L'agrément du lieu n'était pas le seul motif qui avait déterminé nos
pionniers à s'y arrêter; nous avons vu que les chariots, pour la plupart
en mauvais état, nécessitaient une prompte réparation... Le soleil
descendait à l'horizon; les montagnes commençaient à prendre une teinte
plus sombre, et le hibou faisait entendre son chant lugubre. Avant la
nuit, les jeunes gens firent un abattis de branches d'arbres, et
formèrent une espèce de parc pour les bestiaux; pendant ce temps,
mistress Percy, sa fille, et les femmes des pionniers allemands,
s'occupaient du souper. Il était cinq heures du soir; on avait envoyé
les bestiaux au pâturage, sous la garde de quelques fidèles dogues.
Le soleil disparut enfin derrière les montagnes qui bornaient l'horizon
à l'Ouest, laissant après lui une longue traînée de lumière; toutes les
familles faisaient cercle autour de leurs feux respectifs; le café, le
chocolat, les gâteaux, les confitures, les tranches de boeuf fumé, un
excellent repas, enfin, succédait au plaisir de la conversation. La
belle et bonne miss Julia Percy, faisait une égale répartition de
biscuit au lait, de bon fromage à la crême et de tasses de thé bien
sucrées; on eût dit la Charlotte du Werther. «Six enfants se pressaient
autour d'une jeune fille; elle tenait un pain _bis_ dont elle
distribuait les morceaux à chacun en proportion de son âge et de son
appétit; elle donnait avec tant de douceur, et chacun disait merci avec
tant de naïveté!!... toutes les petites mains étaient en l'air avant que
le morceau fût coupé[61]» Aaron Percy observait avec intérêt les
pionniers groupés autour des divers feux, et faisant honneur à leur
souper.
[61] Goethe. _Werther_.
--Mistress Percy--dit-il à sa femme--il me semble que les vaches sont
bien en retard; il fait nuit, et nos deux dogues-bouviers, Hercule et
Goliath, ne donnent pas signe de vie.--Au même instant on entendit des
beuglements et le tintement des clochettes; c'étaient les vaches que
ramenait un des chiens.--Enfin les voilà... quoi! Goliath est seul avec
cinq vaches! Que sont devenus Hercule et Betsy?...
Au nom de Betsy on vit briller les yeux de la petite Jenny qui
affectionnait cette vache; ne la voyant pas venir, elle se mit à pleurer
à chaudes larmes, en disant que _certainement_ les loups avaient mangé
Betsy; tout le camp était en émoi: on se mit en quête de la vache qui
parut bientôt accompagnée du fidèle Hercule; on s'empressa de la traire
comme les autres, et Jenny lui donna sa portion de sel, mais non sans
l'avoir grondée; le chien reçut force caresses, et il lui fut bien
recommandé de ne jamais se départir de sa vigilance.
Frémont-Hotspur et un irlandais nommé O'Loghlin se retirèrent dans leur
tente commune, après avoir été invités par mistress Percy à venir _faire
la conversation_ après le souper, en compagnie de quelques autres
pionniers, allemands et américains; on devait manger un _pudding_.
Semblable à la femme du bon vicaire de Wakefield, chaque maîtresse de
maison se pique de faire de _merveilleuses tartes_, des _puddings
tremblants_ et des crêmes délicates. Le repas du soir fut promptement
terminé, et les travaux légers qui occupent, le soir, les familles
américaines, succédèrent aux fatigues de la journée; le bruit des rouets
annonçaient assez l'industrie des femmes. Plusieurs jeunes _ladies_
lisaient; la lecture des bons livres, à laquelle les femmes américaines
sont accoutumées dès leur jeunesse, donne à leur conversation un degré
d'intérêt, et un fonds de connaissances solides qu'on trouve rarement
ailleurs.
Quand Hotspur et les autres pionniers se rendirent à l'invitation qui
leur avait été faite, Aaron Percy, sa femme et leur fille allèrent
au-devant d'eux. Le feu, qui brillait, rendit la lumière des torches
inutile; le bruit des rouets cessa, et les jeunes demoiselles
s'assemblèrent pour causer; plusieurs grosses allemandes _ayant, pour
saler les porcs, d'aussi bonnes mains que femmes qui soient au monde_,
les écoutaient, le sourire sur les lèvres.
--M. Hotspur--dit mistress Percy au jeune américain, en lui versant du
thé--pensez-vous que nous soyons inquiétés par les sauvages pendant
notre trajet? Rarement de pareils voyages s'effectuent aussi
pacifiquement.
