Il est urgent, par ailleurs, que nos élégantes, qui ont le rare
privilège de pouvoir soigner leur intelligence et leur beauté, se disent
et se persuadent que le sort de la femme qui peine est entre les mains
de la femme qui dépense. Rappelons aux dames riches qu'il y a, en
France, 950 000 couturières et 30 000 modistes, dont elles utilisent
plus ou moins les services. Comme M. Charles Benoist avait raison de
dédier son excellente étude sur les ouvrières, à l'aiguille: «A celles
qui font travailler, pour qu'elles prennent pitié de celles qui
travaillent!» Les patrons subissent le caprice de leur clientèle. Les
intermittences de presse et de chômage proviennent de l'irrégularité des
commandes. N'est-ce pas pour satisfaire l'intérêt et l'humeur des
acheteuses, pour attirer ou retenir leurs clientes si susceptibles et si
instables, que chaque magasin, chaque fabricant, s'ingénie à réduire ses
prix de vente, en réduisant ses prix de façon? Nous aurions tort de lui
en faire un crime: c'est une nécessité qu'il subit à regret. Seulement,
comme il n'est pas de limites à la misère, il se rencontre toujours des
malheureuses prêtes à travailler à plus bas prix que d'autres moins
malheureuses. A cela, quel remède?
Puisque les moeurs règlent le travail plus que les lois, serait-il si
difficile à nos belles dames de se concerter entre elles, le confesseur
ou le prédicateur aidant, pour aviser aux moyens d'atténuer cet
avilissement de la main-d'oeuvre? Il dépend de tout le monde que le
travail s'abrège et s'améliore. Faites vos commandes à temps, et bien
des veillées seront évitées. Interdisons-nous d'acheter le dimanche, et
le repos dominical sera plus facilement respecté. Ce n'est pas assez. La
femme riche a le devoir de prendre en main les intérêts de la femme
pauvre. Il faut qu'il s'établisse de plus fréquentes et de plus amicales
relations entre les rentières du premier étage et leurs soeurs pauvres
des mansardes. Voilà une bonne occasion pour le féminisme de montrer ce
qu'il peut et ce qu'il vaut. La paix sociale est à ce prix. Si les
heureux de ce monde ne se soucient point de secourir la femme du peuple,
le socialisme la prendra; et «quand il aura l'ouvrière, nous déclare M.
Benoist, nous ne pourrons même plus tenter de lui disputer l'ouvrier.»
C'est pourquoi nous souhaitons qu'il s'établisse bien vite, entre les
patriciennes du luxe et les déshéritées de la terre, un féminisme de
solidarité fraternelle qui pacifie les hommes en réconciliant les
épouses et les mères.
C'est surtout à l'ouvrière des grandes villes qu'il importe de tendre
une main secourable. Moralement abandonnée au milieu de la foule
indifférente, en butte aux embûches et aux plaisanteries des compagnes
perverties qui s'appliquent à la déniaiser, en proie aux angoisses du
chômage, se brûlant les yeux au travail de nuit, maigrement nourrie,
maigrement payée, poursuivie dans la rue par les propositions les plus
éhontées, on ne saura jamais à quelles difficultés de vie, à quels
héroïsmes de vertu elle doit se condamner pour rester honnête et pure.
C'est à peine si les plus économes, en se privant d'un plat, d'une robe
ou d'une paire de chaussures, peuvent se payer le luxe d'un livret à la
Caisse d'épargne. La plupart vivent au jour le jour. Vienne la
morte-saison ou la maladie, elles s'endettent; et quand les infirmités
arrivent, c'est l'hôpital qui les attend. Que l'on joigne à cela
l'inconstance d'humeur, l'imprévoyance, la légèreté et la coquetterie de
la jeunesse, et l'on s'expliquera pourquoi si peu d'ouvrières
participent aux bienfaits de la mutualité. Contre 5 326 sociétés de
secours mutuels composées exclusivement d'hommes, nous ne relevons, sur
les statistiques officielles, que 227 sociétés de femmes. Pourquoi
l'adjonction de dames honoraires ne viendrait-elle pas grossir et
compléter, par la bienfaisance, les trop faibles apports des membres
participants? La mutualité entre femmes, plus encore que la mutualité
entre hommes, ne saurait vivre actuellement sans la charité.
