_, réussir...

--Plaît-il?...

--Je dis que je n'ai pas _succédé_ dans mon entreprise...

---Vous voulez dire: que vous n'avez pas _réussi_ dans votre entreprise?

--Oui; cependant j'aurais dû m'attendre au ressentiment qui éclata sur

ma tête... les pontons!!... j'eus occasion de réfléchir sous ce toit

d'infortunes!... j'y fis des repas dont l'amertume n'est pas encore

passée!... si je me rappelle mon séjour dans ce lieu abominable! le

temps avec sa _lime_ et son _éponge_...

--C'est faux!--s'écria le capitaine Bonvouloir...

--Comment; c'est faux!...

--Je m'explique; la mythologie nous dit: qu'un vieillard ailé, _armé

d'une faux_, et traversant l'espace d'un vol rapide et continu... figure

le temps...

--Une faux ou une éponge, il n'importe,--continua le docteur;--la nuit

de mon arrestation fut la plus terrible et la plus longue que j'eusse

encore passée;... cette disposition de l'homme à faire le mal, est-elle

_coévale_...[127]

[127] _Coéval_, mot anglais qui signifie _contemporain de_...

--Plaît-il?...

--Je demande si cette disposition de l'homme à faire le mal est

_coévale_ à sa création;... mon imagination fut sillonnée par le poison

corrosif de l'abattement...

--Holà! docteur, s'écria le capitaine,--vous avez donc rompu avec la

simplicité et le naturel? vous êtes bien loin de votre _original

français_.

--Voyons, capitaine, passez-moi quelques _barbarismes_, quelques

_anglicismes_; j'ai, il est vrai, sucé la langue française avec le lait,

comme on dit, mais il y a soixante-dix ans que j'en suis complétement

_sevré_!... Renoncer à nos vieux mots si naïfs!... _nenni_! Je

renoncerais plutôt aux riants coteaux, aux douces prairies où j'ai tant

de fois entendu le chant mélodieux des oiseaux.

Le capitaine promit au vieux docteur de ne plus l'interrompre, et

celui-ci fit aux pionniers l'histoire de sa longue captivité.

L'irlandais Patrick était plus attentif à ce qui se passait à la

_cuisine_ qu'au récit de M. Hiersac.

--Colonel Boon,--dit-il enfin au guide,--si vous vouliez avoir

l'obligeance de dire quelques mots à _nos amis_, les sauvages, je

goûterais volontiers de cette _anguille_ dont ils se régalent...

--Peste! quel appétit!... vous mourrez d'une indigestion, M.

Patrick,--observa Boon.

--Je jouis d'un tempérament de Tartare,--répliqua l'Irlandais.

--A votre service donc; nos amis, les guerriers, seront enchantés de

vous être agréables.

Le chasseur dit quelques mots aux sauvages qui se hâtèrent de servir

Patrick.

--C'est un mets délicieux!--s'écria celui-ci,--capitaine Bonvouloir,

vous avez raison; un souper sans apprêts fait espérer un sommeil fort

doux et qui ne sera troublé par aucun songe désagréable... cette

anguille est succulente...

--M. Patrick, je suis enchanté que vous rendiez justice à nos

rivières,--dit Daniel Boon en souriant;--je serai l'interprète de vos

bons sentiments auprès de nos amis, les guerriers de l'expédition...

--Cette anguille est de l'espèce connue sous le nom d'_anguilles

argentées_[128],--observa le docteur Hiersac:--au commencement de

l'automne, elles descendent nos rivières pour se rendre à la mer; elles

sont grasses, délicates et très recherchées. Vous n'ignorez pas,

Messieurs, que Numa (selon Cassius Hamina) fit une loi pour interdire,

dans les banquets, les poissons sans écailles. Vous savez aussi que la

peau des anguilles est épaisse: Verrius nous apprend qu'on s'en servait,

à Rome, pour châtier les enfants des citoyens. M. Patrick, l'homme se

procure tout aujourd'hui par sa force et son adresse,--continua le vieux

Docteur;--l'_essence d'Orient_, et ce qui la produit, l'_ablet_[129] ne

passera plus à travers les _losanges de chanvre_...

[128] Silver eels.

[129] L'_ablet_ est un petit poisson d'eau douce, aux écailles

argentées, vives et brillantes. Il tire son nom de sa blancheur,

_able_ n'étant que la traduction du latin _albus_ avec une simple

transposition de lettres. C'est avec les écailles et même avec la

membrane qui enveloppe tout le corps et le péritoine de l'able que

l'on obtient, à l'aide de l'ammoniac, l'essence d'Orient employée

pour la coloration des perles fausses... _Ablette de mer_ est un

poisson de genre ombrine, et de la famille des _sciénoïdes_.

(_N. de l'Aut._)

--Plaît-il?--s'écria le capitaine...

--Je dis que l'_ablet_ ne passera plus à travers les _losanges de

chanvre_... ou les filets... si vous l'aimez mieux... et nos Dames ne

pourront, désormais, se plaindre du défaut de galanterie de nos

pêcheurs; c'est en vain que les _vifs-habitants des eaux_ ont

l'immensité de l'Océan pour refuge; on les y poursuit, et l'adresse de

l'homme est toujours victorieuse dans cette lutte... les _Belles_ des

différents pays (grâce à l'intrépidité de nos marins), peuvent ajouter à

leurs ornements tous les jolis riens de la coquetterie... La pêche,

Messieurs, est devenue un art véritable, et Neptune a pu s'apercevoir du

dépeuplement progressif de son empire...

