Reste à savoir si la justice gagnera quelque chose à cette intervention
des femmes. La question est complexe et vaut la peine d'être examinée.
Et d'abord, pourquoi le barreau eût-il été inaccessible aux femmes? Ce
n'est pas une situation bien difficile à conquérir. Nous savons, hélas!
par une expérience déjà longue, que le grade de licencié en droit et le
titre d'avocat, qui en est le couronnement le plus fréquent, sont à la
portée de toutes les intelligences. Il n'est pas à craindre, d'autre
part, que les femmes soient jamais embarrassées de parler: elles ont le
don des langues, l'esprit de contradiction; elles sont raisonneuses,
opiniâtres, souples, rusées, habiles et promptes à la riposte; elles
savent d'instinct aiguiser le trait. Dira-t-on qu'elles jouissent
précisément d'une élocution si facile, si abondante, qu'on peut
appréhender qu'elles n'usent avec excès des droits sacrés de la défense?
Certes, l'expérience atteste que les femmes silencieuses ou discrètes
sont rares. Et c'est une réflexion de Montaigne que «la doctrine qui ne
peut leur arriver ne l'âme, leur demeure en la langue.» Déjà, avec nos
avocats, les audiences sont interminables; avec ces dames, ne sera-t-il
pas plus difficile de mettre un frein aux épanchements de leur verbe?
Dès qu'on aura donné la parole aux femmes, comment fera-t-on pour la
leur retirer? Je réponds qu'il appartiendra aux juges de s'armer de
courage et de sévérité.
On a vu un autre inconvénient grave,--maintenant que les prévenus
peuvent se faire assister de leur avocat,--à donner accès à une
doctoresse, fût-elle un peu mûre, dans le cabinet du juge d'instruction;
car, à partir de ce moment, les secrets de la procédure seraient trop
mal gardés. Mais les âmes sensibles ont répondu que les rudesses du
magistrat inquisiteur et les désagréments de l'interrogatoire seront
adoucis et égayés par les grâces d'un charmant tête-à-tête.
On a fait remarquer, dans le même ordre d'idées, que, par le contact du
beau sexe, les conversations de couloir se transformeraient
naturellement en flirts galants; que la salle des Pas perdus, qui
retentit souvent des propos les plus libres, deviendrait une sorte de
grand salon où fleuriraient toutes les civilités; que le langage du
prétoire prendrait, de la sorte, plus de discrétion et de retenue; bref,
que la vie et les moeurs du Palais en seraient comme renouvelées,
tempérées, affinées. Est-ce donc à dédaigner? On ajoute qu'aux
plaidoiries de ces dames les magistrats seront tout yeux et tout
oreilles: on a beau être juge, on n'en est pas moins homme. Quant à
penser que les magistrats seraient capables de faire une infidélité à la
justice, par condescendance pour les grâces oratoires et les charmes
persuasifs de la femme avocat, c'est une inconvenance à laquelle
personne ne voudra s'arrêter une minute.
Il y a bien encore la question du costume, mais quelle folie de vouloir
interdire aux femmes le port de la robe! Par une coutume, où il n'est
point défendu de voir un symbole plein de sens, nos avocats portent, de
tradition immémoriale, la robe et le rabat,--nous pourrions dire, si
nous n'avions peur de choquer de très dignes susceptibilités, le jupon
et la bavette. Pas besoin pour les femmes, qui voudront fréquenter le
prétoire, de modifier beaucoup leur costume. Puisque les avocats
s'habillent en femmes, les femmes peuvent bien s'habiller en avocats.
Les juges eux-mêmes portent la toge. Est-ce que Rochefort ne les appelle
pas chaque jour des «enjuponnés?» Sans compter que la toque ne ferait
pas si mal sur une jolie tête; et vous pensez bien que ces demoiselles
ne manqueront pas d'y ajouter bien vite des fleurs, des rubans ou
quelque orgueilleux plumet.
On dit encore qu'il faudra modifier, à leur égard, les traditionnelles
formules. Pas moyen de saluer une doctoresse par ces mots: «Mon cher
confrère! Mon cher maître!» Et d'autre part, il serait inconvenant de
féminiser cette dernière appellation. L'appellera-t-on «avocate»? Les
puristes s'y refusent. A quoi de saintes âmes ont répondu que les
catholiques, dans leurs prières, donnaient ce nom à la Vierge: _Advocata
nostra!_ ce qui signifie précisément qu'elle plaide notre cause auprès
du Grand Juge. Pourquoi ce qui se dit en latin ne se dirait-il pas en
français? C'est une simple habitude à prendre.