L'idée, du reste, fait son chemin. Des oeuvres fonctionnent à Paris,
sous le patronage de femmes intelligentes et généreuses qui ont au coeur
la religion de la souffrance humaine. Certaines sociétés, comme le
«Syndicat mixte de l'aiguille», la «Couturière» et l'«Avenir», ont fondé
une caisse de prêts gratuits; et cette entreprise hardie a donné
d'étonnants résultats. Ces petites ouvrières, à l'air évaporé, sont des
emprunteuses loyales et exactes, qui font honneur à leur signature et se
montrent très capables de fidélité dans les engagements et de régularité
dans les paiements. Pourquoi les congrégations de femmes, assistées d'un
comité de dames patronnesses, n'essaieraient-elles pas de grouper les
ouvrières de leur quartier en sociétés d'assistance mutuelle? Pourvu
qu'elles aient le bon esprit de séculariser un peu leurs procédés et
d'alléger avec mesure les exercices de piété, les communautés sont tout
indiquées pour devenir le siège social où les adhérentes se
retrouveraient chaque dimanche en famille.
Outre la misère à soulager, il y a chez l'ouvrière la moralité à
sauvegarder. Que de tristes exemples la pauvre fille trouve souvent dans
sa propre famille! Exténués par une longue journée de travail, les pères
et les frères ne se préoccupent guère de leurs filles ou de leurs
soeurs. Beaucoup même ne se gênent point pour étaler au logis leur
inconduite et leur grossièreté. Vienne alors un de ces ouvriers hardis
et blagueurs, prompts aux entreprises, sans retenue, sans honnêteté,
dont l'espèce abonde dans les grands centres, et les malheureuses, pour
peu qu'elles soient coquettes et curieuses, ne lui feront qu'une faible
résistance. Les bonnes amies, d'ailleurs, ne manquent point de les
encourager aux pires défaillances. Les scrupules? Des bêtises! Une fille
vertueuse est une sotte! Quand on ne peut pas se payer ce que l'on veut,
il est simple de se faire offrir ce que l'on désire! «C'est un fait,
conclut M. Charles Benoist, que le plus souvent l'ouvrière tombe par
l'ouvrier. Il n'est pas d'ouvrier qui n'attaque l'ouvrière; il n'en est
pas qui la défende.»
Pour prévenir ces tentations et ces chutes, je ne sais que l'association
mixte des patronnes et des ouvrières, assistée, conseillée, commanditée
par les dames riches, qui puisse soutenir ou relever les filles du
peuple, en leur procurant l'appui moral d'une famille
professionnelle[145]. C'est ce que M. le comte d'Haussonville appelle,
en un livre plein de coeur, «rapprocher celles qui portent les robes de
celles qui les font[146].»
[Note 145 _Bulletin du Musée social_ du 30 juin 1897, circulaire nº 14,
série A, pp. 271-283.]
[Note 146: Comte D'HAUSSONVILLE, _Salaires et misères de femmes_, pp.
212 et suiv.]
En définitive, le mouvement mutualiste ne peut naître et se développer
qu'en prenant pour devise: «Aide-toi, la charité t'aidera.» C'est en se
conformant à cette règle, que certaines oeuvres sociales sont
aujourd'hui en pleine activité: tels les restaurants féminins et les
patronages de jeunes ouvrières. Que les femmes riches ou aisées
s'enrôlent donc dans cette croisade d'assistance et de moralisation de
leurs soeurs malheureuses: le temps presse. Il n'est que la pénétration
réciproque des différentes classes de la société pour effacer nos
divisions et apaiser nos querelles. La charité officielle et automatique
des hommes a un malheur: elle connaît les maladies sans connaître les
malades. Si bien qu'un abîme s'est creusé peu à peu entre les petits et
les grands, abîme qui ne se peut combler qu'avec plus de sacrifice, plus
d'amour et plus de pitié. Mieux entendue, mieux organisée, l'«assistance
de la femme par la femme» est seule capable de faire ce miracle, en
rapprochant peu à peu, dans une entente fraternelle, la richesse et la
pauvreté.
V
Que le coeur de la femme riche ou aisée s'ouvre donc de plus en plus à
la bienfaisance et à la charité, et les questions sociales, qui nous
affligent et nous inquiètent, perdront peut-être de leur acuité
menaçante.