--Aïe! aïe! aïe! s'écria le capitaine Bonvouloir en faisant la grimace

de Panurge achetant les moutons de Dindenaut;--docteur Hiersac je vous

rends les armes: «la pêche est devenue un art véritable et Neptune a pu

s'apercevoir du dépeuplement progressif de son empire!...» Parole

d'honneur! voilà qui l'emporte sur tout ce que j'ai entendu jusqu'à

présent!... Mais, dites-nous, colonel Boon, comment se fait cette

opération... dont vous nous parliez tantôt...--et le marin jeta un coup

d'oeil, à la dérobée, sur le couteau suspendu à la ceinture du Natchez,

Whip-Poor-Will.

--Vous voulez parler du _scalpage_...

--Oui.

--Oh... rien de plus simple,--dit le vieux chasseur avec le plus grand

sérieux, et sans interrompre son repas;--pour _scalper_, le Natchez,

notre ami, saisit sa victime par les cheveux, et les entortille ensemble

afin de séparer la peau de la tête; lui mettant ensuite un genou sur

l'estomac, il tire de sa gaine le fatal mokoman (couteau), cerne la peau

du front, et arrache la chevelure.

Daniel Boon fit un geste très expressif. En entendant cette terrible

mais fidèle description de l'opération du scalpage, les pionniers

poussèrent un cri d'horreur. Deux Alsaciens, qui, jusque-là avaient peu

goûté les préceptes hygiéniques rappelés par le capitaine Bonvouloir,

perdirent l'appétit pour le reste de la soirée.

--Le Natchez accorde quelquefois de petits adoucissements,--continua

Boon.

--Oui, de ces adoucissements qui font grincer des dents,--s'écria le

marin avec effroi.--«Ils vous font cesser de vivre avant que l'on soit

mort[130].»

[130] La Fontaine, _le philosophe scythe_.

--C'est la coutume, chez les sauvages, de scalper leurs

ennemis,--continua Boon.--Le Natchez fait cette opération de la manière

la plus _chirurgicale_.

--Je conçois que la faim puisse porter l'homme à manger son

semblable;--reprit le marin français--un sentiment naturel nous fait

préférer notre propre conservation à celle d'autrui; dans de pareilles

circonstances toute loi cesse... ou, au moins, semble cesser... et

l'homme, n'a plus d'égal ou de maître... s'il est le plus fort. Je

comprends également que l'aigle et le vautour osent affronter les orages

à la poursuite de leur proie; l'impérieuse nécessité les excite; mais

que des êtres humains, non encore sortis de cet état primitif que les

poètes appellent l'_âge d'or_; que ces êtres humains, dis-je,

abandonnent leurs villages où ils vivent en paix, pour aller, à de

grandes distances, en exterminer d'autres et se repaître de leur

chair... C'est une chose incroyable et dont on ne peut se faire une

idée, à moins d'être un ALI-PACHA, ou un stoïcien aussi froid que

Chrysippe!... Malheureux jeune homme!--s'écria le capitaine en

s'adressant à Whip-Poor-Will, qui continuait tranquillement son

repas,--aveugle Natchez! les exhortations de nos missionnaires ne

peuvent donc rien sur vos natures sauvages!... Un genou sur l'estomac et

deux coups de couteau!... Juste ciel! mais jamais pareille chose ne

s'est vue!...

--Pardonnez-moi, capitaine,--dit le jeune antiquaire Wilhem;--les

Germains scalpaient aussi; c'est le _decalvare_[131] mentionné dans la

loi des Wisigoths: c'est le _capillos et cutem detrahere_[132] encore en

usage chez les Francs, vers l'an 879, d'après les annales de Fulde;

c'est le _hettinan_ des Anglos-Saxons. Pour _scalper_[133], le Scythe

faisait d'abord une incision circulaire à la hauteur des oreilles; et

prenant la tête par le haut, il en arrachait la peau... en la secouant,

et non sans efforts, dit l'élégant Hérodote. Il pétrissait ensuite cette

peau entre ses mains, après en avoir gratté toute la chair avec une côte

de boeuf; quand il l'avait bien amollie, il s'en servait comme d'une

serviette, ou la suspendait à la bride de son cheval. C'est ce qui avait

donné lieu au proverbe: «opérer comme dans une manufacture scythe...»

[131] _Decalvare_, peler la tête.

[132] _Detrahere_, arracher; _detrahere cutem et capillos_, arracher

le cuir chevelu.

[133] Hérodote dit: pour _écorcher une tête_.

Le lecteur nous pardonnera, sans doute, tous ces détails. «Si je

n'avais égayé la matière, dit Voltaire, personne n'eût été

scandalisé..., mais aussi personne ne m'aurait lu.»

--Les habitants des îles Canaries,--dit le vieux docteur

Canadien,--regardaient l'effusion du sang avec horreur; ayant un jour

capturé un vaisseau espagnol, leur haine pour cette nation ne leur fit

point imaginer de plus rigoureuse vengeance que d'employer les

prisonniers à garder les chèvres, occupation qui passait, chez eux, pour

la plus misérable. Certes, Apollon ne se fût pas fait berger dans ce

pays... Mais les habitants des îles Kazegut sont idolâtres, et d'une

cruauté extrême pour leurs prisonniers: ils leur coupent la tête,

l'écorchent, en font sécher la peau garnie des cheveux, et en ornent

leurs cabanes comme d'un trophée...

--Pour en revenir au scalpage,--dit le docteur Wilhem;--les cruautés qui

se commettent dans les guerres des peuples de l'Afrique, font frémir.