Vraiment, j'ai honte de traiter si légèrement une si grave question;
mais le Français, né malin, est devenu si spirituel, qu'il nous ferait
un crime de ne point flatter un peu sa manie. Très sérieusement, cette
fois, j'ai l'idée que les femmes pourraient bien faire de terribles
avocats. Lorsqu'elles se jugent en possession de la vérité,--et il leur
est habituel de se croire infaillibles,--leur coutume est de s'y
cramponner avec une obstination démonstrative. Joignez que la première
qualité d'un avocat, c'est la souplesse. Pour défendre une bonne cause,
et surtout pour gagner un mauvais procès, il lui faut un esprit fin,
subtil, fécond en ruses de procédure, tout un ensemble de qualités
professionnelles que les hommes auraient tort de revendiquer pour eux
seuls.
Il est vrai que lorsqu'une femme traite ses propres affaires, tout ce
qui va contre son gré ou son caprice est réputé non avenu. Une loi qui
la gêne est une loi absurde. La vue exclusive de ce qu'elle croit son
intérêt ou son droit, l'aveugle et l'hypnotise. C'est son malheur de ne
point savoir douter, quand ce qu'elle aime ou ce qu'elle désire est en
cause. Elle devient alors une créature de parti pris et de passion, et
elle perd, du coup, le sens des affaires et la conscience de la justice.
J'enregistre en passant cette attestation d'un maître du barreau: «Il
n'est point d'avocat qui n'ait été, à ses débuts, stupéfait de
l'intelligence têtue que certaines femmes, d'ailleurs très fines et très
avisées, mettent à lutter contre le droit et l'évidence, dès qu'il
s'agit de leurs propres intérêts[191].»
[Note 191: André HALLAYS, _Les Femmes au barreau_. Journal des Débats du
19 septembre 1897.]
Seulement le même écrivain se hâte d'ajouter qu'en ce qui concerne les
affaires des autres, ces mêmes femmes retrouvent immédiatement leur
sang-froid et leur lucidité. Point de doute que certaines «avocates» ne
se montrent très capables de classer un dossier et d'exposer une
affaire, et que, l'expérience aidant, elles ne fassent preuve d'un coup
d'oeil, d'une prudence, d'une imagination, d'une fertilité de moyens à
déconcerter un vieux procureur. Mais, encore une fois, elles seront peu
nombreuses,--l'activité des diplômées devant se porter, semble-t-il,
avec plus de raison et plus de profit, vers les carrières sédentaires et
tranquilles de la bureaucratie.
V
L'arrêt de la Cour de Paris, qui a refusé d'admettre Mlle Chauvin à
prêter le serment d'avocat, signale les étroites relations de la
magistrature et du barreau. En effet, les avocats sont appelés, le cas
échéant, à suppléer les juges. Or, il est incontestable que la femme ne
saurait, dans l'état actuel de notre législation, siéger comme
magistrat. Et l'arrêt précité en tirait argument pour interdire à la
femme la profession d'avocat.
Au point de vue rationnel qui est le nôtre, il n'y a peut-être point une
si indissoluble affinité entre la fonction d'avocat et la magistrature
du juge. Et tout en ouvrant la première à la femme, nous serions disposé
à lui fermer la seconde. A ce qu'elle plaide, il y a peu de danger; mais
à lui permettre de juger, nous voyons des inconvénients graves. Le
Parlement a partagé cet avis et consacré cette distinction.
Franchement, il nous répugnerait infiniment de comparaître devant un
aéropage féminin, parce que (soyons franc) nous n'avons pas la moindre
confiance dans l'esprit de justice des femmes. Elles sont trop
impressionnables, trop sensibles, trop irascibles. Mais oui! leur colère
est plus exaltée que la nôtre. _Nulla est ira super iram mulieris_,
lit-on dans l'Ecclésiaste. C'est encore un fait d'expérience, que les
femmes oublient et pardonnent moins facilement que les hommes. Elles ont
un esprit de rancune, un goût de vengeance, plus vivace, plus ardent,
plus obstiné. Presque toutes les dénonciations anonymes, que reçoit la
police, sont l'oeuvre de femmes vindicatives.
Et quel sentiment leur est plus naturel que la jalousie? C'est ce qui
les rend si facilement médisantes. Avez-vous remarqué qu'entre elles,
elles se traitent beaucoup plus en rivales qu'en amies? Leurs
impressions sont si mobiles que certaines inclinent même à affirmer,
comme des réalités indubitables, les bruits qu'elles recueillent ou
qu'elles inventent. Pour faire de bons juges, elles devraient donc
renoncer à leurs plus jolis défauts, et aussi à leurs qualités les plus
séduisantes qui, chez elles, ne manquent point de tendre constamment des
pièges au sentiment de la justice.
