III

Il est,--à titre d'exemple,--une question très grave que les congrès

féministes ont hésité longtemps à évoquer dans leurs assemblées: c'est

la question des domestiques (elles sont 650 000 en France), question que

les femmes riches ou aisées peuvent résoudre sans sortir de chez elles.

Tous ceux qui ont à coeur la paix sociale devraient s'émouvoir de

l'abîme qui se creuse de plus en plus entre les maîtresses et les

servantes.

Notre intention, bien entendu, n'est pas de plaider ici, auprès des bons

maîtres, la cause des mauvais domestiques; et les premiers ne sont pas

moins nombreux que les seconds: ce qui n'est pas peu dire. Il n'en est

pas moins vrai que la domesticité est une sujétion pénible, dont souvent

les supérieurs abusent et les inférieurs pâtissent. C'est ainsi que

certaines femmes du monde affichent pour les filles attachées à leur

personne un dédain, une raideur, un mépris capables de froisser, de

rebuter, d'irriter les meilleures natures. La raison en est d'abord dans

l'aversion que ces dames professent pour les travaux du ménage. Comment

attendre d'une domestique, qu'elle accomplisse avec exactitude une tâche

que sa maîtresse considère comme dégradante? Cela étant, il est logique

qu'on tienne pour des êtres inférieurs les serviteurs, que les rigueurs

du sort ont condamnés aux humbles besognes de la cuisine ou de la

basse-cour.

Chez d'autres mondaines, il y a même, vis-à-vis de la domestique, comme

une survivance des abominables sentiments de la matrone païenne pour

l'esclave antique. Telle cette parole atroce d'une Parisienne élégante:

«Je n'aime pas le pauvre: c'est de la chair à domestique.» Cette femme

sans entrailles méritait d'être servie par des furies.

Rien de plus triste encore que la situation des pauvres filles arrivées

de la campagne, sans protection, sans argent, qui entrent au service de

petits bourgeois peu aisés, chez lesquels la nourriture est mesurée avec

parcimonie, tandis que le travail est imposé sans trêve ni sans mesure.

Quand elles ont atteint leur majorité, elles peuvent se défendre, et

elles n'y manquent pas. Mais comment ne point s'apitoyer sur le sort de

la petite bonne de quinze à seize ans, jetée loin des siens sur le pavé

des grandes villes et qui, dépourvue d'appui et de conseil, connaissant

à peine son métier, accepte tout ce qu'on lui propose, se plie à toutes

les corvées qu'on lui inflige. Je recommande aux bonnes âmes la petite

bonne à tout faire: elle est presque toujours digne d'intérêt.

On me dira que les domestiques d'aujourd'hui n'ont pas les qualités des

serviteurs d'autrefois; que les idées d'égalité et d'indépendance ont

surexcité en eux l'égoïsme et l'envie; qu'elles sont d'un autre âge, ces

servantes probes et dévouées qui épousaient, en quelque sorte, la

famille de leurs maîtres et lui rendaient en fidélité et en respect ce

qu'ils recevaient en sollicitude et en affection. A quoi je répondrai

que, si vraies qu'elles soient, ces réflexions confirment le mal social

dont nous souffrons,--sans le guérir. Et puis, les maîtres n'ont-ils pas

fréquemment les domestiques qu'ils méritent? Prennent-ils un soin

attentif de leur moralité, de leur santé, de leur avenir? Si l'inférieur

a des devoirs, le supérieur a les siens. Voulez-vous que vos domestiques

s'attachent à votre maison: montrez-leur, par vos paroles et par vos

actes, que vous n'êtes pas indifférents à leur existence.

Encore une fois, nous ne défendons point (on voudra bien le remarquer)

les drôlesses, sans conduite et sans honnêteté, qui pillent et

rançonnent la maison où elles sont entrées par ruse ou sur la foi de

quelque recommandation mensongère. Les maîtres qu'elles exploitent ne

font qu'user du droit de légitime défense en se débarrassant au plus

vite de ce fléau domestique.