--La nuit dernière, les hurlements de nos chiens semblaient annoncer
l'approche des sauvages,--répondit Frémont-Hotspur,--et quelques-uns de
nos amis d'Allemagne prétendent qu'ils ne se mettent jamais à table,
sans que quelque petit bruit éloigné ne vienne les inquiéter. Ils
commencent à se décourager; l'appétit va mal; ils ne sauraient manger
morceau qui leur profite; jamais un plaisir pur, toujours assauts
divers; enfin, comme le lièvre de la fable, tout leur donne la fièvre:
leur sommeil, disent-ils encore, est souvent interrompu par une
succession de rêves effrayants; je les rassure de mon mieux, en riant de
leurs terreurs.
On servit le pudding; miss Julia était la _majordome_, et faisait les
honneurs.
--Qui nommerons-nous pour _speaker_[62] ce soir?--demanda Aaron Percy.
[62] Orateur, conteur.
Plusieurs dames prononcèrent le nom de Hotspur; les pionniers
approuvèrent ce choix, et le jeune Américain fut proclamé speaker, à
l'unanimité.
--Les dames,--dit Frémont-Hotspur en saluant le groupe,--me permettront
de les consulter sur le choix d'un sujet.
--Vous avez passé votre jeunesse sur l'Océan,--observa miss Julia;--vous
serait-il agréable de nous raconter quelque scène maritime?... vous avez
dû faire la pêche de la baleine?...
--Tous les habitants du Nantucket[63] commencent par là,--répondit
Frémont-Hotspur;--on est d'abord simple baleinier; cet apprentissage,
dangereux et pénible, est regardé comme indispensable. Il n'y a point
d'école plus profitable; les jeunes gens passent par les grades de
_rameurs_, de _pilotes_ et de _harponneurs_; la pêche forme donc une
pépinière de marins accoutumés à une vie laborieuse et dure; si la
fortune leur destine de grandes richesses, l'expérience leur apprend ce
qu'il a coûté de peines et de fatigues à leurs parents, pour amasser les
biens qu'ils possèdent. Ces dames me prient de leur raconter quelque
scène maritime? c'est l'histoire de ma vie qu'elles me demandent; mais
il n'y a rien que je ne fasse pour être agréable à la société. Les
grands capitaines écrivent leurs actions avec simplicité, dit-on, parce
qu'ils sont plus glorieux de ce qu'ils ont fait, que de ce qu'ils
disent. Je crois devoir adopter le système contraire, et mettre une
grande ostentation dans les récits de mes _hauts faits_... pour en
relever l'importance:
[63] L'île de Nantucket, dans l'État de Massachusetts, au sud du cap
Cod, est un banc de sable aride; ses habitants se livrent à la
pêche.
Je naquis dans l'île de Nantucket, par conséquent dans le voisinage de
la mer; tout habitant des côtes se familiarise avec elle, la brave, et
parvient à la dompter. L'habitude d'en affronter les périls rend les
hommes plus courageux, plus entreprenants, et les voyages maritimes
étendent le cercle de leurs connaissances. J'entendais souvent mon père,
qui était marin, raconter les aventures de sa jeunesse, ses expéditions,
ses premiers exploits enfin. Ces récits firent naître en moi un goût
précoce pour le même genre de vie.
Je n'avais encore que huit ans lorsque j'accompagnai le vieillard dans
une de ses excursions; nous fîmes naufrage sur les côtes d'Ecosse; un
pêcheur nous recueillit; mon père trouva facilement un emploi, car il
était connu dans ce pays pour un audacieux marin. La cabane de notre
bienfaiteur était merveilleusement située; je n'ai vu, de ma vie, un
endroit plus propre à développer les idées contemplatives. Mes yeux
s'étendaient involontairement sur la surface immense qu'ils avaient
devant eux; je respirais les vapeurs salines dispersées par le choc
perpétuel des flots, se poursuivant les uns les autres, comme s'ils
eussent été soumis à une impulsion régulière et invisible; le soir, je
m'endormais à leur bruit déchirant; le jour, je m'élançais avec
transport au sommet des rocs; je découvrais alors le vaste Océan avec
ses formes variées de sublimité et de terreur; les rochers, les
précipices dont la vue glace d'effroi, tout cela me ravissait; les
femmes des pêcheurs me chantaient, d'une voix rauque, et aussi bruyante
que celle de l'Océan, les anciennes ballades, et les entreprises
périlleuses des rois de la mer. Debout sur le faîte des rochers, et
suspendu en quelque sorte au-dessus des précipices, je livrais de
furieux combats aux oiseaux dont je voulais dérober les oeufs... mais on
vint m'arracher à cette vie active pour m'enfermer dans une école; moi,
à qui le calme faisait peur!... Il me fallait des obstacles, des
fatigues, des périls à braver, de grandes infortunes à supporter;
il me fallait des naufrages enfin!... avez-vous vu la mer en
courroux?--continua Frémont-Hotspur avec enthousiasme,--il faut la voir
quand elle s'émeut, la furieuse! quelles vagues elle entasse!... l'écume
vole jusqu'au sommet des rochers où se tient le spectateur
émerveillé!... C'est alors que les flots présentent le plus splendide
spectacle qu'il soit donné à l'homme de contempler!... Avez-vous vu
périr un bâtiment?... que d'émotions on éprouve! quel bonheur de pouvoir
sauver des frères!... A l'école, on crut remarquer en moi de grandes
dispositions pour l'état ecclésiastique, et il fut décidé que je serais
élevé pour être un jour un des plus zélés défenseurs de l'Eglise. Je
débutai; _ne forçons point notre talent_; on nous l'a dit en bon
français; mes sermons étaient secs et arides comme la plante qui croit
dans le sable; j'étais loin d'avoir l'onction du docteur Blair;
définitivement, je n'étais point né pour cette vocation; peu zélé,
d'ailleurs, et plus sensible à la poésie des combats, je me décidai à
affronter encore une fois le courroux du Dieu au fatal trident.
