CHAPITRE V.

Pendant qu'on faisait les dispositions pour la nuit, nos pionniers

s'aventurèrent à une petite distance du campement; ils furent tout à

coup arrêtés par un bruit singulier qui partait des broussailles; ce

bruit cessait par moment, et recommençait aussitôt; les chasseurs

découvrirent enfin un énorme serpent à sonnettes; il exerçait un charme.

Qui n'a entendu parler de ce terrible reptile? c'est le plus redoutable

de nos forêts; il masque son approche, déguise ses attaques, se replie

en cercle comme pour dérober sa présence à ses victimes qu'il ne vainc

que par son poison mortel. Malheur à ceux qui approchent de sa retraite!

ils reçoivent, par une piqûre presque insensible, une mort aussi cruelle

qu'imprévue... Nos pionniers observent le serpent; le reptile s'arrête,

ses yeux étincellent, il fixe l'oiseau et suit tous ses mouvements;

celui-ci, loin de fuir son ennemi, semble, au contraire, fasciné par un

pouvoir invisible, il crie... ses plumes se hérissent... ses

mouvements... ses accents, tout annonce le délire de la terreur; il

s'avance, recule, bat des ailes, aiguise son bec, et après quelques

moments passés dans l'agitation la plus convulsive, il se précipite dans

la gueule du monstre qui en fait sa proie. Le marin français, indigné de

la voracité du crotale, saisit un gourdin, et de _deux coups il en eût

fait trois serpents_, mais le Natchez Whip-Poor-Will le supplia de ne

point tuer le reptile; les autres guerriers de l'expédition lui firent

la même prière, bourrant ensuite leurs _opwagûns_ (pipes), ils se mirent

à fumer; le serpent faisait mouvoir sa langue avec rapidité, et

paraissait enivré par les bouffées de tabac que lui lançaient les

Indiens. Il partit; les guerriers le suivirent dans les broussailles, en

le suppliant de prendre soin de leurs femmes et de leurs enfants pendant

leur absence, et de ne point les rendre responsables de l'_insulte_

qu'il avait reçue de l'_homme du point du jour_[96]; ils eurent soin,

toutefois, de se tenir à une distance respectable du monstre.

[96] Européen (le capitaine Bonvouloir).

--Le serpent à sonnettes est notre grand-père,--dit aux pionniers le

Natchez Whip-Poor-Will imbu de toutes les superstitions de sa race,--il

est placé dans les forêts pour nous avertir de l'approche du danger, ce

qu'il fait en agitant les anneaux de sa queue; c'est comme s'il nous

disait «prenez garde»; si nous en tuions un seul, les autres se

révolteraient et nous mordraient; ce sont de dangereux ennemis; ne les

irritez pas, car nous sommes en paix avec eux.

Après ce singulier colloque où apparut la superstition indienne dans

tout son jour, le Natchez dit quelques mots aux guerriers; ils se

réunirent, conférèrent ensemble pendant quelques minutes, et décidèrent

que pour apaiser la colère du _Manitou-Kinnibic_ (le serpent protecteur)

ils lui sacrifieraient un chien; et tirant leurs couteaux, ils se

précipitèrent sur un magnifique _terre-neuve_ appartenant au capitaine

Bonvouloir; déjà ils avaient lié les pattes du pauvre animal, lorsque le

marin, furieux, saisit le _sacrificateur_ et le faisant pirouetter:

--Que le diable emporte votre _Manitou-Kinnibic_!--s'écria-t-il;--si le

serpent à sonnettes est votre protecteur, le chien est ami de l'homme

blanc, et je ne souffrirai pas que, pour récompenser celui-ci de m'avoir

tiré deux fois du fond de la mer, vous l'immoliez à votre Manitou, qui,

entre nous soit dit, est un vil coquin! si vous versez une goutte du

sang de mon chien, le seul ami qui me reste, je jure d'écraser votre

grand-père la première fois qu'il se trouvera sur mon chemin... arrière

païens!!