Ceux qui tombent vivants entre les mains de leurs ennemis, doivent

s'attendre aux plus horribles tourments. Après les avoir longtemps

tourmentés, les vainqueurs leur font une incision d'une oreille à

l'autre, appuient un genou contre l'estomac, et leur arrachent la

mâchoire inférieure... qu'ils emportent comme un trophée... Leurs

combats sont d'épouvantables boucheries; les vainqueurs dévorent les

vaincus, et en suspendent les mâchoires à l'entrée de leurs cabanes.

--Colonel Boon,--dit l'Irlandais Patrick au Guide;--est-il bien sûr que

je mangerai de la venaison et des pommes de terre, au moins... _trois

fois_ la semaine?...

--Tous les jours, M. Patrick, tous les jours,--répondit le

chasseur.--Whip-Poor-Will vous présente ses _scalps_ ou _chevelures_

acquis par le procédé que vous savez;--ajouta Boon en s'adressant au

capitaine Bonvouloir, qui recula de trois pas, et lança un regard

farouche au jeune sauvage--ne manifestez aucune répugnance, il est même

_convenable_ que vous les _palpiez_, mais avec les plus grandes

précautions.

--Les palper?... qui, moi?...--s'écria le marin épouvanté:--palper des

chevelures humaines!

--C'est l'usage;--dit Daniel Boon--et ce serait témoigner du mépris pour

leurs coutumes les plus sacrées, que de vous y refuser; il y aurait

même... du danger...

--Je palpe, colonel, je palpe!--s'écria vivement le capitaine en

touchant les scalps avec un dégoût qu'il ne put surmonter.

--C'est une grande marque de confiance,--continua Boon--ils accordent

rarement cette faveur aux étrangers... A votre tour, docteur Wilhem;

rendez cet hommage à l'héritage de leurs pères; c'est la généalogie du

Natchez, sa propre vie de gloire et de combats; faute d'histoire et de

monuments, le sauvage se revêt ainsi du témoignage de ses exploits...

Le Natchez Whip-Poor-Will présenta successivement ses scalps à tous les

pionniers, et chacun lui adressa un petit compliment sur sa vaillance...

--Colonel Boon, vous serait-il agréable de nous donner quelques détails

sur la jeunesse du Natchez Whip-Poor-Will? demanda le capitaine, qui

tenait à connaître les antécédents de ses commensaux.

--Très volontiers, répondit Boon.

Le chant nasal des sauvages se changea graduellement en murmures confus,

et cessa enfin tout-à-fait; quelques-uns se roulèrent dans leurs

_blankets_[134] et s'étendirent sur le gazon. Les pionniers alsaciens

bourrèrent leurs pipes et abandonnèrent les cartes pour se joindre au

groupe des auditeurs impatients... Daniel Boon se leva, prit l'attitude

d'usage, réfléchit un instant, et raconta aux étrangers les

particularités les plus saillantes de la jeunesse de son compagnon.

[134] Couverture de laine.

«La tribu des Natchez réside sur les bords du Tombecbée, faible

tributaire du Mississipi. Dans cette tribu il y avait un guerrier d'une

grande férocité; le jeune sauvage acquit beaucoup d'influence au

conseil; les _Sachems_[135] l'avaient surnommé _la grande bouche_, à

cause de sa brillante élocution. Si Whip-Poor-Will était la terreur de

ses ennemis, il n'en était pas moins redouté des siens, qui se

glorifiaient de l'avoir pour chef de guerre, mais n'avaient avec lui

aucun rapport amical: sa hutte était isolée, et il vivait seul. Il y

avait dans le même village un autre Indien qui jouissait d'une grande

réputation de bravoure. Un jour, Whip-Poor-Will le rencontra en présence

d'un tiers; _Panima_ (c'était le nom de ce guerrier) se servit, à son

égard de plusieurs expressions insultantes; notre ami, furieux, tire son

couteau, fond sur lui et l'étend mort à ses pieds... La nouvelle de ce

meurtre répand la consternation dans le village; les habitants accourent

en foule sur le lieu du combat; Whip-Poor-Will ne fait aucune tentative

pour s'échapper, et présentant le couteau encore sanglant au plus proche

parent de sa victime, il lui dit: «Ami, j'ai tué ton frère; tu vois,

j'ai creusé une fosse assez grande pour deux guerriers; je suis disposé

à y dormir avec lui.» Tous les amis du mort refusent le couteau que leur

présente Whip-Poor-Will; alors il se rend au Wigwham[136] de la mère de

la victime et lui dit: «Femme, j'ai tué ton fils; il m'avait insulté,

mais il n'en était pas moins ton fils, et sa vie t'était chère; je viens

me mettre à ta disposition; si tu veux m'adopter, je ferai tout ce qui

sera en mon pouvoir pour te rendre l'existence agréable; sinon, je suis

prêt à _partir pour le grand pays de chasse_[137].» La _Squaw_, (femme)