M'émancipant de ma propre autorité, je m'élançai sur les traces de mon
père, au risque d'écumer la mer pendant dix ans, comme Télémaque à la
recherche d'Ulysse; je commençai mon Odyssée par un second naufrage;
évitez les côtes de Bretagne; autrefois, dit la chronique, un boeuf,
promenant à ses cornes un fanal mouvant, a mené les vaisseaux sur les
écueils... Non loin de là, est l'île de _Sein_; c'était jadis la demeure
des vierges sacrées qui donnaient aux Celtes beau temps ou naufrages;
elles y célébraient leurs meurtrières orgies, et les navigateurs
entendaient avec effroi, de la pleine mer, le bruit des cymbales
barbares. Après ce second naufrage, sur les côtes de France, je
m'engageai à bord d'un baleinier Américain qui se trouvait alors à
Saint-Malo. J'écumai toutes les mers; je vis ces climats que le soleil
éclaire et abandonne alternativement, pendant six mois consécutifs. En
hiver, une nuit sombre étend son voile sur ces contrées; cependant, dans
ces parages désolés, les flots présentent quelquefois un spectacle
splendide; je veux parler des aurores boréales. Au moment où le météore
apparaît le ciel _fendille_; entre le Nord et le couchant on découvre un
arc lumineux d'où sortent et s'élèvent d'innombrables colonnes de
lumière; des torrents de feu s'écoulent sans cesse de cet inépuisable
source; mille rayons réunis en faisceaux, semblent couvrir la mer d'une
voûte d'or de rubis et de saphirs... Mais parlons un peu des moyens de
navigation... Un arbre flottant fut le premier navire; on imagina
ensuite de le creuser au moyen du feu; l'art un peu plus éclairé,
inventa les canots des Groënlandais, des habitants du Kamtchatka, etc.;
c'est en étudiant l'histoire des peuples sauvages qu'on apprend à
connaître toute l'énergie de l'espèce humaine. Le sauvage eut besoin,
pour vivre, d'atteindre les animaux qui fuyaient devant lui... il
inventa l'arc; obligé de demander sa subsistance à l'Océan, il
construisit des canots insubmersibles; si, pour sauver sa vie, il eût
été forcé de s'ouvrir un passage dans le sein d'un rocher de granit, il
l'eût creusé sans autre instrument qu'un caillou. Il faut dire aussi que
les circonstances font la moitié des frais. Les Phéniciens ayant peu de
ressources chez eux, furent les premiers qui osèrent s'aventurer sur mer
pour gagner des territoires plus fertiles: quant à la guerre, ils durent
trouver cette mode établie, et l'on ne se battit pas longtemps sans
faire un art de cette boucherie; de là l'organisation militaire, la
discipline, la tactique. Les Barbares faisaient leurs excursions sur des
bateaux nommés _camares_; ces bateaux étroits, renflés de la _coque_,
étaient charpentés sans aucune attache de fer ou d'airain[64]. Par les
gros temps et suivant la hauteur de la vague, ceux qui les montaient,
ajoutaient, à la partie supérieure, des cordages, des _ais_ qui
s'emboîtaient, et fermaient le navire comme un toit[65]. Ils voguaient
ainsi ballottés par les flots. La double proue des barques et la
facilité qu'ils avaient de changer le _coup de rame_, leur permettaient
d'aborder quand ils le voulaient, de l'avant ou de l'arrière, sans aucun
danger. Les Arabes ont encore des petits bâtiments qu'ils nomment
_trankis_, dont les planches ne sont pas clouées, mais _liées_, et comme
_cousues_ ensemble. Les historiens de l'antiquité nous apprennent qu'aux
Indes, on se servait de bateaux de roseaux; ces roseaux étaient aussi
gros que des arbres, ainsi qu'on pouvait le remarquer dans les temples
où l'on en plaçait comme objets de curiosité; l'intervalle qui existait
entre deux noeuds suffisait pour faire un bateau capable de porter trois
hommes[66]. Vous savez qu'Eléphantiasis était, autrefois, le terme de la
navigation sur le Nil; c'était le rendez-vous général des barques
éthiopiennes; _pliantes_ et _légères_, les bateliers les chargeaient
facilement sur leurs épaules, lorsqu'ils arrivaient aux portages[67].
