Il est,--à titre d'exemple,--une question très grave que les congrès
féministes ont hésité longtemps à évoquer dans leurs assemblées: c'est
la question des domestiques (elles sont 650 000 en France), question que
les femmes riches ou aisées peuvent résoudre sans sortir de chez elles.
Tous ceux qui ont à coeur la paix sociale devraient s'émouvoir de
l'abîme qui se creuse de plus en plus entre les maîtresses et les
servantes.
Notre intention, bien entendu, n'est pas de plaider ici, auprès des bons
maîtres, la cause des mauvais domestiques; et les premiers ne sont pas
moins nombreux que les seconds: ce qui n'est pas peu dire. Il n'en est
pas moins vrai que la domesticité est une sujétion pénible, dont souvent
les supérieurs abusent et les inférieurs pâtissent. C'est ainsi que
certaines femmes du monde affichent pour les filles attachées à leur
personne un dédain, une raideur, un mépris capables de froisser, de
rebuter, d'irriter les meilleures natures. La raison en est d'abord dans
l'aversion que ces dames professent pour les travaux du ménage. Comment
attendre d'une domestique, qu'elle accomplisse avec exactitude une tâche
que sa maîtresse considère comme dégradante? Cela étant, il est logique
qu'on tienne pour des êtres inférieurs les serviteurs, que les rigueurs
du sort ont condamnés aux humbles besognes de la cuisine ou de la
basse-cour.
Chez d'autres mondaines, il y a même, vis-à-vis de la domestique, comme
une survivance des abominables sentiments de la matrone païenne pour
l'esclave antique. Telle cette parole atroce d'une Parisienne élégante:
«Je n'aime pas le pauvre: c'est de la chair à domestique.» Cette femme
sans entrailles méritait d'être servie par des furies.
Rien de plus triste encore que la situation des pauvres filles arrivées
de la campagne, sans protection, sans argent, qui entrent au service de
petits bourgeois peu aisés, chez lesquels la nourriture est mesurée avec
parcimonie, tandis que le travail est imposé sans trêve ni sans mesure.
Quand elles ont atteint leur majorité, elles peuvent se défendre, et
elles n'y manquent pas. Mais comment ne point s'apitoyer sur le sort de
la petite bonne de quinze à seize ans, jetée loin des siens sur le pavé
des grandes villes et qui, dépourvue d'appui et de conseil, connaissant
à peine son métier, accepte tout ce qu'on lui propose, se plie à toutes
les corvées qu'on lui inflige. Je recommande aux bonnes âmes la petite
bonne à tout faire: elle est presque toujours digne d'intérêt.
On me dira que les domestiques d'aujourd'hui n'ont pas les qualités des
serviteurs d'autrefois; que les idées d'égalité et d'indépendance ont
surexcité en eux l'égoïsme et l'envie; qu'elles sont d'un autre âge, ces
servantes probes et dévouées qui épousaient, en quelque sorte, la
famille de leurs maîtres et lui rendaient en fidélité et en respect ce
qu'ils recevaient en sollicitude et en affection. A quoi je répondrai
que, si vraies qu'elles soient, ces réflexions confirment le mal social
dont nous souffrons,--sans le guérir. Et puis, les maîtres n'ont-ils pas
fréquemment les domestiques qu'ils méritent? Prennent-ils un soin
attentif de leur moralité, de leur santé, de leur avenir? Si l'inférieur
a des devoirs, le supérieur a les siens. Voulez-vous que vos domestiques
s'attachent à votre maison: montrez-leur, par vos paroles et par vos
actes, que vous n'êtes pas indifférents à leur existence.
Encore une fois, nous ne défendons point (on voudra bien le remarquer)
les drôlesses, sans conduite et sans honnêteté, qui pillent et
rançonnent la maison où elles sont entrées par ruse ou sur la foi de
quelque recommandation mensongère. Les maîtres qu'elles exploitent ne
font qu'user du droit de légitime défense en se débarrassant au plus
vite de ce fléau domestique.