Daniel Boon, attiré par la voix stentorienne du marin, accourut sur les

lieux et arriva à temps pour prévenir une rixe; il rappela les guerriers

à l'ordre, et délia les pattes du chien.

Le serpent à sonnettes de son côté, s'efforçait d'avaler sa proie,

lorsque survint un serpent noir pour la lui disputer. Ils s'abordent,

s'entrelacent et se mordent avec acharnement. La fureur brille dans

leurs yeux. Après un moment de lutte, le serpent à sonnettes se dégage

des noueux replis du serpent noir; mais celui-ci, moitié élevé, moitié

rampant, le poursuit et le force à accepter le combat. Les deux

antagonistes épuisent, pour se déchirer, mille stratagèmes. Le serpent

noir se rapproche de l'eau, son élément naturel, afin d'y attirer son

adversaire et de le combattre avec plus d'avantage; l'instinct du

crotale l'avertit de ce nouveau danger; il se roule autour d'une souche

dont il fait son point d'appui, et se liant à son adversaire il l'arrête

dans sa fuite calculée. Les guerriers sauvages, croyant que leur Manitou

(le serpent à sonnettes) avait l'avantage, n'intervinrent pas; mais le

serpent noir se ranime, fait de nouveaux efforts, s'allonge et glisse à

travers les anneaux de son antagoniste; ils roulent ensemble sur le

sable et atteignent la rivière; mais l'eau n'éteint point leur

animosité; après un moment de lutte, ils reparaissent à la surface de

l'onde, toujours entrelacés, toujours furieux: enfin le serpent noir

enveloppe encore une fois le serpent à sonnettes, l'étouffe, l'abandonne

au courant et remonte triomphant sur la rive. Les sauvages poussent un

cri d'indignation et se disposent à immoler le vainqueur à leur rage,

lorsqu'un milan aperçoit le reptile du haut de la nue, fond sur lui et

l'enlève; le serpent fait mille ondulations pour se dégager; le milan

accablé sous le poids, presse son vol; mais un aigle habite aussi ces

lieux: comme le lion, le roi des oiseaux est né pour les combats, et se

déclare l'ennemi de toute société. Voyez-le perché sur le faîte de ce

sycomore; les petits oiseaux _piaillent_ à ses côtés; mais il est

magnanime; il les dédaigne pour sa proie, étend ses grandes ailes comme

pour montrer sa puissance, et méprise leurs insultes... De sa vue

perçante il mesure l'espace et découvre l'oiseau chasseur fier de son

butin; il y a longtemps que ce milan l'importune de ses cris; il le faut

châtier, l'insolent!... Le puissant oiseau quitte sa retraite et

poursuit son ennemi; ce combat est digne d'être vu; c'est alors que

l'art de voler est déployé dans toutes ses combinaisons possibles; la

fureur de l'aigle est au comble; il pousse des cris effrayants, mais sa

vélocité est admirablement combattue, et souvent rendue inutile par les

ondulations soudaines, et la descente précipitée du milan; l'aigle

déploie toute sa tactique, et l'attaque avec un art merveilleux dans les

endroits les plus sensibles; tantôt il voltige devant son adversaire et

l'arrête, mais le milan _plonge_ et l'évite; l'aigle fond sur lui et le

frappe de son bec recourbé; les cris du milan annoncent sa défaite; il

résiste quelques instants encore, et lâche enfin sa proie que l'aigle

saisit avec une adresse surprenante avant qu'elle n'atteigne le sol.

--Le serpent à sonnettes n'est pas gros, dit Daniel Boon,--mais il est

plus redoutable que le _boa_; en parlant de boa, vous savez, sans doute,

ce qui arriva à des voyageurs dans les forêts de la Venezuela? Dix-huit

espagnols, fatigués, s'assirent sur un énorme serpent, croyant que

c'était un tronc d'arbre abattu; c'est le père Simon, missionnaire, qui

rapporte ce fait; au moment où ils s'y attendaient le moins, l'animal se

mit à ramper... ce qui leur causa une extrême surprise...