Les barques des navigateurs de l'Orient doivent être solidement
construites, à cause des hippopotames, qui les percent quelquefois de
leurs défenses. Ces animaux ont beaucoup de force dans le cou et dans
les reins. On raconte (vous connaissez le proverbe; _tout voyageur est
un menteur_), on raconte, dis-je, qu'une vague ayant jeté et laissé à
sec, (sur le dos d'un hippopotame) une barque hollandaise chargée de
quatre tonneaux de vin, sans compter les gens de l'équipage, cet animal
attendit patiemment le retour des flots, qui vinrent le délivrer, et ne
fit aucun mouvement qui indiquât qu'il en fut fatigué. J'ai dit qu'ils
perçaient quelquefois les barques; on ne peut les éloigner, la nuit,
qu'au moyen de la lumière; une chandelle placée sur un morceau de bois,
et abandonnée au cours de l'eau, les empêche d'approcher. La route qu'un
navire des Indes fabriqué de joncs, parcourait en vingt jours, un navire
grec ou romain le faisait en sept[68]. Dans cette proportion, un voyage
d'un an pour les flottes grecques et romaines, était à peu près de trois
ans pour celles de Salomon. Deux navires d'une vitesse inégale ne font
pas leur voyage dans un temps proportionné à leur vitesse, dit le
célèbre Montesquieu; la lenteur produit souvent une plus grande lenteur.
Quand il s'agit de suivre les côtes, et qu'on se trouve sans cesse dans
une différente position; qu'il faut attendre un bon vent pour sortir
d'un golfe, en avoir un autre pour aller en avant, un navire bon voilier
profite de tous les temps favorables; tandis que l'autre reste dans un
endroit difficile, et attend plusieurs jours un autre changement. Un
navire qui entre beaucoup dans l'eau (comme ceux des Grecs et des
Romains, qui étaient de bois, et joints avec du fer) navigue vers le
même côté à presque tous les vents; ce qui vient de la résistance que
trouve dans l'eau le vaisseau poussé par le vent, qui fait un point
d'appui, et de la forme longue du vaisseau qui est présenté au vent par
son côté; pendant que, par l'effet de la figure du gouvernail, on tourne
la proue vers le côté que l'on se propose; en sorte qu'on peut aller
très près du vent, c'est-à-dire très près du côté d'où vient le vent.
Mais quand le navire est d'une figure ronde et large de fond, et que par
conséquent il enfonce peu dans l'eau, il n'y a plus de point d'appui; le
vent chasse le vaisseau, qui ne peut résister, ni guère aller que du
côté opposé au vent. D'où il suit que les vaisseaux d'une construction
ronde de fond sont plus lents dans leurs voyages; 1º ils perdent
beaucoup de temps à attendre le vent, surtout s'ils sont obligés de
changer souvent de direction; 2º ils vont plus lentement, parce que
n'ayant pas de point d'appui, ils ne sauraient porter autant de voiles
que les autres[69]...» Le même philosophe fait remarquer que l'empire de
la mer a toujours donné, aux peuples qui l'ont possédé, une fierté
naturelle, parce que _se sentant capables d'insulter partout, ils
croient que leur pouvoir n'a plus de bornes que l'Océan_... Parlons
aussi de la manière de voyager des peuples du Nord; ils se servent de
traîneaux tirés par des chiens; ces animaux, chez les habitants du
Kamtchatka, partagent la nourriture de la famille, et mangent dans la
même auge; ce sont les femmes qui en prennent soin. Les attelages sont
de huit chiens attelés deux à deux; les traits sont composés de deux
larges courroies qu'on leur attache sur les épaules; au bout de chaque
trait est une petite courroie qui, par le moyen d'un anneau, se fixe à
la partie antérieure du traîneau: une courroie tient aussi lieu de
timon: c'est encore une courroie qui sert de bride; elle est garnie d'un
_crochet_ et d'une chaîne qu'on attache au chien de _volée_. Le
conducteur se sert, pour fouet, d'un bâton crochu, long de trois pieds,
à l'extrémité duquel sont placés plusieurs grelots dont le son anime les
chiens; quand il veut arrêter, il enfonce le bâton dans la neige, et met
en même temps un pied à terre pour diminuer la vitesse par l'obstacle du
frottement. Ce véhicule, trop élevé comparativement à sa largeur, verse
aisément si le conducteur perd l'équilibre... Alors, les chiens, qui se
sentent soulagés, redoublent d'ardeur et ne s'arrêtent plus... heureux
si, dans sa chute, le voyageur peut se cramponner au traîneau; les
chiens s'arrêtent bientôt, fatigués de traîner le nouvel Hippolyte...