Aux pauvres gens, nés sous une mauvaise étoile, pour lesquels la
destinée est, dès le berceau, pleine de pièges et d'amertume, aux
malheureux et aux abandonnés que les inclinations d'une hérédité
perverse, les tentations d'un milieu corrompu et la contagion des
mauvais exemples guettent au foyer, à l'atelier, dans la rue, à tous
ceux que mille périls et mille entraînements vouent à la misère, à la
souffrance, à la chute, il faut que les heureux de ce monde (ceci soit
dit pour les hommes aussi bien que pour les femmes) apportent une
tendresse de plus en plus compatissante. Ne disons point que certaines
maladies sociales sont incurables, pour nous dispenser d'en chercher les
remèdes. Reconnaissons que la vie est inclémente pour les faibles, que
le monde est dur aux petits, que les conditions de fortune sont trop
inégales, que les compartiments où nous vivons sont séparés par de trop
hautes barrières, que les uns ont trop de peines et les autres trop de
joies. N'ayons point l'égoïsme ou la lâcheté de nous accommoder des
injustices du sort, de nous résigner aux infortunes imméritées d'autrui.
Ouvrons notre coeur à plus de pitié, afin de faire régner en ce monde
plus de justice et plus de solidarité.
Sans cela, nul système, nul changement, nulle réforme ne servira
utilement la cause du progrès et de l'humanité. Bien qu'il soit
nécessaire, à mesure que le temps marche et que la société se
transforme, de reviser les lois devenues trop dures ou trop étroites,
l'expérience atteste que le législateur intervient moins dans l'intérêt
des minorités souffrantes que des majorités saines et puissantes. C'est
une sorte d'hygiéniste qui se préoccupe surtout de faire la part du mal,
d'enrayer la contagion, d'isoler ou de punir ceux qui menacent la santé
ou la moralité publiques. La prison et l'hôpital, voilà ses armes et ses
remèdes. Que si, d'aventure, il s'alarme de quelque plaie sociale, sa
main est trop lourde pour la panser, trop maladroite pour la guérir. Ses
lois opèrent par coercition générale, sans se plier à l'infinie variété
des maladies et des misères. Il réprime et il frappe de haut, en
appliquant à tous même formule et même traitement. Faute de se pencher
avec compassion sur chaque infortune, l'État est presque toujours
impuissant à l'adoucir. Qui ne sait que, pour soulager vraiment une
souffrance, il n'est que de la plaindre? Point d'amélioration sociale
sans bonté. Voulons-nous que notre société soit plus hospitalière et
notre monde meilleur: soyons humains. Or, ce progrès de la tendresse et
de la pitié, sans quoi toutes les lois seraient vaines, est subordonné à
l'active coopération de la femme, dont les poètes ont vanté de tout
temps «les paroles de grâce et les yeux de douceur.» Sans elle, nulle
plaie n'est guérissable. Afin donc de faire entrer dans cette vie plus
de justice, plus d'harmonie et plus de beauté, l'obligation incombe à la
femme d'élargir nos coeurs,--et le sien, premièrement. Là est, pour
elle, le «devoir social» qui, au temps où nous vivons, se complète et se
complique, pour chacun de nous, d'un «devoir patriotique». Nous
permettra-t-on d'insister sur ces deux grands devoirs? Ce nous sera
seulement l'occasion d'un petit sermon en deux points.
L'aurore du XXe siècle émeut d'on ne sait quel trouble, mêlé de crainte
et d'espérance, nos âmes inquiètes et impatientes. L'heure présente est
triste et rude, l'avenir obscur et menaçant. C'est le rôle de la
Française d'aujourd'hui d'empêcher que les soucis de la vie et les
préoccupations du monde ne courbent trop bas le front de l'homme vers la
terre. C'est sa mission de nous éclairer d'un rayon d'idéal à travers
les voies étroites et pénibles de la «cité humaine».
Sur le terrain des oeuvres d'assistance, toutes les femmes de bonne
volonté peuvent, Dieu merci! se rapprocher et s'entendre. Qu'il s'agisse
de charité évangélique ou de solidarité démocratique, toutes peuvent
saluer d'un même coeur la fraternité de l'avenir. A celles surtout qui
ont foi en une direction supérieure des événements et des sociétés, aux
chrétiennes qui se croient et se sentent les collaboratrices obscures de
Dieu, il est facile de voir dans les travailleurs, non des inférieurs,
mais des coopérateurs, des compatriotes, des amis, des frères. Pour
quiconque sait la puissance de la fortune, et que l'homme doit en être
le maître et non l'esclave, et que le riche ne peut mieux s'en servir
qu'en la faisant servir à l'amélioration du sort de ceux qui peinent et
qui souffrent, c'est une vérité de salut et un précepte de conscience
que, pour remuer et conquérir le coeur des déshérités, il faut leur
apporter un peu de confiance et d'amour; que ce n'est pas assez de
donner ce qu'on possède, qu'il est nécessaire de se donner soi-même;
qu'après avoir ouvert largement sa bourse, il importe d'ouvrir largement
son coeur, afin d'opposer à la misère qui redouble un redoublement de
douceur et de compatissante générosité. A ce compte seulement, nous
serons les amis de l'humanité.