--Et eux qui goûtaient fort cette façon d'aller, firent le reste du

chemin à cheval sur le dos du serpent,--ajouta le capitaine

Bonvouloir;--colonel, je croyais qu'il n'y avait des gascons que sur les

bords de la Garonne.

--Le père Simon, missionnaire, certifie le fait;--dit Boon,--c'est une

autorité _écrasante_... Je ne parlerai des serpents à sonnettes que pour

remercier le ciel de nous avoir longtemps préservés contre l'effet de

leur poison; le Natchez et moi, nous n'avons pas trop à nous en

plaindre; il n'a été mordu que _cinq fois_.

_Und sie leben noch!_ (et vous êtes encore vivant!) s'écria un Alsacien

en s'adressant au jeune sauvage...

--Vous connaissez les suites d'une morsure de serpent à

sonnettes,--continua Boon,--si l'on ne se hâte de combattre les effets

du poison par l'application de topiques énergiques, on meurt dans des

tourments affreux; les chairs qui environnent la plaie se corrompent et

se dissolvent, le sang sort en abondance par les yeux, les narines, les

oreilles, les gencives et les jointures des ongles; bientôt la bouche

s'enflamme, et ne peut plus contenir la langue devenue trop enflée...

--O terribles crotales! si votre poison pouvait ne produire que ce

dernier effet!--s'écria le marin,--je donnerais cent écus de ma poche

pour qu'on en transportât une _colonie_ dans ma province; _mettez,

Seigneur, mettez une garde à ma bouche, et une porte à mes lèvres, qui

les ferme exactement_.

--Un fermier de mes amis,--continua Boon,--marcha sur un serpent à

sonnettes, qui s'élança sur lui et mordit ses bottes; quelque temps

après s'être couché, ce colon fut saisi de maux de coeur très violents;

il enfla démesurément, et périt cinq heures après. La mort de cet homme

n'ayant éveillé aucun soupçon, son fils se servit des mêmes bottes et

périt victime de son imprudence: le médecin les ayant examinées

découvrit les crocs du reptile dans les tiges; le père et le fils

s'étaient égratigné les jambes en les ôtant. J'ai vu un serpent à

sonnettes, apprivoisé, qu'on montrait au public; on lui avait arraché

les crocs au moyen d'un morceau de cuir qu'on lui avait fait mordre:

toutes les fois qu'on le frottait légèrement avec une brosse, il se

tournait sur le dos comme un chat devant le feu... Les Létons, disent

les voyageurs, regardaient les serpents comme leurs dieux domestiques;

ils les tenaient sous leurs poêles, où régnait toujours une douce

chaleur, les nourrissaient de lait et les invitaient à leur table: quels

convives!... quand le reptile daignait répondre à leur accueil, et

mangeait de bon appétit, ils comptaient sur sa faveur, et se

promettaient un sort heureux.

--J'ai vu des oiseaux qui les traitent autrement;--dit le capitaine

Bonvouloir;--c'est le _choyero_ ou milan du Mexique; quand il aperçoit

un serpent endormi et roulé sur lui-même, il l'entoure de formidables

piquants appelés _choyas_, puis il le frappe d'un coup d'aile; le

serpent, réveillé en sursaut, se déroule précipitamment, et s'enfonce

les pointes dans le ventre; alors le _choyero_ en vient facilement à

bout[97]...

[97] On appelle _Choya_ une espèce de _Nopale-Raquette_, dont les

graines forment une boule ronde hérissée de piquants d'une force à

percer le cuir le plus épais. Ces graines se détachent en grande

quantité et jonchent le sol; elles servent d'armes à l'oiseau appelé

le _Choyero_, du nom de cette plante.