S'il se présente une colline, le conducteur doit la franchir à pied;
pour la descendre, il faut dételer les chiens, n'en laisser qu'un seul à
la voiture, et conduire les autres _en laisse_; impatients de regagner
la plaine, ils renverseraient conducteur, voiture et bagage. Les
voyageurs de ces pays sont exposés à de grands dangers; sortis de chez
eux par un temps calme, ils peuvent, à tout instant, être surpris par un
ouragan furieux, et ensevelis sous une montagne de neige... Dès le
commencement de la tempête, ils s'écartent du chemin, et cherchent un
refuge dans quelque bois; la neige, divisée par les rameaux des arbres,
ne peut s'y rassembler en un seul monceau, comme dans les plaines. Le
voyageur se couche, et attend la fin de l'ouragan qui dure quelquefois
une semaine. Les chiens sont d'abord très _sages_, plus sages qu'on
n'aurait droit de s'y attendre dans de pareilles circonstances; mais dès
que la faim se fait sentir, ils deviennent, (comme certaines gens)
insupportables, et dévorent les courroies de leurs attelages, celles qui
réunissent les différentes pièces du traîneau, et n'en laissent que la
charpente. En voyageant, ces peuples n'allument jamais de feu; ils
vivent alors de poissons secs. S'ils éprouvent le besoin de prendre
quelque repos, ils s'accroupissent sur la pointe des pieds au milieu de
la neige et des glaces, s'enveloppent de leurs habits, dorment d'un
profond sommeil, et se réveillent _frais_ et _dispos_! Un sybaryte ne
pouvait trouver le sommeil sur un lit de roses; cependant les rochers et
la terre glacée offrent un lit assez doux au sauvage fatigué. Quant aux
rennes, ils sont naturellement indociles, et ne perdent jamais
entièrement ce défaut; mais on les dresse au _traînage_. Ils s'emportent
souvent; les Koriaks, pour les réduire, leur attachent, sur le front, de
petits os armés de pointes; ils tirent fortement la bride, les piquent,
et ces animaux, qui se sentent blessés par devant, s'arrêtent aussitôt.
On peut faire, avec un bon attelage de rennes, trente-six lieues par
jour; mais le voyageur doit avoir soin de s'arrêter souvent pour les
laisser manger; sans cette précaution, ils les perdrait tous. Les
Koriaks qui possèdent de grands troupeaux de rennes, ne mangent que ceux
qui meurent de maladies, ou par accident. Ils les nourrissent, pendant
l'hiver, de mousse pétrie avec de la neige, dont ils forment une espèce
de pain dur comme le marbre. La partie aqueuse et glacée se fond dans la
bouche de l'animal qui trouve, dans la même pâte, et son fourrage, et sa
boisson. Pour suppléer à leur maladresse, et se procurer des
pelleteries, les Ostiacks dérobent, en été, de jeunes renards à leurs
mères, et les élèvent. Ils ont un singulier moyen de procurer à ces
animaux une plus belle fourrure et c'est aussi l'intérêt qui les rend
cruels; les renards maigres ayant le poil plus fin, et mieux fourni, ils
leur cassent successivement les pattes... afin que la douleur les
empêche d'engraisser... Ces peuples sont d'ailleurs si peu sensibles,
que s'ils ont besoin de colle, ils se tirent du sang du nez... à grands
coups de poing... Parlons maintenant du principal sujet de ce récit...
On distingue plusieurs espèces de baleines; je nommerai, par exemple,
celle du golfe de Saint-Laurent; elle a soixante-quinze pieds de long;
le _disko_, qui se trouve dans les mers du Groënland; le _right-whale_,
ou baleine de _sept pieds d'os_; elle a soixante pieds de long; le
_spermacetty_; les plus grandes donnent cent barrils d'huile; le
_hunch-back_ ou bossu; la _fine-back_ ou baleine américaine;
_sulphur-bottom_ ou ventre soufré; et le _grampus_... L'huile de baleine
est, (chez les insulaires) une boisson délicieuse; les jours de fêtes,
les vessies gonflées de cette liqueur épaisse et repoussante, sont
vidées avec profusion; les convives accueillent ce _nectar_ comme nous
recevrions les vins les plus exquis. La prise d'une baleine est célébrée
par une fête générale; la joie brille sur tous les visages; la côte
retentit de chants d'allégresse; l'énorme poisson est bientôt mis en
pièce; on voudrait le dévorer tout entier avant de quitter la place...