Il n'est pas jusqu'à leur bonté, en effet, qui ne nous fasse douter de
leur impartialité. En toute matière, les questions de personnes priment,
à leurs yeux, les questions de principes. Elles tirent la solution de
leur coeur. Le jugement logique et la raison démonstrative ont moins de
prise sur leur esprit qu'une émotion quelconque. Elles auraient mille
peines à s'empêcher d'absoudre par pure sympathie ou à s'abstenir de
condamner par simple animosité personnelle. «La plupart des femmes n'ont
guère de principes, dit La Bruyère; elles se conduisent par le coeur.»
Bien vraie encore cette pensée de Thomas: «Les femmes font rarement
comme la loi qui prononce sans aimer ni haïr. Leur justice, à elles,
soulève toujours un coin du bandeau pour voir ceux qu'elles ont à
condamner ou à absoudre.» C'est bien cela: leurs sentences procèdent du
coeur plus que de la froide et impartiale raison.
Sans doute, il faut convenir que notre magistrature masculine n'est pas
incapable de passion; l'intérêt ou l'antipathie peut l'entraîner à un
déni de justice. La faveur politique a trop de part dans son
recrutement, pour qu'elle assure toujours aux justiciables de France une
impeccable et sereine impartialité. Et puis, le plus honnête magistrat
du monde n'est point parfait. Encore est-il douteux que la femme puisse
faire un aussi bon juge que l'homme, par cette raison que, même en
fermant les yeux sur les autres imperfections de son sexe, elle a le
grave défaut de garder difficilement cet équilibre, cette pondération,
cette stabilité entre les impressions contraires, qui est la grande
préoccupation de l'homme juste. Le sentiment, que nous savons
prépondérant chez le sexe faible, empêche le jugement d'être attentif et
froid, suffisamment sûr, scrupuleusement équitable. Les natures
sensibles restent difficilement dans la vérité. Leur raison est à la
merci des émotions violentes.
Et ce n'est pas faire injure aux femmes que de se défier de leurs
jugements sur les personnes et les choses qu'elles aiment ou qu'elles
détestent. Les plus distinguées conviennent, en cela, de leurs
faiblesses. Témoin cet aveu de Mme de Rémusat: «Douées d'une
intelligence vive, nous entendons sur-le-champ, devinons mieux et voyons
souvent aussi bien que les hommes. Mais trop facilement émues pour
demeurer impartiales, trop mobiles pour nous appesantir, apercevoir nous
va mieux qu'observer.» Mauvaise disposition pour bien juger!
Au vrai, la conscience féminine a des soubresauts et des oscillations,
qui la jettent à droite ou à gauche en des excès de faiblesse ou de
sévérité. Tranchons le mot: la femme est une personne antijuridique, qui
ramène (j'y insiste) toute question de justice, soit à la sympathie qui
absout par tendresse ou par commisération, soit à l'antipathie qui
condamne par aversion ou par dépit. Autrement dit, plus compatissantes
et plus charitables que nous, les femmes, en revanche, sont moins
équitables. L'injustice est leur péché capital. Bien peu y échappent.
Passionnées naturellement, partiales inconsciemment, elles s'émeuvent
trop profondément, trop brusquement pour bien juger. L'amour et la haine
ont trop d'empire sur leurs âmes. Chez elles, surtout, la tendre
commisération l'emporte sur la stricte équité. Après s'être apitoyées
sur la victime, elles s'apitoieront sur le condamné. Après avoir crié
vengeance, elles demanderont grâce. Abandonnez les criminels à la
justice mobile des femmes, et elles les condamneront tous dans le
premier mouvement, quitte à les remettre en liberté dans le second.
Mettons que j'exagère. Faisons même aux femmes, si vous voulez, une
place dans les juridictions professionnelles, tels que les Conseils de
prud'hommes et les Tribunaux de commerce. Il reste que leur admission à
la magistrature civile--et surtout au jury criminel, dont les décisions
déconcertent déjà la justice et le bon sens,--serait un remède pire que
le mal. Cela est si vrai que certains États occidentaux de l'Union
américaine les ont exclues du jury, après les y avoir admises à titre
d'essai, parce qu'elles jugeaient avec la passion et le sentiment, sans
tenir compte des preuves.
En somme, des deux attributs de la justice,--la balance et le
glaive,--la femme magistrat n'emploierait que le second. Elle frapperait
sans doute de son mieux, à droite et à gauche, avec une sainte colère,
mais sans peser préalablement le pour et le contre dans la paix et la
sérénité de sa conscience. Conservons donc à nos juges masculins le
monopole de la justice; mais, de grâce! choisissons-les bien. A parler
franchement, les femmes auraient tort de prétendre à toutes les
fonctions viriles à la fois. Un peu de patience, s'il vous plaît! On
verra plus tard. L'avenir de la femme dépend des fruits que produira
l'émancipation graduelle de son sexe.