Pendant qu'on faisait les dispositions pour la nuit, nos pionniers
s'aventurèrent à une petite distance du campement; ils furent tout à
coup arrêtés par un bruit singulier qui partait des broussailles; ce
bruit cessait par moment, et recommençait aussitôt; les chasseurs
découvrirent enfin un énorme serpent à sonnettes; il exerçait un charme.
Qui n'a entendu parler de ce terrible reptile? c'est le plus redoutable
de nos forêts; il masque son approche, déguise ses attaques, se replie
en cercle comme pour dérober sa présence à ses victimes qu'il ne vainc
que par son poison mortel. Malheur à ceux qui approchent de sa retraite!
ils reçoivent, par une piqûre presque insensible, une mort aussi cruelle
qu'imprévue... Nos pionniers observent le serpent; le reptile s'arrête,
ses yeux étincellent, il fixe l'oiseau et suit tous ses mouvements;
celui-ci, loin de fuir son ennemi, semble, au contraire, fasciné par un
pouvoir invisible, il crie... ses plumes se hérissent... ses
mouvements... ses accents, tout annonce le délire de la terreur; il
s'avance, recule, bat des ailes, aiguise son bec, et après quelques
moments passés dans l'agitation la plus convulsive, il se précipite dans
la gueule du monstre qui en fait sa proie. Le marin français, indigné de
la voracité du crotale, saisit un gourdin, et de _deux coups il en eût
fait trois serpents_, mais le Natchez Whip-Poor-Will le supplia de ne
point tuer le reptile; les autres guerriers de l'expédition lui firent
la même prière, bourrant ensuite leurs _opwagûns_ (pipes), ils se mirent
à fumer; le serpent faisait mouvoir sa langue avec rapidité, et
paraissait enivré par les bouffées de tabac que lui lançaient les
Indiens. Il partit; les guerriers le suivirent dans les broussailles, en
le suppliant de prendre soin de leurs femmes et de leurs enfants pendant
leur absence, et de ne point les rendre responsables de l'_insulte_
qu'il avait reçue de l'_homme du point du jour_[96]; ils eurent soin,
toutefois, de se tenir à une distance respectable du monstre.
[96] Européen (le capitaine Bonvouloir).
--Le serpent à sonnettes est notre grand-père,--dit aux pionniers le
Natchez Whip-Poor-Will imbu de toutes les superstitions de sa race,--il
est placé dans les forêts pour nous avertir de l'approche du danger, ce
qu'il fait en agitant les anneaux de sa queue; c'est comme s'il nous
disait «prenez garde»; si nous en tuions un seul, les autres se
révolteraient et nous mordraient; ce sont de dangereux ennemis; ne les
irritez pas, car nous sommes en paix avec eux.
Après ce singulier colloque où apparut la superstition indienne dans
tout son jour, le Natchez dit quelques mots aux guerriers; ils se
réunirent, conférèrent ensemble pendant quelques minutes, et décidèrent
que pour apaiser la colère du _Manitou-Kinnibic_ (le serpent protecteur)
ils lui sacrifieraient un chien; et tirant leurs couteaux, ils se
précipitèrent sur un magnifique _terre-neuve_ appartenant au capitaine
Bonvouloir; déjà ils avaient lié les pattes du pauvre animal, lorsque le
marin, furieux, saisit le _sacrificateur_ et le faisant pirouetter:
--Que le diable emporte votre _Manitou-Kinnibic_!--s'écria-t-il;--si le
serpent à sonnettes est votre protecteur, le chien est ami de l'homme
blanc, et je ne souffrirai pas que, pour récompenser celui-ci de m'avoir
tiré deux fois du fond de la mer, vous l'immoliez à votre Manitou, qui,
entre nous soit dit, est un vil coquin! si vous versez une goutte du
sang de mon chien, le seul ami qui me reste, je jure d'écraser votre
grand-père la première fois qu'il se trouvera sur mon chemin... arrière
païens!!
Daniel Boon, attiré par la voix stentorienne du marin, accourut sur les
lieux et arriva à temps pour prévenir une rixe; il rappela les guerriers
à l'ordre, et délia les pattes du chien.