lui répondit: «Mon fils m'était bien cher; c'était le soutien de mes

vieux jours, et tu l'as plongé dans le _long sommeil_[138]; je le

pleurerai longtemps; mais il y a bien assez d'un mort; si je prenais ta

vie, ce ne serait nullement améliorer ma condition; je serais heureuse

si tu voulais être mon fils à sa place, m'aimer, et prendre soin de moi

comme lui, car je suis bien vieille...» Whip-Poor-Will, reconnaissant de

la sollicitude de la Squaw qui voulait lui sauver la vie, accepta

aussitôt cet arrangement. Vous savez que chez les sauvages, il faut

qu'un meurtrier apaise le ressentiment des parents de sa victime, sinon

l'exil ou la mort est son partage; ordinairement les chefs interviennent

dans ces négociations, et, le plus souvent, l'on s'accommode à

l'amiable... Whip-Poor-Will alla donc habiter le wigwham (hutte) de la

Squaw. Cependant un guerrier du village, après quelques mois de

réflexions, résolut de venger la mort de son parent, et tua un des

frères de Whip-Poor-Will; celui-ci rencontra l'assassin le jour même et

lui dit: «Néhankayo, ce soir je dormirai après avoir invoqué le

Grand-Esprit; si je puis te pardonner avant le lever du soleil, tu

vivras; sinon, tu mourras...» Le guerrier tint parole; il dormit, mais

le sommeil n'amena pas le pardon: il fit dire au meurtrier qu'il n'y

avait plus d'espoir pour lui, et qu'il l'engageait à se résigner à son

sort. Néhankayo, averti à temps, s'enfuit du village. Le sauvage est

infatigable à la poursuite d'un ennemi: il sait attendre mais non pas

oublier... Le Natchez chercha Néhankayo pendant longtemps, dans les

prairies, dans les bois, dans les montagnes; mais celui-ci, constamment

sur ses gardes, évitait sa rencontre. Whip-Poor-Will change de tactique;

il se cache, et attend le meurtrier de son frère, comme un tigre attend

sa proie; il le rencontre enfin, l'arrête et lui dit: «Néhankayo, il y a

longtemps que je te cherche: meurs donc!» Le sauvage ne change pas de

contenance et découvre sa poitrine; Whip-Poor-Will arme sa carabine,

fait feu, et l'étend mort... Après cet acte de vengeance, il se rendit

au village des Creeks; il avait juré de _manger la nation entière_,

serment indien qui annonce une guerre d'extermination; mais il fut fait

prisonnier après avoir _scalpé_ neuf des principaux guerriers. Les

derniers rejetons de la race des Natchez, bien que dépouillés de leur

grandeur primitive, conservent encore toutes les qualités de l'héroïsme

sauvage. Whip-Poor-Will prouva aux Creeks qu'il était digne de ses

aïeux, et réussit à leur échapper. Il fut adopté par la tribu des

_Ioways_, où il avait cherché un refuge. Pendant son séjour chez ces

derniers, il se fit de nombreux ennemis. Cependant il y avait une

créature qui l'aimait, c'était la jolie fille d'un Sachem du village;

elle avait beaucoup d'adorateurs, et la renommée de sa grande beauté

s'étendit de telle façon que non seulement les guerriers de sa tribu,

mais encore ceux des villages voisins, recherchèrent sa main. Le Natchez

la demanda, et personne n'osa se déclarer le rival de ce redoutable

champion: Il l'épousa; la jeune indienne l'aima avec toute l'ardeur

d'une nature sauvage; le guerrier n'avait jamais goûté un pareil

bonheur; son front se dérida et sa férocité disparut: on eût dit un

tigre apprivoisé. L'influence qu'exerçait la jeune _Squaw_ (femme) sur

l'esprit de son époux, était sans bornes; mais le Natchez vit s'évanouir

rapidement son bonheur domestique; sa _bien-aimée_ mourut. Le guerrier

se fit une profonde incision dans les chairs pour apaiser la

colère du Manitou, et témoigner sa tendresse à la créature chérie

qui l'avait quitté... Il rendit ensuite les derniers devoirs à

_Woun-pan-to-mie_[139]. De retour dans son _wigwham_ (hutte), il en

défendit l'entrée à tous, et le silence qui y régnait était celui de la

tombe. Au bout de quelques jours, il en sortit magnifiquement paré; ses

yeux brillaient de cet éclat qui leur est ordinaire, mais sa physionomie

ne trahissait aucune émotion. Il se rendit, d'un pas ferme, à l'endroit

où était ensevelie celle qu'il avait tant aimée, cueillit une fleur et

la déposa sur la tombe; se retournant ensuite vers le soleil levant, il

se mit en marche à travers la vaste prairie qui s'étendait devant lui.

Où allait-il? partait-il pour une expédition?... Mais quel était le

motif d'une détermination de ce genre? un rêve, un faux rapport, la

bouillante impatience d'une jeunesse longtemps oisive, le désir d'élever

la gloire de leur nation, ou celui de mériter les applaudissements et

l'admiration des femmes, en chantant devant elles leurs prouesses et

leurs victoires...

[135] Vieillards.

[136] Cabane.

[137] Mourir.

[138] Tu l'as tué.

[139] L'Hermine.

Daniel Boon fit une pause; l'expression d'une tristesse soudaine avait

paru sur les traits du Natchez, lorsque son vieil ami prononça le nom de

_Woun-pan-to-mie_; mais il reprit bientôt son maintien calme; rompant,

de sa voix sombre et imposante, le silence qui avait succédé à cette

première partie du récit, il fit entendre quelques mots gutturaux...

