IV

Reste à savoir si la justice gagnera quelque chose à cette intervention

des femmes. La question est complexe et vaut la peine d'être examinée.

Et d'abord, pourquoi le barreau eût-il été inaccessible aux femmes? Ce

n'est pas une situation bien difficile à conquérir. Nous savons, hélas!

par une expérience déjà longue, que le grade de licencié en droit et le

titre d'avocat, qui en est le couronnement le plus fréquent, sont à la

portée de toutes les intelligences. Il n'est pas à craindre, d'autre

part, que les femmes soient jamais embarrassées de parler: elles ont le

don des langues, l'esprit de contradiction; elles sont raisonneuses,

opiniâtres, souples, rusées, habiles et promptes à la riposte; elles

savent d'instinct aiguiser le trait. Dira-t-on qu'elles jouissent

précisément d'une élocution si facile, si abondante, qu'on peut

appréhender qu'elles n'usent avec excès des droits sacrés de la défense?

Certes, l'expérience atteste que les femmes silencieuses ou discrètes

sont rares. Et c'est une réflexion de Montaigne que «la doctrine qui ne

peut leur arriver ne l'âme, leur demeure en la langue.» Déjà, avec nos

avocats, les audiences sont interminables; avec ces dames, ne sera-t-il

pas plus difficile de mettre un frein aux épanchements de leur verbe?

Dès qu'on aura donné la parole aux femmes, comment fera-t-on pour la

leur retirer? Je réponds qu'il appartiendra aux juges de s'armer de

courage et de sévérité.

On a vu un autre inconvénient grave,--maintenant que les prévenus

peuvent se faire assister de leur avocat,--à donner accès à une

doctoresse, fût-elle un peu mûre, dans le cabinet du juge d'instruction;

car, à partir de ce moment, les secrets de la procédure seraient trop

mal gardés. Mais les âmes sensibles ont répondu que les rudesses du

magistrat inquisiteur et les désagréments de l'interrogatoire seront

adoucis et égayés par les grâces d'un charmant tête-à-tête.

On a fait remarquer, dans le même ordre d'idées, que, par le contact du

beau sexe, les conversations de couloir se transformeraient

naturellement en flirts galants; que la salle des Pas perdus, qui

retentit souvent des propos les plus libres, deviendrait une sorte de

grand salon où fleuriraient toutes les civilités; que le langage du

prétoire prendrait, de la sorte, plus de discrétion et de retenue; bref,

que la vie et les moeurs du Palais en seraient comme renouvelées,

tempérées, affinées. Est-ce donc à dédaigner? On ajoute qu'aux

plaidoiries de ces dames les magistrats seront tout yeux et tout

oreilles: on a beau être juge, on n'en est pas moins homme. Quant à

penser que les magistrats seraient capables de faire une infidélité à la

justice, par condescendance pour les grâces oratoires et les charmes

persuasifs de la femme avocat, c'est une inconvenance à laquelle

personne ne voudra s'arrêter une minute.

Il y a bien encore la question du costume, mais quelle folie de vouloir

interdire aux femmes le port de la robe! Par une coutume, où il n'est

point défendu de voir un symbole plein de sens, nos avocats portent, de

tradition immémoriale, la robe et le rabat,--nous pourrions dire, si

nous n'avions peur de choquer de très dignes susceptibilités, le jupon

et la bavette. Pas besoin pour les femmes, qui voudront fréquenter le

prétoire, de modifier beaucoup leur costume. Puisque les avocats

s'habillent en femmes, les femmes peuvent bien s'habiller en avocats.

Les juges eux-mêmes portent la toge. Est-ce que Rochefort ne les appelle

pas chaque jour des «enjuponnés?» Sans compter que la toque ne ferait

pas si mal sur une jolie tête; et vous pensez bien que ces demoiselles

ne manqueront pas d'y ajouter bien vite des fleurs, des rubans ou

quelque orgueilleux plumet.

On dit encore qu'il faudra modifier, à leur égard, les traditionnelles

formules. Pas moyen de saluer une doctoresse par ces mots: «Mon cher

confrère! Mon cher maître!» Et d'autre part, il serait inconvenant de

féminiser cette dernière appellation. L'appellera-t-on «avocate»? Les

puristes s'y refusent. A quoi de saintes âmes ont répondu que les

catholiques, dans leurs prières, donnaient ce nom à la Vierge: _Advocata

nostra!_ ce qui signifie précisément qu'elle plaide notre cause auprès

du Grand Juge. Pourquoi ce qui se dit en latin ne se dirait-il pas en

français? C'est une simple habitude à prendre.