Le serpent à sonnettes de son côté, s'efforçait d'avaler sa proie,
lorsque survint un serpent noir pour la lui disputer. Ils s'abordent,
s'entrelacent et se mordent avec acharnement. La fureur brille dans
leurs yeux. Après un moment de lutte, le serpent à sonnettes se dégage
des noueux replis du serpent noir; mais celui-ci, moitié élevé, moitié
rampant, le poursuit et le force à accepter le combat. Les deux
antagonistes épuisent, pour se déchirer, mille stratagèmes. Le serpent
noir se rapproche de l'eau, son élément naturel, afin d'y attirer son
adversaire et de le combattre avec plus d'avantage; l'instinct du
crotale l'avertit de ce nouveau danger; il se roule autour d'une souche
dont il fait son point d'appui, et se liant à son adversaire il l'arrête
dans sa fuite calculée. Les guerriers sauvages, croyant que leur Manitou
(le serpent à sonnettes) avait l'avantage, n'intervinrent pas; mais le
serpent noir se ranime, fait de nouveaux efforts, s'allonge et glisse à
travers les anneaux de son antagoniste; ils roulent ensemble sur le
sable et atteignent la rivière; mais l'eau n'éteint point leur
animosité; après un moment de lutte, ils reparaissent à la surface de
l'onde, toujours entrelacés, toujours furieux: enfin le serpent noir
enveloppe encore une fois le serpent à sonnettes, l'étouffe, l'abandonne
au courant et remonte triomphant sur la rive. Les sauvages poussent un
cri d'indignation et se disposent à immoler le vainqueur à leur rage,
lorsqu'un milan aperçoit le reptile du haut de la nue, fond sur lui et
l'enlève; le serpent fait mille ondulations pour se dégager; le milan
accablé sous le poids, presse son vol; mais un aigle habite aussi ces
lieux: comme le lion, le roi des oiseaux est né pour les combats, et se
déclare l'ennemi de toute société. Voyez-le perché sur le faîte de ce
sycomore; les petits oiseaux _piaillent_ à ses côtés; mais il est
magnanime; il les dédaigne pour sa proie, étend ses grandes ailes comme
pour montrer sa puissance, et méprise leurs insultes... De sa vue
perçante il mesure l'espace et découvre l'oiseau chasseur fier de son
butin; il y a longtemps que ce milan l'importune de ses cris; il le faut
châtier, l'insolent!... Le puissant oiseau quitte sa retraite et
poursuit son ennemi; ce combat est digne d'être vu; c'est alors que
l'art de voler est déployé dans toutes ses combinaisons possibles; la
fureur de l'aigle est au comble; il pousse des cris effrayants, mais sa
vélocité est admirablement combattue, et souvent rendue inutile par les
ondulations soudaines, et la descente précipitée du milan; l'aigle
déploie toute sa tactique, et l'attaque avec un art merveilleux dans les
endroits les plus sensibles; tantôt il voltige devant son adversaire et
l'arrête, mais le milan _plonge_ et l'évite; l'aigle fond sur lui et le
frappe de son bec recourbé; les cris du milan annoncent sa défaite; il
résiste quelques instants encore, et lâche enfin sa proie que l'aigle
saisit avec une adresse surprenante avant qu'elle n'atteigne le sol.
--Le serpent à sonnettes n'est pas gros, dit Daniel Boon,--mais il est
plus redoutable que le _boa_; en parlant de boa, vous savez, sans doute,
ce qui arriva à des voyageurs dans les forêts de la Venezuela? Dix-huit
espagnols, fatigués, s'assirent sur un énorme serpent, croyant que
c'était un tronc d'arbre abattu; c'est le père Simon, missionnaire, qui
rapporte ce fait; au moment où ils s'y attendaient le moins, l'animal se
mit à ramper... ce qui leur causa une extrême surprise...
--Et eux qui goûtaient fort cette façon d'aller, firent le reste du
chemin à cheval sur le dos du serpent,--ajouta le capitaine
Bonvouloir;--colonel, je croyais qu'il n'y avait des gascons que sur les
bords de la Garonne.
--Le père Simon, missionnaire, certifie le fait;--dit Boon,--c'est une
autorité _écrasante_... Je ne parlerai des serpents à sonnettes que pour
remercier le ciel de nous avoir longtemps préservés contre l'effet de
leur poison; le Natchez et moi, nous n'avons pas trop à nous en
plaindre; il n'a été mordu que _cinq fois_.
_Und sie leben noch!_ (et vous êtes encore vivant!) s'écria un Alsacien
en s'adressant au jeune sauvage...
--Vous connaissez les suites d'une morsure de serpent à
sonnettes,--continua Boon,--si l'on ne se hâte de combattre les effets
du poison par l'application de topiques énergiques, on meurt dans des
tourments affreux; les chairs qui environnent la plaie se corrompent et
se dissolvent, le sang sort en abondance par les yeux, les narines, les
oreilles, les gencives et les jointures des ongles; bientôt la bouche
s'enflamme, et ne peut plus contenir la langue devenue trop enflée...