il est inutile de dire que la modération est toujours bannie de ces
repas... La pêche de la baleine est devenue l'école de nos plus hardis
navigateurs; il n'y a point de parage où ils n'aillent chercher ce
poisson gigantesque. Les habitants du Nantucket, sont les plus habiles
pêcheurs que l'on connaisse; leur audace est proverbiale; les femmes de
cette île veillent aux affaires de leurs maris pendant leur absence;
elles acquièrent bientôt l'expérience nécessaire à cette surintendance;
elles sont, en général, renommées pour leur prudence, et leur bonne
administration... Les navires les plus propres à la pêche de la baleine
sont ceux de cent cinquante tonneaux, et non les _hourques_, les
_bailles à brai_, les _bouées_ ou les _sabots_[70]... L'équipage de
chaque baleinier est toujours composé de treize personnes. Je dois aussi
vous décrire la _nacelle_; les _whale-boats_ (nacelles baleinières) sont
d'invention américaine; on les fait de bois de cèdre; rien n'égale leur
légèreté, si ce n'est la pirogue d'écorce des sauvages. Chaque nacelle
peut contenir six personnes, savoir: quatre _rameurs_, le _harponneur_
et le _timonnier_[71]. Il est absolument nécessaire qu'il y ait, à bord
de chaque vaisseau, deux de ces nacelles; si l'une est submergée dans
l'attaque de la baleine, l'autre, spectatrice du combat, doit lui porter
secours. Cinq des treize hommes, qui composent l'équipage des vaisseaux
baleiniers, sont presque toujours d'anciens matelots; on n'embarque
jamais personne qui soit âgé de plus de quarante ans; l'homme, après cet
âge, commence à perdre la vigueur et l'agilité indispensables pour une
entreprise aussi hasardeuse... Un des matelots du navire est toujours en
vedette, pour observer le _soufflement_ des baleines pendant que le
reste de l'équipage se repose dans une cabane construite sur le pont.
Lorsque la sentinelle découvre une _gamme_[72] il crie: «_awaïte
pauana!_» (je vois une baleine); l'équipage reste immobile et dans le
plus profond silence jusqu'à ce que le marin en faction ait répété une
seconde fois «_pauana!_» (une baleine)! et il descend immédiatement du
mât pour aider ses compagnons à lancer les deux nacelles chargées de
tous les ustensiles nécessaires... Quand elles sont arrivées à une
distance convenable, l'une d'elles _s'arrête sur ses rames_; elle est
destinée à être le témoin inactif du combat qui va se livrer... A la
proue de la nacelle _assaillante_, se tient le _harponneur_; c'est de
son adresse que dépend particulièrement le succès de l'entreprise; il
porte une veste courte, et étroitement attachée au corps par des rubans;
ses cheveux sont arrêtés _à la canadienne_, au moyen d'un mouchoir
fortement noué par derrière; dans la main droite, il tient l'instrument,
meurtrier, le _harpon_, fait du meilleur acier, et marqué du nom du
vaisseau; une corde, d'une force et d'une dimension particulières, est
roulée dans la nacelle avec le plus grand soin; une de ses extrémités
est fixée au bout du manche du harpon, et l'autre, à un anneau placé à
la _quille_ de la barque. Tout étant disposé pour l'attaque, les
pêcheurs rament dans le plus grand silence, et attendent les ordres du
_harponneur_; quand celui-ci s'estime assez près, il fait signe aux
rameurs d'_arrêter sur leurs avirons_; et, réunissant dans ce moment
critique, toute la force et toute l'adresse dont il est capable, il
lance le harpon. La baleine blessée, devient furieuse; quelquefois, dans
sa colère, elle attaque la nacelle, et la fracasse d'un seul coup de sa
queue...
[64] Sine vinculo æris aut ferri connexa.
(Tacite. _Hist._, lib. III.)
[65] Donec in modum tecti claudantur.
(_Idem._)
[66] Ctesias. _Indic._
[67] Namque eas plicatiles humeris transferunt, quoties ad cataractas
ventum est.
(Pline. _Hist. nat._)
«Dans les Indes, dit Diodore de Sicile, les lieux voisins des
fleuves et des marécages, portent des roseaux d'une grosseur
prodigieuse; un homme peut à peine les embrasser: _on en fait des
canots_.»
[68] Voyez Pline, Strabon.
[69] Montesquieu. _Esprit des lois_.
[70] _Hourques_, _bailles à brai_, _bouées_ et _sabots_: petits
navires d'une construction défectueuse.
[71] J'emprunte quelques détails aux lettres de M. St John.
[72] _Gamme_: baleine.