Daniel Boon continua:

«Après avoir parcouru les bois pendant plusieurs, jours, le Natchez

s'arrêta et s'étendit sur le gazon de la prairie, en attendant le lever

de la lune qui guide les pas du voyageur pendant la nuit. La lumière de

la pâle constellation commençait à poindre au-dessus de l'horizon;

Whip-Poor-Will n'était encore qu'assoupi, lorsqu'il crut entendre des

gémissements humains; d'un bond il fut sur pieds, et aperçut une vieille

femme toute décrépite brandissant un _tomahawck_[140], et se disposant à

massacrer une jeune indienne qu'elle tenait par les cheveux; celle-ci

était agenouillée, et implorait miséricorde; le Natchez reconnaît en

elle sa jeune compagne, se précipite furieux sur la sorcière, lui fend

la tête d'un coup de _tomahawck_, et tend les bras à _Woun-pan-to-mie_,

lorsque la terre, s'entrouvrant tout-à-coup, les deux femmes

disparaissent à ses yeux. Whip-Poor-Will veut saisir sa bien-aimée, mais

l'abîme se referme, et le guerrier ne rencontre sous sa main qu'un

énorme bloc de sel, dont il avait cassé un morceau dans sa

fureur...[141] Notre ami ne retourna plus au village des Ioways; je le

rencontrai à la chasse, il me demanda l'hospitalité, et depuis ce temps,

nous partageons le même _wigwham_ et les mêmes périls...

[140] Le Tomahawck est une petite hache en acier poli, dont la

contre-partie est un morceau de fer octogone et creux, et qui sert

de pipe. C'est sur le manche de cette arme que les sauvages marquent

le nombre de _scalps_ (ou chevelures) qu'ils ont enlevées.

[141] Cette légende est connue au Missoury, sous le nom de _Légende de

la rivière Saline_.

(_N. de l'Aut._)

Un long silence succéda au récit de Daniel Boon; tous les regards se

portèrent sur le Natchez, qui soutint cet examen avec le maintien assuré

et l'impassibilité de sa race.

--Ainsi, colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la

venaison et des pommes de terre, au moins _trois fois_... la

semaine?...--demanda l'Irlandais Patrick en rompant le silence...

--_Tous les jours_, M. Patrick, _tous les jours_,--répondit Boon.[142]

[142] L'Irlandais ne mange de viande _qu'une fois l'an_... au jour de

Noël. Voy. Selections from the evidence received by the Poor Irish

Inquiry commissionners (1835).

(_Note de l'Aut._)

--Me voilà enfin sur cette terre d'Amérique, terre de paix et de

bénédiction,--continua Patrick,--le Tout-Puissant en soit loué!!... Que

ces forêts sont belles et délicieuses! le chant des oiseaux qui les

habitent, la beauté des arbres, le silence imposant qui y règne, tout

cela m'enchante!... On a raison de dire que l'homme pauvre ne se porte

pas bien; que son état est celui d'un individu continuellement malade.

Mais regardez-moi, Messieurs, voilà le résultat d'un long séjour dans

les cachots. «Ne craignez rien de ce qu'on vous fera, dit saint Jean

l'Apocalyptique, le diable mettra quelques-uns de vous en prison, afin

que vous soyez éprouvés...» Examinez-moi donc, docteur Hiersac; un

anatomiste ne saurait mieux choisir pour une démonstration ostéologique;

n'ai-je pas l'air de l'homme transparent des Foires ou de ce Tytie de

l'antiquité, qui, par l'excès de ses souffrances, était réduit à rien?

Je ne suis qu'un fantôme! et que faire contre les persécutions? le

proverbe dit: «Si la _cruche_ donne contre la pierre, _tant pis pour la

cruche_, si la _pierre_ donne contre la cruche, _tant pis pour la

cruche_...» Mais me voilà définitivement sur le chemin de la fortune;

les chrétiens de ce continent ne me refuseront pas leurs bons avis, je

l'espère... Je vous supplie, Messieurs, de verser quelques consolations

dans mon âme, et d'éclairer ma conduite du flambeau de votre expérience.

Je me transporte déjà, en imagination, vers les temps de bonheur et de

prospérité future, où, du seuil de ma maison, je verrai mes prairies

verdir, mes champs se couvrir de moissons, mes bestiaux croître et

multiplier, mon verger chargé de fruits; tout cela doit naître d'une

terre qui m'appartiendra, et dont la fécondité me récompensera de mes

sueurs!... En Irlande, dans le Connaught, je ne possédais aucun bien...

si ce n'est mon âme... parce qu'elle n'a pu être vendue à l'encan...

Dans l'Orégon, j'aurai une maison... des terres... et qui plus est, je

mangerai de la venaison et des pommes de terre, au moins... _trois fois_

la semaine... Enfin, je coulerai des jours aussi heureux que ceux

réservés par le Seigneur à ses élus! Quelque chose qui m'arrive

désormais, je ne pourrai dire que je n'ai pas eu ma part de bonheur!...

mais est-il bien sûr, colonel Boon, que je mangerai de la venaison et

des pommes de terre, au moins... _trois fois_... la semaine?

--Oui, M. Patrick, oui, vous mangerez de la viande et des pommes de

terre _tous les jours_... _tous les jours_; c'est la _mille et unième_

fois que je vous le répète; oui, vous mangerez le produit des travaux de

vos mains; votre femme (quand vous en aurez une) sera dans le secret de

votre ménage, comme une vigne qui porte beaucoup de fruits; vos enfants

seront tout autour de votre table comme de jeunes oliviers; oui, vous

mangerez de la venaison et des pommes de terre _trois fois par jour_...

_trois fois par jour_.