--O terribles crotales! si votre poison pouvait ne produire que ce
dernier effet!--s'écria le marin,--je donnerais cent écus de ma poche
pour qu'on en transportât une _colonie_ dans ma province; _mettez,
Seigneur, mettez une garde à ma bouche, et une porte à mes lèvres, qui
les ferme exactement_.
--Un fermier de mes amis,--continua Boon,--marcha sur un serpent à
sonnettes, qui s'élança sur lui et mordit ses bottes; quelque temps
après s'être couché, ce colon fut saisi de maux de coeur très violents;
il enfla démesurément, et périt cinq heures après. La mort de cet homme
n'ayant éveillé aucun soupçon, son fils se servit des mêmes bottes et
périt victime de son imprudence: le médecin les ayant examinées
découvrit les crocs du reptile dans les tiges; le père et le fils
s'étaient égratigné les jambes en les ôtant. J'ai vu un serpent à
sonnettes, apprivoisé, qu'on montrait au public; on lui avait arraché
les crocs au moyen d'un morceau de cuir qu'on lui avait fait mordre:
toutes les fois qu'on le frottait légèrement avec une brosse, il se
tournait sur le dos comme un chat devant le feu... Les Létons, disent
les voyageurs, regardaient les serpents comme leurs dieux domestiques;
ils les tenaient sous leurs poêles, où régnait toujours une douce
chaleur, les nourrissaient de lait et les invitaient à leur table: quels
convives!... quand le reptile daignait répondre à leur accueil, et
mangeait de bon appétit, ils comptaient sur sa faveur, et se
promettaient un sort heureux.
--J'ai vu des oiseaux qui les traitent autrement;--dit le capitaine
Bonvouloir;--c'est le _choyero_ ou milan du Mexique; quand il aperçoit
un serpent endormi et roulé sur lui-même, il l'entoure de formidables
piquants appelés _choyas_, puis il le frappe d'un coup d'aile; le
serpent, réveillé en sursaut, se déroule précipitamment, et s'enfonce
les pointes dans le ventre; alors le _choyero_ en vient facilement à
bout[97]...
[97] On appelle _Choya_ une espèce de _Nopale-Raquette_, dont les
graines forment une boule ronde hérissée de piquants d'une force à
percer le cuir le plus épais. Ces graines se détachent en grande
quantité et jonchent le sol; elles servent d'armes à l'oiseau appelé
le _Choyero_, du nom de cette plante.
(Voy. Voyage et aventures au Mexique par M. Gabriel Ferry.)
--Pline rapporte que quand l'araignée voit un serpent étendu à l'ombre
d'un arbre, elle se jette sur lui et lui mord le cerveau, observa le
docteur Hiersac; le reptile, en proie aux convulsions, siffle, mais ne
peut fuir son ennemi ni rompre ses filets: le combat se termine toujours
par la mort du serpent.
--Il est possible que les choses soient ainsi,--reprit Boon;--mais je
suis d'avis qu'il ne faut pas trop s'en rapporter à ce que les anciens
nous ont transmis sur ces matières; toutes les fois que je rencontre des
serpents à sonnettes, je les envoie servir de fuseau aux soeurs
filandières... Si j'étais sénateur au congrès, je m'occuperais
_spécialement_ de rassembler tous les reptiles de notre pays pour les
expédier en Europe, en retour des scélérats qu'on nous envoie
clandestinement, et dont les Etats transatlantiques se purgent à leur
grand bien...[98]
[98] Le docteur Franklin envoya une grande caisse remplie de serpents,
au ministère anglais.
--Vous feriez un acte méritoire, dit le marin français--ces criminels,
_ed altra simil canaglia_[99], dont les puissances européennes vous
gratifient ainsi, sont munis de certificats constatant leur
_honorabilité_ et leur honnête aisance; ce sont des _Gentlemen_, en un
mot...
[99] Et autre semblable canaille.
--On a quelquefois vu la rage se développer à la suite des morsures de
serpents à sonnettes,--dit le guide après un moment de silence...
--Oh! oh!... je ne sache pas que les maîtres l'aient observé en Europe,
s'écria le capitaine Bonvouloir;--qu'en dites-vous, docteur Wilhem?
--La chose n'est pas impossible, capitaine,--répondit le docteur
allemand qui s'intéressait aux détails du vieux chasseur.