Mais pour combien de pauvres filles honnêtes la domesticité est-elle

l'unique moyen de subvenir aux frais de l'existence? Pendant que madame

traîne dans l'oisiveté une vie à peu près inutile, ceux qui la servent

lui donnent l'exemple du travail continu et soumis. Puisse-t-elle se

rappeler que, sans rompre absolument avec les agréments de la société

joyeuse qui l'entoure, elle a quelque chose de mieux à faire que de

promener à travers les salons sa grâce précieuse et parée! Témoigner à

nos soeurs inférieures de l'attachement et de la sympathie est la

meilleure façon, pour les privilégiés de la fortune, d'atténuer

l'injustice du sort.

On voit qu'à la question des domestiques, nous n'admettons qu'une

solution d'ordre moral. Faisant appel aux maîtres et surtout aux

maîtresses, nous les prions de se mieux pénétrer de cette idée

chrétienne et humaine, que leurs domestiques sont leurs égaux devant

Dieu et devant la nature, des êtres qui pensent comme eux, qui souffrent

comme eux, et que les progrès de l'instruction et de l'égalité rendent

de plus en plus sensibles à l'injustice, à la dureté, à l'humiliation.

Ayons le courage de nous dire qu'il leur faut plus de patience et de

résignation pour nous servir qu'à nous pour les supporter. Il n'est

qu'une réforme de notre mentalité,--la réforme de nous-mêmes,--qui

puisse améliorer graduellement la condition de nos inférieurs. Et comme

toute révolution morale, cette oeuvre d'éducation ne se fera pas en un

jour.

Déjà, cependant, il existe à Paris, et dans les grandes villes, une

«Société des amis de la jeune fille», qui ne manquera pas, je l'espère,

de prendre sous sa protection les petites bonnes mineures, éloignées de

leur famille et dénuées de ressources. Quant aux majeures, elles

commencent, un peu partout, à s'unir et à se syndiquer; et nous verrons

peut-être un jour les mauvais maîtres mis en interdit par la

«fédération» des domestiques et, à titre de revanche, les mauvais

domestiques mis en quarantaine par la «coalition» des maîtres.

Pourtant, ces moyens extrêmes nous répugnent. Mieux vaut l'entente que

la lutte. Que dire alors des mesures excessives proposées par la Gauche

féministe? Celle-ci n'hésite point à mobiliser contre les maîtres toutes

les forces coercitives de l'État, réclamant qu'une loi et des règlements

fixent le travail des bonnes, les heures de service et les heures de

sortie, ou, du moins, que «le travail des domestiques soit assimilé à

celui des ouvriers et des employés quant aux conditions d'hygiène et de

repos.» Vainement on ferait remarquer qu'en ce qui concerne même les

bonnes mineures, il existe un protecteur naturel, la famille, et qu'il

serait excessif de lui substituer l'État, d'autant mieux que rien

n'oblige une domestique à rester dans une maison où elle se trouve mal

payée ou mal traitée: il est entendu que les inspecteurs et les

inspectrices du travail auront le droit de contrôler ce qui se passe

dans les cuisines. Ne dites pas qu'il faudra créer toute une armée de

fonctionnaires pour procéder à ces incessantes visites domiciliaires: il

suffira, répond-on, que les bonnes déposent une plainte chez

l'inspecteur. Et voyez l'ingénieux détour: la dénonciation tortueuse et

lâche remplacera l'inquisition à domicile[144]. On ne saurait vraiment

imaginer rien de plus libéral: ou l'espionnage ou la délation. Avec un

pareil régime, le shah de Perse lui-même se déciderait à cirer ses

bottes. Si jamais cette savante réglementation est votée, une loi

s'imposera d'urgence pour défendre les maîtres contre la tyrannie des

domestiques.

[Note 144: Congrès international de la Condition et des Droits des

femmes. Compte rendu sténographique de la _Fronde_ du 7 septembre 1900.]

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 154 / 203 题