(Voy. Voyage et aventures au Mexique par M. Gabriel Ferry.)

--Pline rapporte que quand l'araignée voit un serpent étendu à l'ombre

d'un arbre, elle se jette sur lui et lui mord le cerveau, observa le

docteur Hiersac; le reptile, en proie aux convulsions, siffle, mais ne

peut fuir son ennemi ni rompre ses filets: le combat se termine toujours

par la mort du serpent.

--Il est possible que les choses soient ainsi,--reprit Boon;--mais je

suis d'avis qu'il ne faut pas trop s'en rapporter à ce que les anciens

nous ont transmis sur ces matières; toutes les fois que je rencontre des

serpents à sonnettes, je les envoie servir de fuseau aux soeurs

filandières... Si j'étais sénateur au congrès, je m'occuperais

_spécialement_ de rassembler tous les reptiles de notre pays pour les

expédier en Europe, en retour des scélérats qu'on nous envoie

clandestinement, et dont les Etats transatlantiques se purgent à leur

grand bien...[98]

[98] Le docteur Franklin envoya une grande caisse remplie de serpents,

au ministère anglais.

--Vous feriez un acte méritoire, dit le marin français--ces criminels,

_ed altra simil canaglia_[99], dont les puissances européennes vous

gratifient ainsi, sont munis de certificats constatant leur

_honorabilité_ et leur honnête aisance; ce sont des _Gentlemen_, en un

mot...

[99] Et autre semblable canaille.

--On a quelquefois vu la rage se développer à la suite des morsures de

serpents à sonnettes,--dit le guide après un moment de silence...

--Oh! oh!... je ne sache pas que les maîtres l'aient observé en Europe,

s'écria le capitaine Bonvouloir;--qu'en dites-vous, docteur Wilhem?

--La chose n'est pas impossible, capitaine,--répondit le docteur

allemand qui s'intéressait aux détails du vieux chasseur.

--Cependant il arrive rarement que les personnes mordues par les

serpents à sonnettes deviennent enragées,--ajouta Boon.

--Il doit y avoir une raison pour cela...

--Je crois que l'explication la plus raisonnable qu'on en puisse donner,

c'est que les personnes mordues meurent avant d'avoir eu le temps de

devenir enragées; le virus ne se propage que lentement, tandis que le

venin vous dépêche au bout de quelques heures...

--C'est logique,--observa le docteur Wilhem.

--Quant aux antidotes,--ajouta le chasseur, je crois que le plus sûr est

d'arrêter, par des ligatures, la propagation du venin; on pratique

ensuite dans la plaie, une large incision, on y verse une bonne charge

de poudre, et on met le feu.

--Peste! quelle _mine_... on doit faire!...--s'écria le marin

français;--colonel Boon, vous êtes partisan des topiques énergiques.

--Anciennement,--dit le vieux docteur Hiersac,--on combattait les effets

du venin par un emplâtre composé de la tête du reptile, broyée avec des

_simples_, et appliqué sur la plaie; on conseillait encore de manger le

foie de l'animal pour purifier le sang[100]. On peut aussi employer le

_thériaque_, dans la composition duquel entre de la chair de vipère qui,

par sa _similitude_, attire le venin[101]; les maîtres ordonnaient

encore de purger les mélancoliques, et d'opérer par les _contraires_...

Autrefois, dans les pays aristocratiques, outre l'application de

ventouses, il était d'usage de faire sucer la plaie par une personne de

basse condition... par exemple... un _manant_... comme les appelaient

les seigneurs...

[100] Ambroise Paré, liv. XX.

[101] Galien. Aux commodités du thériaque.