--Cependant il arrive rarement que les personnes mordues par les
serpents à sonnettes deviennent enragées,--ajouta Boon.
--Il doit y avoir une raison pour cela...
--Je crois que l'explication la plus raisonnable qu'on en puisse donner,
c'est que les personnes mordues meurent avant d'avoir eu le temps de
devenir enragées; le virus ne se propage que lentement, tandis que le
venin vous dépêche au bout de quelques heures...
--C'est logique,--observa le docteur Wilhem.
--Quant aux antidotes,--ajouta le chasseur, je crois que le plus sûr est
d'arrêter, par des ligatures, la propagation du venin; on pratique
ensuite dans la plaie, une large incision, on y verse une bonne charge
de poudre, et on met le feu.
--Peste! quelle _mine_... on doit faire!...--s'écria le marin
français;--colonel Boon, vous êtes partisan des topiques énergiques.
--Anciennement,--dit le vieux docteur Hiersac,--on combattait les effets
du venin par un emplâtre composé de la tête du reptile, broyée avec des
_simples_, et appliqué sur la plaie; on conseillait encore de manger le
foie de l'animal pour purifier le sang[100]. On peut aussi employer le
_thériaque_, dans la composition duquel entre de la chair de vipère qui,
par sa _similitude_, attire le venin[101]; les maîtres ordonnaient
encore de purger les mélancoliques, et d'opérer par les _contraires_...
Autrefois, dans les pays aristocratiques, outre l'application de
ventouses, il était d'usage de faire sucer la plaie par une personne de
basse condition... par exemple... un _manant_... comme les appelaient
les seigneurs...
[100] Ambroise Paré, liv. XX.
[101] Galien. Aux commodités du thériaque.
Les pionniers se disposaient à reprendre la route du campement, lorsque
Daniel Boon découvrit une piste de chevreuil; un des guerriers de
l'expédition fut envoyé à la découverte; il gravit la colline avec
précaution, et vint avertir les chasseurs qu'il y avait un troupeau de
daims dans les environs: on convint de profiter de l'occasion qui se
présentait pour la première fois depuis le départ. Daniel Boon donna des
ordres pour que les tentes fussent dressées, et accompagné des pionniers
armés de leurs carabines, il se rendit à l'endroit indiqué. Arrivés sur
le sommet de la colline, les chasseurs firent halte, et Whip-Poor-Will
regardant avec précaution dans la vallée qu'elle dominait, aperçut un
grand nombre de daims; les uns étaient couchés, les autres broutaient
l'herbe de la prairie; quelques-uns bondissaient sur le gazon. Cependant
leur vigilance n'était pas endormie, car, tandis que le reste du
troupeau paissait, quelques vieux daims, les guides de la bande,
faisaient sentinelle sur une hauteur; là ils étaient sur le _qui vive_,
la tête haute et le nez au vent. A peine les chasseurs se furent-ils
embusqués, que les vénérables patriarches les découvrirent, et donnèrent
le signal de la fuite; il y eut _descampativos_ général; on entendait,
de loin, le craquement de leurs pattes, et le bruit des branches qui se
brisaient sous leurs pas précipités; malgré leurs ramures, ils se
frayaient un passage à travers les vignes, étalaient leurs belles queues
en panache, et fuyaient comme le vent.
--«_Ugh! nin-ga-om-pah!_»--dit le Natchez en épaulant sa carabine.
--La traduction, s'il vous plaît, colonel Boon,--dit le capitaine
Bonvouloir.
--Le Natchez dit que nous ne mangerons pas de venaison aujourd'hui; mais
je propose de continuer la chasse.
--Tous les sauvages firent entendre le «_ohé_» approbateur, et plus d'un
pionnier de bon appétit appuya la motion. Les chasseurs se mirent en
marche en se tenant sous le vent, de peur que l'air _teinté_ ne trahît
leur approche; ils suivirent les traces des daims, marquées par la
destruction de tout ce qui avait embarrassé leur passage: les jeunes
bouleaux étaient brisés comme de menues broussailles. On fit une halte
de quelques instants; Whip-Poor-Will inspecta l'amorce de sa carabine,
et avec cet instinct sûr des sauvages, il conduisit les pionniers,
tantôt sur le sommet des collines, tantôt dans le fond des vallons, leur
montrant de temps en temps, dans le lointain, les animaux sauvages qui
s'élançaient dans l'immense prairie; ils fuient d'abord, puis
s'arrêtent, hument l'air, et fixent les audacieux chasseurs qui
troublent leurs retraites. Après un quart d'heure de marche, le Natchez
fit signe à ceux qui le suivaient de s'arrêter; il avait aperçu un daim
paissant à l'ombre d'un bouleau. Daniel Boon recommanda au capitaine
Bonvouloir et au docteur Wilhem, de faire un long circuit, afin qu'ils
eussent, au moins, la chance de décharger leurs armes, si le Natchez
venait à manquer son coup.