Et nous en serons récompensés au centuple, puisque, par un retour des
choses qui est la justification humaine de la moralité, nous
ressentirons nous-mêmes le bienfait des bienfaits que nous aurons
répandus, la joie des joies que nous aurons causées: ce qui fait qu'en
améliorant les autres, nous sommes assurés de nous améliorer nous-mêmes,
et qu'en cherchant le bien d'autrui, nous aurons l'avantage de
travailler à notre propre bien.
Mais l'humanité souffrante ne doit pas nous faire oublier la patrie. Une
nation organisée comme la nôtre, une nation qui a un passé, une
histoire, des traditions, une nation qui a le respect d'elle-même et la
conscience de ce qu'elle est, de ce qu'elle a été et de ce qu'elle doit
être, une nation qui se tient et qui veut se tenir debout, la tête
haute, la voix ferme et le bras vaillant, a pour premier droit de vivre
et pour premier devoir de durer.
Au lieu de cela, il semble que, par instants, notre pays ne croie plus à
rien, pas même à son rôle, à sa vitalité, à son avenir, et que, las de
soutenir le rude combat pour l'existence, il ait pris le parti de finir
gaiement, c'est-à-dire follement, et que, soucieux surtout de s'amuser,
«il se donne à lui-même, selon le mot hardi de M. René Doumic, le
spectacle de sa décomposition,» préférant mourir en riant que mourir en
combattant. Plus de vaillantes ardeurs, plus de fortes ambitions. On ne
sait plus vouloir, on ne rougit plus de déchoir. L'effort soutenu nous
épouvante. Notre caractère est de ne plus avoir de caractère. On se
laisse aller, on s'abandonne. On assiste, en témoin ironique ou
larmoyant, à la déroute de la conscience publique, à l'effondrement de
la puissance nationale. C'est un suicide lent, un suicide
collectif[147].
[Note 147: Voir une étude de M. René DOUMIC sur le théâtre. _Revue des
Deux-Mondes_ du 15 décembre 1898.]
Et pourtant, j'affirme qu'il est des Français qui ne veulent pas mourir.
Et c'est à secouer notre vieille nation fatiguée par tant d'efforts
infructueux, énervée par tant de révolutions, épuisée de sang par un
siècle de guerres et d'épreuves, que nous convions toutes les femmes de
France.
Qu'on ne nous objecte point nos divisions, et que des hommes de toutes
classes et de toutes opinions ne se peuvent dévouer longtemps à la même
tâche, sans bruit, sans heurt, sans schisme? A cela je répondrai que
l'unisson n'existe nulle part, pas même dans les meilleurs ménages. Ce
qui n'empêche point les époux de s'unir pour la vie, malgré leur
diversité de goûts et d'humeur. Et leur alliance offensive et défensive
n'a point de fin, pour peu que l'amour la soutienne et la vivifie.
Ainsi, quelles que soient nos divergences de vues, d'idées et de
croyances, un même amour doit nous rapprocher et nous unir: l'amour de
la patrie, amour puissant, fécond et durable, amour fraternel, qui nous
fait oublier nos dissentiments et nos antagonismes, nos préférences et
nos antipathies, pour nous rappeler seulement que nous sommes Français,
c'est-à-dire enfants de la même mère, unanimement résolus à mettre à son
service tout ce que nous pouvons, tout ce que nous valons, pour la
rendre plus unie, plus forte, plus prospère, plus redoutable aux rivaux
qui la jalousent et aux ennemis qui la détestent.
Voilà les sentiments que je voudrais voir fleurir au coeur des femmes de
France, pour qu'elles les transmettent à leurs enfants et les
communiquent à leurs hommes. Grâce à quoi, plus respectueux de la
solidarité humaine et plus soucieux de notre avenir national, ouverts en
même temps aux espérances d'un monde meilleur et d'une patrie plus
florissante, nous aurions peut-être le bonheur de voir, par un miracle
de la toute-puissance féminine, s'épanouir, sur le vieil arbre de nos
traditions françaises, une nouvelle frondaison d'espérances et de
nouveaux fruits de bénédiction.
A cet exposé du rôle social de la femme, les socialistes ne manqueront
point de sourire. Ils ont un moyen plus simple et plus sûr d'abolir la
misère et de renouveler le monde: c'est le collectivisme. Parlons-en.