II

«Donner des leçons, se sont dit quelques institutrices ambitieuses,

c'est nous condamner pour la vie à une sorte de domesticité supérieure.»

Et les plus hardies se sont misés à frapper à la porte des Facultés de

médecine et de droit, qui se sont ouvertes sans trop de résistance.

Quant à l'exercice de la médecine, je ne vois point qu'il soit

avantageux pour personne d'en écarter les femmes. C'est la conclusion à

laquelle on arrive logiquement, soit qu'on envisage leur capacité

individuelle, soit qu'on interroge l'intérêt général.

Et d'abord, les femmes sont naturellement indiquées pour être

herboristes, pharmaciennes ou droguistes. Plusieurs exercent déjà cette

fonction à Paris et dans les grandes villes; et il est vraisemblable que

leur nombre s'accroîtra rapidement. Point d'occupation plus sédentaire

et qui exige plus d'ordre, plus de précision, plus de mémoire, plus de

propreté,--toutes qualités vraiment féminines. Et qui plus est, la vie

intérieure et les besognes domestiques n'en sont point gravement

troublées ni interrompues. Trouverez-vous même si ridicule qu'une femme

s'occupe d'hygiène ou de quelque spécialité médicale? qu'elle donne des

soins à l'enfance ou des consultations sur les maladies de son sexe? La

vocation de médecin ne me choque point chez la femme. Quoi de plus

naturel qu'une femme traite, soigne et guérisse les femmes? Est-ce

qu'une mère n'est pas le premier médecin de ses enfants? Quoi de plus

simple que de transformer une sage-femme en doctoresse, lorsqu'elle

fournit ses preuves de savoir, en passant ses examens et en conquérant

tous ses grades? Laissez-lui faire ses études médicales: la clientèle

peu fortunée des villes et surtout des campagnes y trouvera son compte.

Bannissez des Facultés de médecine le matérialisme insolent et les

libertés excessives qui effraient beaucoup de jeunes filles, et vous

servirez utilement la cause de la femme et celle de l'humanité.

Quelle raison valable invoquerait-on en faveur de la prohibition?

Aucune. Habituées aux travaux manuels les plus délicats, on peut croire

que les femmes médecins ne seront pas moins habiles de leurs doigts que

la plupart de nos docteurs. Voyez-les soigner un malade: elles font

preuve presque toujours d'un sang-froid avisé, d'une dextérité

ingénieuse, d'une adresse technique qui, la science aidant, en feront

peut-être des praticiennes émérites. Beaucoup ne s'élèveront pas sans

doute au-dessus d'une honnête médiocrité; mais tous nos médecins

sont-ils des aigles? Pour ce qui est de fournir de bonnes chirurgiennes,

il n'y faut guère songer, paraît-il,--un grand nombre d'opérations

exigeant une application prolongée, une tension de l'esprit et des

nerfs, et même une dépense de force musculaire au-dessus des moyens

physiques de la femme. Nous trouvons là cette limite naturelle qui

marque la frontière des privilèges virils. L'immixtion des femmes dans

les fonctions masculines devra toujours s'arrêter devant les exigences

organiques de leur propre constitution.

En fait, on compte à Paris une vingtaine de femmes médecins, tant

françaises qu'étrangères. Et les statistiques donnent, pour toute la

France, 13 000 sages-femmes et 450 femmes médecins. A l'heure actuelle,

il n'est plus guère de pays où la doctoresse en médecine soit inconnue.

Son utilité n'est pas contestable, surtout en province et dans nos

colonies.

Autour de nous, le nombre n'est pas rare des femmes

françaises,--religieuses ou laïques--qui, sous l'impression de scrupules

exagérés, mais infiniment respectables, se résignent à la souffrance et

préfèrent souvent perdre la santé et la vie plutôt que de recourir aux

soins d'un homme, si âgé ou si discret qu'on le suppose. En plus de

cette petite clientèle réservée pour laquelle les femmes médecins

semblent destinées, nous serions peut-être, en cas de guerre, fort

heureux de les trouver, ainsi que le prouve une expérience relativement

récente. Dans la dernière campagne Russo-Turque, les médecins manquant,

le gouvernement impérial fit appel aux étudiantes de quatrième et de

cinquième année qui répondirent en masse. Ni le feu de l'ennemi, ni les

ravages du typhus, ni l'horreur des opérations et des pansements

n'ébranlèrent leur vaillance. Elles furent la consolation des blessés et

excitèrent l'admiration des médecins. Si jamais la paix boiteuse dans

laquelle nous vivons venait à être rompue, il est plus d'une «femme de

France», dont nos chirurgiens militaires seraient à même d'apprécier,

outre le zèle et le dévouement, les aptitudes médicales et les

connaissances thérapeutiques.

Pour ce qui est enfin de nos possessions d'Orient, où les femmes

séquestrées dans les harems n'ont point le droit d'y appeler le médecin

en cas de maladie, il serait aussi moral que politique de les arracher

aux praticiennes ignorantes qui les soignent ou même qui les tuent, en

leur substituant des doctoresses de bonne volonté,--l'expérience ayant

établi partout que celles-ci sont accueillies par les femmes arabes

comme des envoyées du ciel.

Ne nous moquons point des femmes médecins. Certes, il faut se garder de

leur promettre un brillant avenir. Sauf les cas restreints que nous

venons d'indiquer, on ne voit pas l'avantage que les femmes pourraient

avoir à grossir le personnel d'une profession où l'offre est déjà

supérieure à la demande. Celles qui ont conquis leurs diplômes n'ont pas

tardé à s'apercevoir qu'elles n'en trouveraient guère l'emploi dans la

mère-patrie. Il faudra donc l'utiliser au loin. En Angleterre, un

mouvement d'émigration des femmes médecins s'est dessiné, au cours des

dernières années, vers les contrées mahométanes. L'idée était bonne; et

chez nous, Mme Chellier l'a mise à profit. Triomphant de la défiance des

Arabes, admise à pénétrer sous les tentes des indigènes, prodiguant ses

soins aux femmes, aux enfants, parfois même aux hommes, elle a parcouru

pendant des mois la Kabylie et la région de l'Aurès, gagné à la France

mille sympathies et conquis pour elle-même une popularité durable. Il

s'ensuit que les pays de religion islamique offrent à nos futures

doctoresses un débouché immense,--je n'ose dire un débouché toujours

lucratif. Ce rôle d'agents de l'influence française aurait du moins le

mérite de réconcilier tous les patriotes avec le féminisme, puisqu'il

serait démontré, grâce à lui, que loin de poursuivre des fins purement

égoïstes, il est capable de servir utilement les intérêts généraux du

pays. Dans une solennité officielle, M. le ministre Lebon a pu affirmer

qu'il serait profitable à la France de confier aux femmes médecins des

missions sanitaires aux colonies.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 187 / 203 题