--Un sauvage manquer son coup!--s'écria le capitaine,--je ne sache pas
que pareille chose soit jamais arrivée. Docteur Wilhem, la fortune
conduit merveilleusement nos affaires; regardez, voilà devant nous au
moins trente daims, auxquels je pense livrer bataille, et ôter la vie à
tous, tant qu'ils sont. C'est prise de bonne guerre.
--Peste! vous faites bon marché de la vie de ces pauvres bêtes,
capitaine;--dit Daniel Boon--c'est le serment de l'illustre hidalgo de
la Manche; mais préparez vos armes: n'oubliez pas vos couteaux.
Le marin et son ami, le docteur allemand, s'embusquèrent convenablement;
le Natchez Whip-Poor-Will, se mit à ramper dans les buissons comme une
panthère qui va s'élancer sur sa proie; protégé par une petite inégalité
de terrain, il put s'approcher jusqu'à une portée de fusil de l'animal;
plusieurs autres daims paissaient non loin de là. Les pionniers
allemands, restés auprès de Daniel Boon; ne perdaient pas le Natchez de
vue; ils ne comprenaient rien à cette manoeuvre, entièrement nouvelle
pour eux; le vieux pionnier la leur expliquait de son mieux.
--Chut! pas si haut, Herr Obermann--dit-il au gros Alsacien qui le
questionnait sur l'extrême finesse de l'ouïe chez les animaux;--Notre
ami le Natchez, ne tire point, parce que le daim est sur ses gardes;
ceux qui paissaient à l'écart se sont rassemblés; ils hument l'air;
voyez, le daim a découvert le Natchez... il dresse les oreilles, fait
plusieurs bonds comme pour essayer ses forces, s'arrête de nouveau et
fixe le chasseur... allons donc, Whip-Poor-Will, il va...
Au moment où Daniel Boon allait prononcer le mot _fuir_, le coup part;
le daim fait plusieurs bonds, en répandant du sang, et tombe mort;
l'adroit sauvage pousse un cri de triomphe; les daims, effrayés, se
dirigent du côté où les deux pionniers sont embusqués. Le capitaine
Bonvouloir fait feu sur le guide, l'atteint à la patte, et se met à la
poursuite de l'animal qui fait de vigoureux efforts pour s'échapper;
mais se sentant pressé de trop près, il se retourne furieux et fond sur
le capitaine qui, avec l'adresse d'un _torrero_, esquive le coup, saisit
l'animal par les cornes, et lui plonge son couteau dans le côté; le
Natchez pousse un second _whoop_, (cri de triomphe) en voyant le
chevreuil tomber aux pieds du marin.
On chargea les daims sur les épaules de deux vigoureux sauvages, et les
pionniers les conduisirent, comme des dépouilles opimes, au campement.
Le capitaine ne cessait de parler de son _fameux coup_.
--Oh le magnifique animal!--S'écriait-il à chaque instant.--Colonel
Boon, avez-vous remarqué comment je m'y suis pris pour lui introduire le
couteau entre la première et la deuxième côte?...
--Oui, capitaine; répondit Boon.
--Jamais torrero de Séville ne fit la chose aussi habilement,--continua
le marin;--il y a bonne prise sur un taureau, mais sur un daim!...
Colonel, il faut en convenir, c'est un coup de maître...
Le daim abonde dans les forêts de l'Amérique septentrionale. Les Indiens
de la nouvelle Angleterre le _trappaient_, mais le plus souvent ils le
perçaient de leurs flèches. Quand un daim était pris par les pattes,
dans une trappe, il y demeurait quelquefois un jour entier, avant que
les Indiens n'arrivassent. Pendant ce temps, venait un loup affamé qui
l'étranglait, et privait le chasseur de la moitié de son gibier. S'il ne
se dépêchait, messire loup faisait un second repas, plus copieux que le
premier, et ne laissait, du daim, que la peau et les os, surtout s'il
s'était fait accompagner par quelques gloutons de son espèce. Le loup
est quelquefois victime de sa gourmandise, car au-dessus de la première
_trappe_ en est une autre plus lourde, qui tombe sur le voleur et
l'écrase. Quelquefois plusieurs loups forment une association et donnent
la chasse aux daims, qu'ils poursuivent jusqu'à ce qu'ils les aient
réduits aux abois; les pauvres bêtes deviennent alors une proie facile
pour leurs féroces ennemis, qui leur sautent sur la croupe et les
dévorent immédiatement.