J'ai été bien malheureux!--continua Patrick,--mon histoire est celle de

plusieurs millions de mes compatriotes. Le tableau des misères humaines

est continuellement sous les yeux des malheureux Irlandais; sur les

terres à céréales, on sème des cailloux pour obtenir une herbe fine,

succulente, nécessaire, dit-on, à la nourriture des animaux de luxe, et

les pauvres fermiers en sont indignement chassés!... Qu'importe aux

lords les clameurs de quelques millions de mendiants qu'ils accablent

d'exactions!... A leurs yeux, ne sommes-nous pas ces Cananéens maudits

que Dieu vomit dans sa colère!... Nous la cultivons, cette terre

d'Irlande, oui, mais nous la cultivons comme Caïn, en méditant la

vengeance!... Angleterre, à quoi te sert de nous détruire!... crois-tu

assurer ta gloire et ton triomphe sur les ruines de nos cabanes?... tu

ne pourras nous dompter, et tes cruautés ne feront que graver plus

profondément dans nos coeurs, la haine que nous te portons! Notre

courage, qui t'a souvent procuré la victoire dans les batailles, saura

te résister! Opprimés par ta cupidité, relégués par l'orgueil de tes

nobles dans une classe prétendue abjecte, nous avons le droit de

protester!... Ces aristocrates!... eux dont les pères ont manié la carde

et peigné la laine, nous les outrageons quand, pour leur parler, nous ne

nous mettons pas la face dans la boue!... Irlande, ma pauvre patrie, tu

appelles à grands cris le jour qui te délivrera de tes oppresseurs; mais

tu gémiras peut-être longtemps encore sous le joug! tes bourreaux ont

prononcé sur tes enfants l'implacable anathème du Pharaon!...[143].

[143] «Opprimons-les avec sagesse, de peur qu'ils ne se multiplient

encore davantage, et que si nous nous trouvons engagés dans quelque

guerre, ils ne se joignent à nos ennemis.»

(Bible: Exode.)

--Allons, allons, calmez-vous; dit Daniel Boon à Patrick qui essuyait de

grosses larmes,--l'Amérique ne vous dit-elle pas: «Sois le bien-venu sur

mes rivages, Européen indigent; bénis le jour qui a découvert à tes

yeux, mes montagnes boisées, mes champs fertiles, et mes rivières

profondes: du courage donc. Pauvres Irlandais! affamés, nus, traités

avec un dédain insultant, la vie, pour vous, n'est qu'une vallée de

larmes! Où sera donc le terme de vos misères?... dans votre

anéantissement peut-être, si votre courage ne vous délivre de l'état où

vous êtes! Mais que faire pour en sortir, me direz-vous?... Faut-il

égorger ceux qui nous affament? Faut-il que la violence nous restitue la

portion de terre sur laquelle le ciel nous a fait naître, et qui devait

nous nourrir?... Tout est permis au peuple qu'on opprime pour secouer le

joug, et diminuer la mesure de ses maux. Sans propriété, sans

protection, sans espérances, que vous reste-t-il? Les haillons et le

désespoir!... Oui, pour vous, la misère est un _frein_, mais ce frein

dont les despotes de l'Orient déchiraient la bouche des malheureux

qu'ils subjugaient!... Puisque les lords sont sourds aux cris de

l'indigence, rappelez-leur cette terrible menace des bourgeois français

à leurs seigneurs: «Les Grands sont grands, parce que nous les portons

sur nos épaules; secouons-les, et nous en joncherons la terre!» Prends

garde, Grande-Bretagne! ne régnais-tu pas aussi en souveraine sur notre

continent! de ta main avide tu voulus nous étouffer au berceau; il nous

fallut tout créer pour te combattre; nous étions sans armes, sans

amis... Non... La Fayette descendit sur la plage américaine, et nous dit

que la France était avec nous. Un grand peuple applaudissait à nos

efforts, et attendait avec anxiété l'issue de la lutte; nous fûmes

vainqueurs, et quelle ne fut pas ta honte, lorsque la France, saluant

l'aurore de notre liberté, fit entendre ce cri qui retentit jusqu'à tes

rivages... L'Amérique est libre!...

--Courage, M. Patrick!--S'écria à son tour le vieux docteur

canadien,--vous voilà en Amérique, et _ubi panis et libertas, ibi

patria_[144]: Courage! le jour de la délivrance viendra pour l'Irlande;

vous aurez raison de ce pays «où beaucoup d'esclaves parlent avec plus

de liberté qu'on n'en accorde aux citoyens de plusieurs autres

contrées[145];» mais il faut végéter encore un peu dans la «fluente du

temps qui engloutit tout,» comme dit Voltaire... Il se passe des choses

bien horribles dans ce monde! Le repos, l'opulence, tous les avantages

pour les uns; les haillons, les fatigues, toutes les humiliations pour

les autres! Patience: rarement l'avenir manque de faire rendre compte

des malheurs du passé; la veille de la première éruption du Vésuve, on

se demandait (en se promenant parmi les fleurs qui couvraient son

sommet), si cette montagne était un volcan... Oui, il y a des peuples

bien misérables sur cette terre! Que l'homme mécontent de son sort se

transporte, en imagination du moins, chez ces malheureux qui, pour

tromper la faim, mêlent à la farine et au son, des écorces d'arbres

pilées, des racines desséchées et broyées, enfin tout ce qu'ils croient

capable de soutenir leur triste existence; qu'il apprenne alors à gémir

sur les vraies souffrances de l'humanité!... M. Patrick, votre patrie

n'a été, jusqu'ici, que le satellite de l'Angleterre, dont elle est

malheureusement trop voisine: mais l'heure de la délivrance approche!