Hotspur fit une pause; l'Irlandais O'Loghlin parla chaleureusement en
faveur de ces hommes qui s'exposaient à de si grands périls pour
_éclairer_ leurs semblables; cette sortie apologétique fut vivement
applaudie par les auditeurs attentifs.
--Si la baleine était armée de la mâchoire du requin; si, comme ce
monstre, elle était vorace et sanguinaire, nos hardis navigateurs ne
reviendraient plus chez eux, amuser leurs femmes et leurs enfants du
récit de leurs merveilleuses aventures... Quelquefois le cétacé entraîne
la barque avec une telle vélocité, que le frottement de la corde fixée
au harpon, en enflamme les bords... Enfin, épuisée par la perte de son
sang, et par l'extrême agitation qu'elle se donne, la baleine meurt et
surnage...
--Mais n'arrive-t-il pas quelquefois qu'elle n'est que blessée?--demanda
miss Julia.
--Oui, miss,--répondit Hotspur;--alors pleine de vigueur alternativement
elle paraît et disparaît dans sa fuite, et entraîne la nacelle avec une
vélocité effrayante. Toujours à la proue, la hache à la main, le
_harponneur_ observe attentivement les progrès de l'immersion. La
nacelle s'enfonce de plus en plus, le moment devient critique; le
harponneur approche la hache du câble, et hésite encore... tout dépend
de lui... il va couper?... Non... l'appât du gain... la crainte d'être
raillé par les vieux marins ou _loups de mer_, fait qu'il suspend encore
le coup... La barque court les plus grands dangers... qu'importe!... On
attend encore... on s'encourage... la mer retentit au loin des cris de
joie... on se flatte que la vitesse de la baleine va se ralentir... vain
espoir!... elle redouble d'efforts... Le harponneur coupe la corde, et
la nacelle se relève...
--Quelle hasardeuse entreprise!--dit mistress Suzanna Percy;--si l'on
considère l'immense disproportion qui existe entre les assaillants et
leur victime; si l'on se rappelle la faiblesse de leurs nacelles,
l'inconstance et l'agitation de l'élément qui sert de théâtre à ces
terribles combats, on conviendra que cette pêche exige l'emploi de toute
la force et de tout le courage dont l'homme est capable...
--Nous avons dans le requin un ennemi bien plus redoutable, reprit
Hotspur; on raconte que plusieurs matelots d'un navire s'étaient jetés à
l'eau pour se rafraîchir; une partie de l'équipage, en sentinelle sur
les vergues, veillait l'approche des requins; on en aperçut un d'une
grosseur énorme, et dont la nageoire sillonnait les eaux... A la
première alarme, les baigneurs regagnèrent le navire; le monstre vorace,
voyant échapper sa proie, fend les vagues comme un trait, et arrive au
moment où le dernier des nageurs, saisi par ses camarades, était presque
dans la chaloupe... il lui emporte la jambe... Le malheureux matelot
transporté à bord, expire au bout de quelques minutes... Un de ses
camarades, nommé Emmanuel Purdy, s'écrie: «Ézéchiel est mort, et c'est
ce monstre qui l'a tué;» il descend ensuite dans l'entrepont et se munit
d'un long couteau. «Que vas-tu faire?» lui demanda-t-on. «Venger mon
camarade,» répondit-il. Il remonte sur le pont et se précipite à la mer,
avant qu'on puisse deviner son dessein. Le requin, qui n'avait point
quitté les environs du vaisseau, se rapproche, en nageant, d'abord
lentement, suivant l'habitude de ces poissons; l'équipage pousse un cri
général. Emmanuel, dont ce combat n'était pas le premier essai, ménage
ses forces; armé du coutelas, il reste immobile et attend le requin qui
ne tarde pas à l'attaquer; l'intrépide matelot, plonge, l'évite, et
décrit un cercle pour frapper le monstre au flanc; tous les mouvements
du requin annoncent la fureur; il s'élance en se penchant sur le côté;
sa gueule est placée à une certaine distancé de son museau; il ne peut
rien saisir sans se renverser: c'est le moment favorable pour
l'attaquer. Purdy l'aborde et lui plonge son couteau dans le ventre; le
monstre blanchit l'élément des coups de sa queue; Purdy se tient entre
deux eaux, et le frappe encore plusieurs fois. Le requin, vaincu, teint
les flots de son sang, surnage et meurt: on le hisse à bord; Purdy lui
ouvre le ventre, en retire le membre de son ami, et le restitue au tronc
mutilé[73].
[73] Ce trait de courage fut inséré dans la gazette de la Barbade.
(_Not. de l'Aut._)
Les dames remercièrent Frémont-Hotspur de son empressement à les
distraire un moment; on servit encore du thé, du plum-pudding et mille
autres friandises. Aaron Percy tira sa montre; il était minuit, le récit
du jeune Américain avait intéressé les pionniers, et personne n'avait
parlé de se retirer.