Mais pour combien de pauvres filles honnêtes la domesticité est-elle
l'unique moyen de subvenir aux frais de l'existence? Pendant que madame
traîne dans l'oisiveté une vie à peu près inutile, ceux qui la servent
lui donnent l'exemple du travail continu et soumis. Puisse-t-elle se
rappeler que, sans rompre absolument avec les agréments de la société
joyeuse qui l'entoure, elle a quelque chose de mieux à faire que de
promener à travers les salons sa grâce précieuse et parée! Témoigner à
nos soeurs inférieures de l'attachement et de la sympathie est la
meilleure façon, pour les privilégiés de la fortune, d'atténuer
l'injustice du sort.
On voit qu'à la question des domestiques, nous n'admettons qu'une
solution d'ordre moral. Faisant appel aux maîtres et surtout aux
maîtresses, nous les prions de se mieux pénétrer de cette idée
chrétienne et humaine, que leurs domestiques sont leurs égaux devant
Dieu et devant la nature, des êtres qui pensent comme eux, qui souffrent
comme eux, et que les progrès de l'instruction et de l'égalité rendent
de plus en plus sensibles à l'injustice, à la dureté, à l'humiliation.
Ayons le courage de nous dire qu'il leur faut plus de patience et de
résignation pour nous servir qu'à nous pour les supporter. Il n'est
qu'une réforme de notre mentalité,--la réforme de nous-mêmes,--qui
puisse améliorer graduellement la condition de nos inférieurs. Et comme
toute révolution morale, cette oeuvre d'éducation ne se fera pas en un
jour.
Déjà, cependant, il existe à Paris, et dans les grandes villes, une
«Société des amis de la jeune fille», qui ne manquera pas, je l'espère,
de prendre sous sa protection les petites bonnes mineures, éloignées de
leur famille et dénuées de ressources. Quant aux majeures, elles
commencent, un peu partout, à s'unir et à se syndiquer; et nous verrons
peut-être un jour les mauvais maîtres mis en interdit par la
«fédération» des domestiques et, à titre de revanche, les mauvais
domestiques mis en quarantaine par la «coalition» des maîtres.
Pourtant, ces moyens extrêmes nous répugnent. Mieux vaut l'entente que
la lutte. Que dire alors des mesures excessives proposées par la Gauche
féministe? Celle-ci n'hésite point à mobiliser contre les maîtres toutes
les forces coercitives de l'État, réclamant qu'une loi et des règlements
fixent le travail des bonnes, les heures de service et les heures de
sortie, ou, du moins, que «le travail des domestiques soit assimilé à
celui des ouvriers et des employés quant aux conditions d'hygiène et de
repos.» Vainement on ferait remarquer qu'en ce qui concerne même les
bonnes mineures, il existe un protecteur naturel, la famille, et qu'il
serait excessif de lui substituer l'État, d'autant mieux que rien
n'oblige une domestique à rester dans une maison où elle se trouve mal
payée ou mal traitée: il est entendu que les inspecteurs et les
inspectrices du travail auront le droit de contrôler ce qui se passe
dans les cuisines. Ne dites pas qu'il faudra créer toute une armée de
fonctionnaires pour procéder à ces incessantes visites domiciliaires: il
suffira, répond-on, que les bonnes déposent une plainte chez
l'inspecteur. Et voyez l'ingénieux détour: la dénonciation tortueuse et
lâche remplacera l'inquisition à domicile[144]. On ne saurait vraiment
imaginer rien de plus libéral: ou l'espionnage ou la délation. Avec un
pareil régime, le shah de Perse lui-même se déciderait à cirer ses
bottes. Si jamais cette savante réglementation est votée, une loi
s'imposera d'urgence pour défendre les maîtres contre la tyrannie des
domestiques.
[Note 144: Congrès international de la Condition et des Droits des
femmes. Compte rendu sténographique de la _Fronde_ du 7 septembre 1900.]