Vraiment, j'ai honte de traiter si légèrement une si grave question;

mais le Français, né malin, est devenu si spirituel, qu'il nous ferait

un crime de ne point flatter un peu sa manie. Très sérieusement, cette

fois, j'ai l'idée que les femmes pourraient bien faire de terribles

avocats. Lorsqu'elles se jugent en possession de la vérité,--et il leur

est habituel de se croire infaillibles,--leur coutume est de s'y

cramponner avec une obstination démonstrative. Joignez que la première

qualité d'un avocat, c'est la souplesse. Pour défendre une bonne cause,

et surtout pour gagner un mauvais procès, il lui faut un esprit fin,

subtil, fécond en ruses de procédure, tout un ensemble de qualités

professionnelles que les hommes auraient tort de revendiquer pour eux

seuls.

Il est vrai que lorsqu'une femme traite ses propres affaires, tout ce

qui va contre son gré ou son caprice est réputé non avenu. Une loi qui

la gêne est une loi absurde. La vue exclusive de ce qu'elle croit son

intérêt ou son droit, l'aveugle et l'hypnotise. C'est son malheur de ne

point savoir douter, quand ce qu'elle aime ou ce qu'elle désire est en

cause. Elle devient alors une créature de parti pris et de passion, et

elle perd, du coup, le sens des affaires et la conscience de la justice.

J'enregistre en passant cette attestation d'un maître du barreau: «Il

n'est point d'avocat qui n'ait été, à ses débuts, stupéfait de

l'intelligence têtue que certaines femmes, d'ailleurs très fines et très

avisées, mettent à lutter contre le droit et l'évidence, dès qu'il

s'agit de leurs propres intérêts[191].»

[Note 191: André HALLAYS, _Les Femmes au barreau_. Journal des Débats du

19 septembre 1897.]

Seulement le même écrivain se hâte d'ajouter qu'en ce qui concerne les

affaires des autres, ces mêmes femmes retrouvent immédiatement leur

sang-froid et leur lucidité. Point de doute que certaines «avocates» ne

se montrent très capables de classer un dossier et d'exposer une

affaire, et que, l'expérience aidant, elles ne fassent preuve d'un coup

d'oeil, d'une prudence, d'une imagination, d'une fertilité de moyens à

déconcerter un vieux procureur. Mais, encore une fois, elles seront peu

nombreuses,--l'activité des diplômées devant se porter, semble-t-il,

avec plus de raison et plus de profit, vers les carrières sédentaires et

tranquilles de la bureaucratie.

V

L'arrêt de la Cour de Paris, qui a refusé d'admettre Mlle Chauvin à

prêter le serment d'avocat, signale les étroites relations de la

magistrature et du barreau. En effet, les avocats sont appelés, le cas

échéant, à suppléer les juges. Or, il est incontestable que la femme ne

saurait, dans l'état actuel de notre législation, siéger comme

magistrat. Et l'arrêt précité en tirait argument pour interdire à la

femme la profession d'avocat.

Au point de vue rationnel qui est le nôtre, il n'y a peut-être point une

si indissoluble affinité entre la fonction d'avocat et la magistrature

du juge. Et tout en ouvrant la première à la femme, nous serions disposé

à lui fermer la seconde. A ce qu'elle plaide, il y a peu de danger; mais

à lui permettre de juger, nous voyons des inconvénients graves. Le

Parlement a partagé cet avis et consacré cette distinction.

Franchement, il nous répugnerait infiniment de comparaître devant un

aéropage féminin, parce que (soyons franc) nous n'avons pas la moindre

confiance dans l'esprit de justice des femmes. Elles sont trop

impressionnables, trop sensibles, trop irascibles. Mais oui! leur colère

est plus exaltée que la nôtre. _Nulla est ira super iram mulieris_,

lit-on dans l'Ecclésiaste. C'est encore un fait d'expérience, que les

femmes oublient et pardonnent moins facilement que les hommes. Elles ont

un esprit de rancune, un goût de vengeance, plus vivace, plus ardent,

plus obstiné. Presque toutes les dénonciations anonymes, que reçoit la

police, sont l'oeuvre de femmes vindicatives.

Et quel sentiment leur est plus naturel que la jalousie? C'est ce qui

les rend si facilement médisantes. Avez-vous remarqué qu'entre elles,

elles se traitent beaucoup plus en rivales qu'en amies? Leurs

impressions sont si mobiles que certaines inclinent même à affirmer,

comme des réalités indubitables, les bruits qu'elles recueillent ou

qu'elles inventent. Pour faire de bons juges, elles devraient donc

renoncer à leurs plus jolis défauts, et aussi à leurs qualités les plus

séduisantes qui, chez elles, ne manquent point de tendre constamment des

pièges au sentiment de la justice.