Les Anglais ne parlaient-ils pas de purger complétement l'Irlande de sa

population?... C'est ce qu'ils appelaient le «balayage du pays!...[146]»

Et l'on demande «s'il est un homme doué de raison et de philosophie qui

puisse dire pour quel motif deux nations quelconques de l'Univers sont

appelées ennemies naturelles, comme si cela entrait dans les intentions

de l'Être Suprême et de la nature[147]...» Je dirai ici mon sentiment,

et quand même il m'attirerait l'exécration universelle, je ne

dissimulerai pas ce qui me paraît être la vérité; oui, il y a des haines

de race qui seront éternelles. Tacite parle de deux peuples séparés

seulement par un... _fleuve_... et se touchant... pour mieux se haïr...

Ce sont, en apparence, deux amis qui s'embrassent, mais en réalité, deux

rivaux qui voudraient s'étouffer!...[148]. Chez les Romains, aimer la

patrie c'était tuer et dépouiller les Barbares, et Rome affecta aux

guerres gauloises, un trésor particulier, perpétuel, sacré... C'est de

cette même Gaule qu'elle attend aujourd'hui la liberté!... Est-ce à dire

que je veuille bouleverser le monde?... Non, M. Patrick. Mais les

Anglais proclament le commerce «le véhicule du christianisme,» et

cependant l'Irlande est là, affamée, nue, courbée sous le joug de la

misère et de l'ignorance, s'agitant en vain sous le fer qui la

mutile!... L'Angleterre la châtie sans réserve et sans pitié, et cela au

dix-neuvième siècle, à la face du monde entier! Dans les jours de

malheur, elle lui promet amitié éternelle en échange du sang de ses

enfants; mais le danger passé, elle fait peser sur elle la plus lourde

tyrannie...[149]. Lors de la guerre d'Amérique, la Grande-Bretagne,

avare du sang des siens, prodiguait l'or pour acheter, aux électeurs

d'Allemagne, des régiments entiers à tant par tête; ces honteux marchés

lui étaient familiers, et elle payait à un haut prix les hommes qu'elle

obtenait des maisons ducales de Brunswick et de Hesse-Cassel, qui

vendaient leurs sujets: il y eut un tarif du sang!... On appelait ce

trafic, recrutement... Outre la somme convenue pour la solde,

l'entretien, on convenait encore de «payer pour chaque soldat qui serait

tué en Amérique... ou n'en reviendrait pas,» vingt livres sterlings, à

l'électeur marchand. Telle était une des clauses du traité avec le

landgrave de Hesse-Cassel[150]... On connaît la lettre de ce prince au

baron de Hohendorf, commandant des troupes hessoises en Amérique: «J'ai

appris avec un plaisir inexprimable le courage que mes troupes ont

montré, dit-il, et vous ne pouvez vous figurer la joie que j'ai

ressentie en apprenant que de mille neuf cent cinquante Hessois qui se

sont trouvés à l'affaire de Trenton, il n'en est échappé que trois cent

quarante-cinq; ce sont justement mille six cent cinquante hommes tués.

Et je ne puis assez louer la prudence que vous avez montrée en adressant

une liste exacte des morts à mon ministre à Londres. Cette précaution

était d'autant plus nécessaire, que les listes envoyées au ministère

anglais ne portaient que quatorze cent cinquante-cinq hommes morts. Il

en résulterait une différence de quarante-six mille deux cents florins à

mon préjudice, puisque, suivant le compte du lord de la trésorerie, il

me revient quatre cent quatre-vingt-trois mille quatre cent cinquante

florins, au lieu de six cent quarante-trois mille cinq cents, que j'ai

droit de demander, suivant notre convention. La cour de Londres observe

qu'il y avait une centaine de blessés qui ne devaient pas être comptés,

mais j'espère que vous vous serez souvenu des instructions que je vous

ai données à votre départ de Cassel, et que vous n'aurez pas cherché à

rappeler à la vie, par des secours inhumains, les malheureux dont vous

ne pourriez conserver les jours qu'en les privant d'un bras ou d'une

jambe.[151] M. Patrick, les enfants d'Erin firent entendre ce cri, au

jour de leurs triomphes: «Il faut secouer le joug de la tyrannie

anglaise! Il faut briser le lien anglais, source de tous nos

maux! Il faut en émancipant l'Irlande, couper la main droite de

l'Angleterre!...[152]» La cause de la France fut, à vos yeux, celle de

tous les peuples asservis qui aspiraient à la liberté: en Irlande, on

célébrait le triomphe de la liberté française; l'hymne de la victoire

retentit aussi dans vos vallées!...[153] pourquoi ne chantez-vous

plus?... Grâce au ciel, votre ancienne alliée n'a pas à se reprocher la

misère et les haillons d'aucun peuple[154]. Consolez-vous M. Patrick, en

Tauride était une terre qui guérissait toutes les blessures[155].

L'Amérique sera pour vous de qu'est la France pour un autre peuple

malheureux, bien malheureux!...

[144] Là où est le pain et la liberté, là est la patrie.

[145] «On peut voir dans cette cité, (Athènes) beaucoup de vos

serviteurs qui parlent avec plus de liberté, qu'on n'en accorde aux

citoyens de plusieurs autres villes.»

(Démosthènes, 3e Philippique).

(_N. de l'Aut._)

[146] _The clearing of the country._

[147] Lettre de David Hartley à Benjamin Franklin; la réponse du

Docteur est piquante.