Les pionniers se disposaient à reprendre la route du campement, lorsque

Daniel Boon découvrit une piste de chevreuil; un des guerriers de

l'expédition fut envoyé à la découverte; il gravit la colline avec

précaution, et vint avertir les chasseurs qu'il y avait un troupeau de

daims dans les environs: on convint de profiter de l'occasion qui se

présentait pour la première fois depuis le départ. Daniel Boon donna des

ordres pour que les tentes fussent dressées, et accompagné des pionniers

armés de leurs carabines, il se rendit à l'endroit indiqué. Arrivés sur

le sommet de la colline, les chasseurs firent halte, et Whip-Poor-Will

regardant avec précaution dans la vallée qu'elle dominait, aperçut un

grand nombre de daims; les uns étaient couchés, les autres broutaient

l'herbe de la prairie; quelques-uns bondissaient sur le gazon. Cependant

leur vigilance n'était pas endormie, car, tandis que le reste du

troupeau paissait, quelques vieux daims, les guides de la bande,

faisaient sentinelle sur une hauteur; là ils étaient sur le _qui vive_,

la tête haute et le nez au vent. A peine les chasseurs se furent-ils

embusqués, que les vénérables patriarches les découvrirent, et donnèrent

le signal de la fuite; il y eut _descampativos_ général; on entendait,

de loin, le craquement de leurs pattes, et le bruit des branches qui se

brisaient sous leurs pas précipités; malgré leurs ramures, ils se

frayaient un passage à travers les vignes, étalaient leurs belles queues

en panache, et fuyaient comme le vent.

--«_Ugh! nin-ga-om-pah!_»--dit le Natchez en épaulant sa carabine.

--La traduction, s'il vous plaît, colonel Boon,--dit le capitaine

Bonvouloir.

--Le Natchez dit que nous ne mangerons pas de venaison aujourd'hui; mais

je propose de continuer la chasse.

--Tous les sauvages firent entendre le «_ohé_» approbateur, et plus d'un

pionnier de bon appétit appuya la motion. Les chasseurs se mirent en

marche en se tenant sous le vent, de peur que l'air _teinté_ ne trahît

leur approche; ils suivirent les traces des daims, marquées par la

destruction de tout ce qui avait embarrassé leur passage: les jeunes

bouleaux étaient brisés comme de menues broussailles. On fit une halte

de quelques instants; Whip-Poor-Will inspecta l'amorce de sa carabine,

et avec cet instinct sûr des sauvages, il conduisit les pionniers,

tantôt sur le sommet des collines, tantôt dans le fond des vallons, leur

montrant de temps en temps, dans le lointain, les animaux sauvages qui

s'élançaient dans l'immense prairie; ils fuient d'abord, puis

s'arrêtent, hument l'air, et fixent les audacieux chasseurs qui

troublent leurs retraites. Après un quart d'heure de marche, le Natchez

fit signe à ceux qui le suivaient de s'arrêter; il avait aperçu un daim

paissant à l'ombre d'un bouleau. Daniel Boon recommanda au capitaine

Bonvouloir et au docteur Wilhem, de faire un long circuit, afin qu'ils

eussent, au moins, la chance de décharger leurs armes, si le Natchez

venait à manquer son coup.

--Un sauvage manquer son coup!--s'écria le capitaine,--je ne sache pas

que pareille chose soit jamais arrivée. Docteur Wilhem, la fortune

conduit merveilleusement nos affaires; regardez, voilà devant nous au

moins trente daims, auxquels je pense livrer bataille, et ôter la vie à

tous, tant qu'ils sont. C'est prise de bonne guerre.

--Peste! vous faites bon marché de la vie de ces pauvres bêtes,

capitaine;--dit Daniel Boon--c'est le serment de l'illustre hidalgo de

la Manche; mais préparez vos armes: n'oubliez pas vos couteaux.

