«Donner des leçons, se sont dit quelques institutrices ambitieuses,
c'est nous condamner pour la vie à une sorte de domesticité supérieure.»
Et les plus hardies se sont misés à frapper à la porte des Facultés de
médecine et de droit, qui se sont ouvertes sans trop de résistance.
Quant à l'exercice de la médecine, je ne vois point qu'il soit
avantageux pour personne d'en écarter les femmes. C'est la conclusion à
laquelle on arrive logiquement, soit qu'on envisage leur capacité
individuelle, soit qu'on interroge l'intérêt général.
Et d'abord, les femmes sont naturellement indiquées pour être
herboristes, pharmaciennes ou droguistes. Plusieurs exercent déjà cette
fonction à Paris et dans les grandes villes; et il est vraisemblable que
leur nombre s'accroîtra rapidement. Point d'occupation plus sédentaire
et qui exige plus d'ordre, plus de précision, plus de mémoire, plus de
propreté,--toutes qualités vraiment féminines. Et qui plus est, la vie
intérieure et les besognes domestiques n'en sont point gravement
troublées ni interrompues. Trouverez-vous même si ridicule qu'une femme
s'occupe d'hygiène ou de quelque spécialité médicale? qu'elle donne des
soins à l'enfance ou des consultations sur les maladies de son sexe? La
vocation de médecin ne me choque point chez la femme. Quoi de plus
naturel qu'une femme traite, soigne et guérisse les femmes? Est-ce
qu'une mère n'est pas le premier médecin de ses enfants? Quoi de plus
simple que de transformer une sage-femme en doctoresse, lorsqu'elle
fournit ses preuves de savoir, en passant ses examens et en conquérant
tous ses grades? Laissez-lui faire ses études médicales: la clientèle
peu fortunée des villes et surtout des campagnes y trouvera son compte.
Bannissez des Facultés de médecine le matérialisme insolent et les
libertés excessives qui effraient beaucoup de jeunes filles, et vous
servirez utilement la cause de la femme et celle de l'humanité.
Quelle raison valable invoquerait-on en faveur de la prohibition?
Aucune. Habituées aux travaux manuels les plus délicats, on peut croire
que les femmes médecins ne seront pas moins habiles de leurs doigts que
la plupart de nos docteurs. Voyez-les soigner un malade: elles font
preuve presque toujours d'un sang-froid avisé, d'une dextérité
ingénieuse, d'une adresse technique qui, la science aidant, en feront
peut-être des praticiennes émérites. Beaucoup ne s'élèveront pas sans
doute au-dessus d'une honnête médiocrité; mais tous nos médecins
sont-ils des aigles? Pour ce qui est de fournir de bonnes chirurgiennes,
il n'y faut guère songer, paraît-il,--un grand nombre d'opérations
exigeant une application prolongée, une tension de l'esprit et des
nerfs, et même une dépense de force musculaire au-dessus des moyens
physiques de la femme. Nous trouvons là cette limite naturelle qui
marque la frontière des privilèges virils. L'immixtion des femmes dans
les fonctions masculines devra toujours s'arrêter devant les exigences
organiques de leur propre constitution.
En fait, on compte à Paris une vingtaine de femmes médecins, tant
françaises qu'étrangères. Et les statistiques donnent, pour toute la
France, 13 000 sages-femmes et 450 femmes médecins. A l'heure actuelle,
il n'est plus guère de pays où la doctoresse en médecine soit inconnue.
Son utilité n'est pas contestable, surtout en province et dans nos
colonies.
Autour de nous, le nombre n'est pas rare des femmes
françaises,--religieuses ou laïques--qui, sous l'impression de scrupules
exagérés, mais infiniment respectables, se résignent à la souffrance et
préfèrent souvent perdre la santé et la vie plutôt que de recourir aux
soins d'un homme, si âgé ou si discret qu'on le suppose. En plus de
cette petite clientèle réservée pour laquelle les femmes médecins
semblent destinées, nous serions peut-être, en cas de guerre, fort
heureux de les trouver, ainsi que le prouve une expérience relativement
récente. Dans la dernière campagne Russo-Turque, les médecins manquant,
le gouvernement impérial fit appel aux étudiantes de quatrième et de
cinquième année qui répondirent en masse. Ni le feu de l'ennemi, ni les
ravages du typhus, ni l'horreur des opérations et des pansements
n'ébranlèrent leur vaillance. Elles furent la consolation des blessés et
excitèrent l'admiration des médecins. Si jamais la paix boiteuse dans
laquelle nous vivons venait à être rompue, il est plus d'une «femme de
France», dont nos chirurgiens militaires seraient à même d'apprécier,
outre le zèle et le dévouement, les aptitudes médicales et les
connaissances thérapeutiques.
Pour ce qui est enfin de nos possessions d'Orient, où les femmes
séquestrées dans les harems n'ont point le droit d'y appeler le médecin
en cas de maladie, il serait aussi moral que politique de les arracher
aux praticiennes ignorantes qui les soignent ou même qui les tuent, en
leur substituant des doctoresses de bonne volonté,--l'expérience ayant
établi partout que celles-ci sont accueillies par les femmes arabes
comme des envoyées du ciel.
Ne nous moquons point des femmes médecins. Certes, il faut se garder de
leur promettre un brillant avenir. Sauf les cas restreints que nous
venons d'indiquer, on ne voit pas l'avantage que les femmes pourraient
avoir à grossir le personnel d'une profession où l'offre est déjà
supérieure à la demande. Celles qui ont conquis leurs diplômes n'ont pas
tardé à s'apercevoir qu'elles n'en trouveraient guère l'emploi dans la
mère-patrie. Il faudra donc l'utiliser au loin. En Angleterre, un
mouvement d'émigration des femmes médecins s'est dessiné, au cours des
dernières années, vers les contrées mahométanes. L'idée était bonne; et
chez nous, Mme Chellier l'a mise à profit. Triomphant de la défiance des
Arabes, admise à pénétrer sous les tentes des indigènes, prodiguant ses
soins aux femmes, aux enfants, parfois même aux hommes, elle a parcouru
pendant des mois la Kabylie et la région de l'Aurès, gagné à la France
mille sympathies et conquis pour elle-même une popularité durable. Il
s'ensuit que les pays de religion islamique offrent à nos futures
doctoresses un débouché immense,--je n'ose dire un débouché toujours
lucratif. Ce rôle d'agents de l'influence française aurait du moins le
mérite de réconcilier tous les patriotes avec le féminisme, puisqu'il
serait démontré, grâce à lui, que loin de poursuivre des fins purement
égoïstes, il est capable de servir utilement les intérêts généraux du
pays. Dans une solennité officielle, M. le ministre Lebon a pu affirmer
qu'il serait profitable à la France de confier aux femmes médecins des
missions sanitaires aux colonies.