[148] La Prusse, votre amie, et l'Angleterre, votre amie, ont bu

l'autre jour à la France la santé de Waterloo. Enfants, enfants, je

vous le dis: montez sur une montagne, pourvu qu'elle soit assez

haute; regardez aux quatre vents, vous ne verrez qu'ennemis; tâchez

donc de vous entendre. La paix perpétuelle que quelques-uns vous

promettent (pendant que les arsenaux fument!... voyez cette noire

fumée sur Cronstadt et sur Portsmouth...) essayons, cette paix, de

la commencer entre nous... Français, de toute condition, de toute

classe, et de tout parti, retenez bien une chose, vous n'avez sur

cette terre qu'un ami sûr, c'est la France. Vous aurez toujours

par-devant la coalition, toujours subsistante, des aristocraties, un

crime d'avoir, il y a cinquante ans, voulu délivrer le monde. Ils ne

l'ont pas pardonné, et ne le pardonneront pas. Vous êtes toujours

leur danger. Vous pouvez vous distinguer entre vous par différents

noms de partis. Mais, vous êtes, comme Français, condamnés

d'ensemble. Par-devant l'Europe, la France, sachez-le, n'aura jamais

qu'un seul nom, inexpiable, qui est son vrai nom éternel... la

Révolution.

(M. Michelet, _Le Peuple_).

On a dit avec raison, (nous le croyons du moins) «qu'après la

révolution de juillet, la France avait pour alliés, tous les

peuples, et pour ennemis tous les princes. Les démocrates, qui

repoussent avec le plus d'énergie l'alliance Anglaise, distinguent

soigneusement, dans leur animadversion, le gouvernement britannique

et le peuple anglais. Les Espagnols fraternisent avec nous: ils

aiment peu notre gouvernement.

(Voyez le Dict. Politique au mot _Alliance_.)

[149] Plus les Francs furent sûrs des Romains... moins ils les

ménagèrent.

(Montesquieu, _Esprit des lois_.)

_The union between England and Ireland is but a parchment mockery_:

(l'union de l'Angleterre et de l'Irlande est une moquerie)...

(Daniel O'Connell).

Lord Byron a comparé l'union de l'Irlande et de l'Angleterre, à

celle du requin et de sa proie: _l'un dévore l'autre... et cela fait

une union..._

(_N. de l'Aut._)

[150] Je vous remercie du _Catéchisme des souverains_, production que

je n'attendais pas de la plume de M. le landgrave de Hesse. Vous me

faites trop d'honneur de m'attribuer son éducation. S'il était sorti

de mon école, il ne se serait point fait catholique, et il n'aurait

pas vendu ses sujets aux Anglais, comme on vend du vil bétail pour

le faire égorger. Ce dernier trait ne s'assimile point avec le

caractère d'un prince, qui s'érige en précepteur des souverains. La

passion d'un intérêt sordide est l'unique cause de cette indigne

démarche. Je plains ces pauvres Hessois, qui termineront aussi

malheureusement qu'inutilement leur carrière en Amérique.

(Lettre de Frédéric-le-Grand à Voltaire, 18 juin 1776.)

(_N. de l'Aut._)

[151] Cette lettre, vraie ou, supposée est datée de Rome, le 18

février 1777.

[152] _Tone's Mémoirs..._

_They vowed not to leave one English man in their country._

(Leland)

[153] «_Right or wrong, success to the French!... they are fighting

our battles, and if they fail, adieu to liberty in Ireland for one

century._» (Que les Français aient raison ou tort, puissent-ils

réussir!... ils défendent notre cause, et s'ils échouent, nous

pourrons désespérer de la liberté, en Irlande, pour un siècle.)

«La révolution française agita l'Irlande opprimée; je me souviens

d'un banquet donné en 1792, en l'honneur de ce grand événement, où

me conduisit mon père, et où j'étais assis sur les genoux du

président, quand on porta ce toast: Puisse la brise de France faire

verdoyer notre chêne d'Irlande.»

(THOMAS MOORE.)

(_N. de l'Aut._)

[154] «Nos pères, ayeulx et ancestres, de toute mémoyre, ont été de ce

sens, et ceste nature que, dans les batailles par eulx consummées,

ont pour sygne mémorial des triumphes et victoyres, plus volontiers

érigé trophées et monuments es cueurs des vaincuz par grâce, que es

terres par eulx conquestées et par architecture. Car plus estimoyent

la vibve soubvenance des humains acquise par libéralité, que la mute

inscription des arcz, columnes, et pyramides subjectes es-calamitez

de l'aer, et ennuy d'un chascun...»

(Rabelais)

[155] Terra qua sanantur omnia vulnera.

(Pline.)

Les échos de la forêt répétèrent les dernières paroles prononcées, et

tout rentra dans le silence...

Suivant un ancien usage, celui qui venait d'être élu empereur, au

Mexique, devait jurer que pendant son règne les pluies tomberaient au

besoin; que les fleuves n'inonderaient pas les campagnes; que les terres

ne seraient ni brûlées par la chaleur, ni stériles, et qu'aucune maladie

contagieuse n'affligerait l'empire... Mais les ministres anglais pensent

comme César, qu'un serment ou un parjure ne doit rien coûter quand il

s'agit d'arriver au pouvoir. Dans la séance des communes du premier mars

1847, lord John Russell informe la chambre que Sa Majesté a donné

l'ordre de «convoquer un conseil, afin de désigner un jour de jeûne et

d'humiliation par suite de la calamité dont il a plu à la Providence

d'affliger l'Irlande!...[156]»

[156] «On fit voeu pour la guérison du peuple d'élever un temple à

Apollon (ædes Apolloni pro valetudine populi vota est.)»

Le Whip-Poor-Will, ou, les pionniers de l'Orégon · 第 16 / 32 题