Les sauvages tuent les daims lorsque ceux-ci se disposent à traverser
les lacs et les rivières; ils dirigent leurs canots sur eux, et les
prennent par les oreilles sans éprouver la moindre résistance. On peut
facilement apprivoiser ces animaux; nous vîmes un Indien qui possédait
deux faons tellement dociles qu'ils le suivaient partout comme des
chiens; quand il traversait le fleuve ils nageaient à côté de la
_pirogue_; lorsqu'il abordait au rivage, ils folâtraient autour de lui
comme des agneaux, et ne cherchaient jamais à s'évader... On chasse le
daim, en été, sur le bord des rivières et des lacs; le soir, ils se
retirent dans les marais pour paître les plantes aquatiques, mais
surtout pour se garantir contre les piqûres des insectes qui abondent
dans les forêts de l'Amérique: le chasseur s'embusque près d'un endroit
que les daims fréquentent habituellement, et en tuent quelquefois six
dans la même soirée. La chair de cet animal est exquise; la saveur en
est due au choix des plantes dont il se nourrit. Lorsque le sauvage est
tourmenté par la soif, il fait une incision dans la gorge du daim qu'il
vient d'abattre, y accole la bouche, et se désaltère en buvant un bon
coup du sang de l'animal: s'il a faim, il lui ouvre le côté, en déchire
les chairs encore palpitantes, et les dévore. Les Indiens mangent
quelquefois la chair du daim sans aucune préparation culinaire; elle
leur paraît plus succulente en cet état que lorsqu'elle a été rôtie au
feu.
Le daim a l'ouïe fine, et l'odorat bien exercé; le chasseur l'approche
toujours sous le vent. Des bandes de plusieurs centaines rôdent dans les
plaines voisines des rivières; ils sont conduits aux pâturages par un
mâle d'une grosseur extraordinaire qui est le guide et le protecteur du
troupeau; si celui-ci fait face à l'ennemi, les autres tiennent bon, et
ne l'abandonnent pas.
Les sauvages qui habitent les bords des lacs du Nord, ont une manière
toute particulière de prendre les daims: plusieurs chasseurs
s'embarquent, le soir, sur un canot et gagnent le large; à la proue de
la pirogue on place des torches qui projettent une lumière brillante sur
l'eau. Le daim timide se rend sur les bords du lac pour se désaltérer et
paître les plantes aquatiques; il broute à la lueur du perfide flambeau
qui s'approche graduellement, jusqu'à ce que les Indiens ne soient plus
qu'à une faible distance; alors une balle étend l'animal sur la rive.
Les sauvages ont deux saisons de chasse, l'été et l'hiver. Les fauves ne
se trouvant que dans les régions froides et solitaires du Nord, pour y
parvenir, ils sont obligés d'entreprendre de longs et pénibles voyages
en remontant les rivières, qui, pour la plupart, ne sont qu'une suite de
_chutes_, de _rapides_ et de _portages_: mais comme il est impossible
aux trappeurs de se munir de provisions à cause de la faiblesse de leurs
canots, ils sont obligés de s'arrêter souvent pour chasser. Ces pêches
et ces chasses ne sont pas toujours heureuses, et ils sont alors exposés
à des privations auxquelles ils succombent quelquefois. Ils arrivent
enfin au _pays de chasse_, et, après avoir construit leurs _wigwhams_,
ils tendent leurs piéges; plus la saison est rigoureuse, plus la chasse
est productive. C'est au milieu des neiges, des climats glacés, que ces
hommes, légèrement vêtus, passent trois à quatre mois exposés à des
fatigues dont on ne peut se faire une idée, à moins de les avoir
partagées. Un _novice_, rempli de toute la confiance qu'inspire la
_jeunesse_, voulut suivre une compagnie de Canadiens dans les _pays d'en
haut_; il fallut deux mois de soins, de repos, et un régime des plus
fortifiants pour le remettre de ses fatigues, et surtout de
l'_abstinence_ à laquelle il avait été exposé pendant cette longue et
sévère épreuve; il n'en devint pas moins le plus habile trappeur de
l'Ouest...