Il n'est pas jusqu'à leur bonté, en effet, qui ne nous fasse douter de

leur impartialité. En toute matière, les questions de personnes priment,

à leurs yeux, les questions de principes. Elles tirent la solution de

leur coeur. Le jugement logique et la raison démonstrative ont moins de

prise sur leur esprit qu'une émotion quelconque. Elles auraient mille

peines à s'empêcher d'absoudre par pure sympathie ou à s'abstenir de

condamner par simple animosité personnelle. «La plupart des femmes n'ont

guère de principes, dit La Bruyère; elles se conduisent par le coeur.»

Bien vraie encore cette pensée de Thomas: «Les femmes font rarement

comme la loi qui prononce sans aimer ni haïr. Leur justice, à elles,

soulève toujours un coin du bandeau pour voir ceux qu'elles ont à

condamner ou à absoudre.» C'est bien cela: leurs sentences procèdent du

coeur plus que de la froide et impartiale raison.

Sans doute, il faut convenir que notre magistrature masculine n'est pas

incapable de passion; l'intérêt ou l'antipathie peut l'entraîner à un

déni de justice. La faveur politique a trop de part dans son

recrutement, pour qu'elle assure toujours aux justiciables de France une

impeccable et sereine impartialité. Et puis, le plus honnête magistrat

du monde n'est point parfait. Encore est-il douteux que la femme puisse

faire un aussi bon juge que l'homme, par cette raison que, même en

fermant les yeux sur les autres imperfections de son sexe, elle a le

grave défaut de garder difficilement cet équilibre, cette pondération,

cette stabilité entre les impressions contraires, qui est la grande

préoccupation de l'homme juste. Le sentiment, que nous savons

prépondérant chez le sexe faible, empêche le jugement d'être attentif et

froid, suffisamment sûr, scrupuleusement équitable. Les natures

sensibles restent difficilement dans la vérité. Leur raison est à la

merci des émotions violentes.

Et ce n'est pas faire injure aux femmes que de se défier de leurs

jugements sur les personnes et les choses qu'elles aiment ou qu'elles

détestent. Les plus distinguées conviennent, en cela, de leurs

faiblesses. Témoin cet aveu de Mme de Rémusat: «Douées d'une

intelligence vive, nous entendons sur-le-champ, devinons mieux et voyons

souvent aussi bien que les hommes. Mais trop facilement émues pour

demeurer impartiales, trop mobiles pour nous appesantir, apercevoir nous

va mieux qu'observer.» Mauvaise disposition pour bien juger!

Au vrai, la conscience féminine a des soubresauts et des oscillations,

qui la jettent à droite ou à gauche en des excès de faiblesse ou de

sévérité. Tranchons le mot: la femme est une personne antijuridique, qui

ramène (j'y insiste) toute question de justice, soit à la sympathie qui

absout par tendresse ou par commisération, soit à l'antipathie qui

condamne par aversion ou par dépit. Autrement dit, plus compatissantes

et plus charitables que nous, les femmes, en revanche, sont moins

équitables. L'injustice est leur péché capital. Bien peu y échappent.

Passionnées naturellement, partiales inconsciemment, elles s'émeuvent

trop profondément, trop brusquement pour bien juger. L'amour et la haine

ont trop d'empire sur leurs âmes. Chez elles, surtout, la tendre

commisération l'emporte sur la stricte équité. Après s'être apitoyées

sur la victime, elles s'apitoieront sur le condamné. Après avoir crié

vengeance, elles demanderont grâce. Abandonnez les criminels à la

justice mobile des femmes, et elles les condamneront tous dans le

premier mouvement, quitte à les remettre en liberté dans le second.

Mettons que j'exagère. Faisons même aux femmes, si vous voulez, une

place dans les juridictions professionnelles, tels que les Conseils de

prud'hommes et les Tribunaux de commerce. Il reste que leur admission à

la magistrature civile--et surtout au jury criminel, dont les décisions

déconcertent déjà la justice et le bon sens,--serait un remède pire que

le mal. Cela est si vrai que certains États occidentaux de l'Union

américaine les ont exclues du jury, après les y avoir admises à titre

d'essai, parce qu'elles jugeaient avec la passion et le sentiment, sans

tenir compte des preuves.

En somme, des deux attributs de la justice,--la balance et le

glaive,--la femme magistrat n'emploierait que le second. Elle frapperait

sans doute de son mieux, à droite et à gauche, avec une sainte colère,

mais sans peser préalablement le pour et le contre dans la paix et la

sérénité de sa conscience. Conservons donc à nos juges masculins le

monopole de la justice; mais, de grâce! choisissons-les bien. A parler

franchement, les femmes auraient tort de prétendre à toutes les

fonctions viriles à la fois. Un peu de patience, s'il vous plaît! On

verra plus tard. L'avenir de la femme dépend des fruits que produira

l'émancipation graduelle de son sexe.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 189 / 203 题