--Ces messieurs veulent-ils se joindre à nous pour remercier l'Être
suprême d'avoir aussi manifestement favorisé le commencement de notre
émigration?--dit mistress Percy;--demandons, pour nous, les lumières du
ciel, et sa protection pour les amis que nous avons laissés dans le
Kentucky.
Après ces paroles simples, mais qui peignaient si bien l'âme
compatissante de mistress Percy, tous les pionniers se découvrirent; la
meilleure morale respirait dans l'exhortation d'Aaron, et tous
l'écoutaient avec respect. Miss Julia ouvrit ensuite la Bible, et y lut
quelques pages... Après la lecture, il se fit un long silence, et au
bout de quelques minutes de recueillement, le vieux pionnier adressa la
prière suivante au ciel:
«O grand Créateur! daigne jeter un regard sur cette multitude de tes
créatures réunies dans ces lieux solitaires, et guide nos pas
chancelants dans la nouvelle carrière que nous allons parcourir! Si nos
desseins sont purs, ils ne peuvent venir que de toi! oui, c'est toi qui
nous les inspires! Jadis nos pères ont espéré en ta Providence; ils ont
espéré, et tu les as délivrés. Rends-moi, Seigneur, rends-moi digne
d'être l'exemple, le consolateur et le guide du troupeau que tu m'as
confié... Que tous unis par les liens de la concorde, nous mêlions sans
cesse les accents de la reconnaissance aux pénibles travaux que nous
allons entreprendre! Inspire à nos coeurs des sentiments dignes d'être
transmis à nos descendants, et bénis, nous t'en conjurons, bénis nos
projets et nos efforts! verse sur nos moissons futures tes rosées
fécondantes: la terre que nous allons arroser de nos sueurs, deviendra
l'asile des malheureux. Bénis nos compagnes et nos enfants; c'est pour
eux, tu le sais, que nous abandonnons nos foyers; satisfaisant alors au
plus doux de tes préceptes, nous remplirons ce continent immense de
millions d'habitants qui, sans cesse heureux, te remercieront sans cesse
de tes bienfaits, et te béniront à jamais jusqu'à la dissolution de
l'Univers!...»
Il y avait quelque chose de profond dans la voix d'Aaron Percy, son
calme et sa confiance dans l'allié qu'il implorait, pénétrèrent jusqu'au
coeur des assistants. Après l'invocation, il y eut encore un moment de
silence et de recueillement, et les pionniers se séparèrent.
Frémont-Hotspur se disposa à relever les sentinelles; six hommes postés
en vue les uns des autres, veillaient jusqu'à minuit; six autres leur
succédaient et montaient la garde jusqu'au point du jour.
--M. O'Loghlin vous êtes de garde ce soir,--dit Frémont-Hotspur à
l'Irlandais dont le lecteur a déjà fait la connaissance.
--A vos ordres, M. Hotspur,--répondit l'enfant de la Verte-Erin en
s'armant jusqu'aux dents.--Est-ce à cheval que je monterai cette
garde?... il me faudrait quinze jours pour apprendre à me tenir en
selle... j'ose espérer que les sauvages ne choisiront pas cette nuit
pour exercer leurs brigandages... d'abord je vous préviens que je
crierai de toutes mes forces à l'apparition du moindre _chat-huant_ dans
l'air. Vous m'avez dit, M. Hotspur, que les sauvages enlèvent la
chevelure avec la plus grande dextérité?... quoi!... ces démoniaques ne
vous donnent pas le temps de vous réconcilier avec le ciel!!! je vous le
répète, je donnerai l'alarme à l'apparition du moindre chat-huant...
--Bonsoir, M. O'Loghlin; soyez ferme au poste; j'espère que ce ne sera
pas à votre négligence que nous devrons la visite des Pawnies.
--Le courage ne me manquera pas à l'heure de ma vie où j'ai le plus de
force, observa O'Loghlin.--Bonne nuit M. Hotspur.
Frémont-Hotspur se rendit ensuite dans une autre partie du camp;
quelques vigoureux pionniers prirent leurs fusils, en renouvelèrent
l'amorce, et se placèrent de manière à pouvoir dominer la partie de la
prairie dont la surveillance leur était particulièrement confiée. Enfin
tout rentra dans le silence; dans les tentes régnait le calme le plus
parfait; l'Être suprême n'a aucun crime à punir dans les familles
qu'elles abritent; pourquoi permettrait-il que des rêves terribles et
des visions de mauvais augure troublent leur sommeil?... Le lendemain,
au lever du soleil, le camp retentissait du chant des psaumes et des
prières...
Retournons reprendre les pionniers que nous avons confiés à
l'hospitalité des trois amis.