Le marin et son ami, le docteur allemand, s'embusquèrent convenablement;

le Natchez Whip-Poor-Will, se mit à ramper dans les buissons comme une

panthère qui va s'élancer sur sa proie; protégé par une petite inégalité

de terrain, il put s'approcher jusqu'à une portée de fusil de l'animal;

plusieurs autres daims paissaient non loin de là. Les pionniers

allemands, restés auprès de Daniel Boon; ne perdaient pas le Natchez de

vue; ils ne comprenaient rien à cette manoeuvre, entièrement nouvelle

pour eux; le vieux pionnier la leur expliquait de son mieux.

--Chut! pas si haut, Herr Obermann--dit-il au gros Alsacien qui le

questionnait sur l'extrême finesse de l'ouïe chez les animaux;--Notre

ami le Natchez, ne tire point, parce que le daim est sur ses gardes;

ceux qui paissaient à l'écart se sont rassemblés; ils hument l'air;

voyez, le daim a découvert le Natchez... il dresse les oreilles, fait

plusieurs bonds comme pour essayer ses forces, s'arrête de nouveau et

fixe le chasseur... allons donc, Whip-Poor-Will, il va...

Au moment où Daniel Boon allait prononcer le mot _fuir_, le coup part;

le daim fait plusieurs bonds, en répandant du sang, et tombe mort;

l'adroit sauvage pousse un cri de triomphe; les daims, effrayés, se

dirigent du côté où les deux pionniers sont embusqués. Le capitaine

Bonvouloir fait feu sur le guide, l'atteint à la patte, et se met à la

poursuite de l'animal qui fait de vigoureux efforts pour s'échapper;

mais se sentant pressé de trop près, il se retourne furieux et fond sur

le capitaine qui, avec l'adresse d'un _torrero_, esquive le coup, saisit

l'animal par les cornes, et lui plonge son couteau dans le côté; le

Natchez pousse un second _whoop_, (cri de triomphe) en voyant le

chevreuil tomber aux pieds du marin.

On chargea les daims sur les épaules de deux vigoureux sauvages, et les

pionniers les conduisirent, comme des dépouilles opimes, au campement.

Le capitaine ne cessait de parler de son _fameux coup_.

--Oh le magnifique animal!--S'écriait-il à chaque instant.--Colonel

Boon, avez-vous remarqué comment je m'y suis pris pour lui introduire le

couteau entre la première et la deuxième côte?...

--Oui, capitaine; répondit Boon.

--Jamais torrero de Séville ne fit la chose aussi habilement,--continua

le marin;--il y a bonne prise sur un taureau, mais sur un daim!...

Colonel, il faut en convenir, c'est un coup de maître...

Le daim abonde dans les forêts de l'Amérique septentrionale. Les Indiens

de la nouvelle Angleterre le _trappaient_, mais le plus souvent ils le

perçaient de leurs flèches. Quand un daim était pris par les pattes,

dans une trappe, il y demeurait quelquefois un jour entier, avant que

les Indiens n'arrivassent. Pendant ce temps, venait un loup affamé qui

l'étranglait, et privait le chasseur de la moitié de son gibier. S'il ne

se dépêchait, messire loup faisait un second repas, plus copieux que le

premier, et ne laissait, du daim, que la peau et les os, surtout s'il

s'était fait accompagner par quelques gloutons de son espèce. Le loup

est quelquefois victime de sa gourmandise, car au-dessus de la première

_trappe_ en est une autre plus lourde, qui tombe sur le voleur et

l'écrase. Quelquefois plusieurs loups forment une association et donnent

la chasse aux daims, qu'ils poursuivent jusqu'à ce qu'ils les aient

réduits aux abois; les pauvres bêtes deviennent alors une proie facile

pour leurs féroces ennemis, qui leur sautent sur la croupe et les

dévorent immédiatement.

Les sauvages tuent les daims lorsque ceux-ci se disposent à traverser

les lacs et les rivières; ils dirigent leurs canots sur eux, et les

prennent par les oreilles sans éprouver la moindre résistance. On peut

facilement apprivoiser ces animaux; nous vîmes un Indien qui possédait

deux faons tellement dociles qu'ils le suivaient partout comme des

chiens; quand il traversait le fleuve ils nageaient à côté de la

_pirogue_; lorsqu'il abordait au rivage, ils folâtraient autour de lui

comme des agneaux, et ne cherchaient jamais à s'évader... On chasse le

daim, en été, sur le bord des rivières et des lacs; le soir, ils se

retirent dans les marais pour paître les plantes aquatiques, mais

surtout pour se garantir contre les piqûres des insectes qui abondent

dans les forêts de l'Amérique: le chasseur s'embusque près d'un endroit

que les daims fréquentent habituellement, et en tuent quelquefois six

dans la même soirée. La chair de cet animal est exquise; la saveur en

est due au choix des plantes dont il se nourrit. Lorsque le sauvage est

tourmenté par la soif, il fait une incision dans la gorge du daim qu'il

vient d'abattre, y accole la bouche, et se désaltère en buvant un bon

coup du sang de l'animal: s'il a faim, il lui ouvre le côté, en déchire

les chairs encore palpitantes, et les dévore. Les Indiens mangent

quelquefois la chair du daim sans aucune préparation culinaire; elle

leur paraît plus succulente en cet état que lorsqu'elle a été rôtie au

feu.

Le daim a l'ouïe fine, et l'odorat bien exercé; le chasseur l'approche

toujours sous le vent. Des bandes de plusieurs centaines rôdent dans les

plaines voisines des rivières; ils sont conduits aux pâturages par un

mâle d'une grosseur extraordinaire qui est le guide et le protecteur du

troupeau; si celui-ci fait face à l'ennemi, les autres tiennent bon, et

ne l'abandonnent pas.

Les sauvages qui habitent les bords des lacs du Nord, ont une manière

toute particulière de prendre les daims: plusieurs chasseurs

s'embarquent, le soir, sur un canot et gagnent le large; à la proue de

la pirogue on place des torches qui projettent une lumière brillante sur

l'eau. Le daim timide se rend sur les bords du lac pour se désaltérer et

paître les plantes aquatiques; il broute à la lueur du perfide flambeau

qui s'approche graduellement, jusqu'à ce que les Indiens ne soient plus

qu'à une faible distance; alors une balle étend l'animal sur la rive.

Les sauvages ont deux saisons de chasse, l'été et l'hiver. Les fauves ne

se trouvant que dans les régions froides et solitaires du Nord, pour y

parvenir, ils sont obligés d'entreprendre de longs et pénibles voyages

en remontant les rivières, qui, pour la plupart, ne sont qu'une suite de

_chutes_, de _rapides_ et de _portages_: mais comme il est impossible

aux trappeurs de se munir de provisions à cause de la faiblesse de leurs

canots, ils sont obligés de s'arrêter souvent pour chasser. Ces pêches

et ces chasses ne sont pas toujours heureuses, et ils sont alors exposés

à des privations auxquelles ils succombent quelquefois. Ils arrivent

enfin au _pays de chasse_, et, après avoir construit leurs _wigwhams_,

ils tendent leurs piéges; plus la saison est rigoureuse, plus la chasse

est productive. C'est au milieu des neiges, des climats glacés, que ces

hommes, légèrement vêtus, passent trois à quatre mois exposés à des

fatigues dont on ne peut se faire une idée, à moins de les avoir

partagées. Un _novice_, rempli de toute la confiance qu'inspire la

_jeunesse_, voulut suivre une compagnie de Canadiens dans les _pays d'en

haut_; il fallut deux mois de soins, de repos, et un régime des plus

fortifiants pour le remettre de ses fatigues, et surtout de

l'_abstinence_ à laquelle il avait été exposé pendant cette longue et

sévère épreuve; il n'en devint pas moins le plus habile trappeur de

l'Ouest...

Le Whip-Poor-Will, ou, les pionniers de l'Orégon · 第 13 / 32 题