VI

Désarmerons-nous nos adversaires en reconnaissant que tous ces

inconvénients--uniformité des programmes et rapprochements de vie--ne se

retrouvent que d'une façon très atténuée, dans l'enseignement supérieur?

A dix-huit ans, chez les jeunes gens et surtout chez les jeunes filles,

la crise de croissance touche à sa fin. L'organisme arrive à la

plénitude de son développement. La raison est plus ferme, la conscience

plus clairvoyante. C'est le moment de commencer l'apprentissage de la

vie. Avec un sentiment nettement averti de ses devoirs et de ses

responsabilités, la jeunesse des deux sexes peut nouer, à l'Université,

des relations amicales sans trop de risques, ni trop de défaillances.

Non que je déconseille aux parents toute espèce de surveillance. La

règle, que j'établis en ce moment, comporte de nombreuses exceptions.

Même à vingt ans, certaines natures, certains tempéraments sont

incapables de sage liberté. Ils n'aspirent à la vie que pour en mésuser.

Il faut compter aussi avec les surprises du coeur; et je pourrais citer

telle partie de tennis entre jeunes gens des deux sexes, à laquelle

l'amour, ce terrible enjôleur, a mis une fin tragique. Encore est-il que

ce n'est pas en gardant trop sévèrement la jeunesse, qu'on lui apprend

toujours à se défendre d'autrui et de soi-même.

Et puis, la séparation des sexes, qui est possible pour l'enseignement

primaire et secondaire, ne l'est plus autant pour l'enseignement

supérieur ou professionnel. En France, les cours d'adultes sont mixtes.

Infirmiers et infirmières reçoivent en commun les mêmes leçons. L'École

des Beaux-Arts est ouverte aux femmes. Fonderons-nous des Universités

pour demoiselles? On pourrait, à la rigueur, en faire les frais, si le

nombre des étudiantes en valait la peine. On vient d'instituer à Londres

une Faculté de médecine pour les jeunes filles; et il est à prévoir que

cette création se développera rapidement. Dans ces derniers temps, près

de 1 200 femmes ont conquis leurs grades dans les universités anglaises:

300 à Oxford, 400 à Cambridge, 500 à Londres.

Que cette fièvre soit à imiter, c'est une autre affaire. Montaigne

disait aux mères de son temps: «Il ne faut qu'éveiller un peu et

réchauffer les facultés qui sont dans les femmes. Si elles veulent, par

curiosité, avoir part aux livres, la poésie est un amusement propre à

leur besoin. Elles tireront aussi diverses commodités de l'histoire.

Mais quand je les vois attachées à la rhétorique, à la judiciaire, à la

logique et semblables drogueries si vaines et inutiles à leur besoin,

j'entre en crainte.» Le conseil a du bon. Seulement, la jeune fille

d'aujourd'hui devant être plus instruite que la jeune fille d'autrefois,

et les difficultés croissantes de la vie nous faisant un devoir de lui

offrir de plus larges occasions de travail et de plus nombreux moyens

d'existence, notre gouvernement s'est décidé en faveur de la coéducation

universitaire, moins par passion que par nécessité. Reculant devant la

fondation d'écoles supérieures affectées spécialement aux

étudiantes,--qui sont encore trop peu nombreuses pour justifier la

création d'organismes aussi dispendieux,--il a ouvert aux jeunes filles

l'accès de l'École de médecine et de l'École de droit, de la Faculté des

lettres et de la Faculté des sciences. On ne saurait être plus

hospitalier.

Aujourd'hui, tous les cours de l'enseignement supérieur sont accessibles

au sexe féminin. Jeunes filles et jeunes hommes peuvent briguer et

conquérir tous nos grades académiques, depuis le baccalauréat jusqu'à

l'agrégation. Et par une conséquence naturelle, la loi du 27 février

1880 a reconnu aux femmes chargées d'une haute fonction d'enseignement

le droit d'électorat et d'éligibilité au Conseil supérieur de

l'Instruction publique. Citons enfin une loi du 30 octobre 1886 qui a

octroyé aux institutrices les mêmes prérogatives de vote et de

représentation aux Conseils départementaux de l'Instruction primaire.

En France, donc, l'émancipation scolaire des femmes est à peu près

réalisée. Est-ce une victoire très méritoire pour le sexe féminin? Non.

L'assaut livré aux Écoles, Facultés et autres prétendues forteresses de

la science, n'a enfoncé que des portes ouvertes. En réalité, jamais nos

Universités n'ont empêché les profanes de se glisser dans le sanctuaire.

Nulle part leur enseignement n'était clandestin. La science est vouée à

la publicité. Elle n'aime ni le mystère ni le privilège. C'est un

préjugé de croire que nos professeurs poussent le verrou derrière leurs

initiés et enseignent à huis clos, dans l'ombre et le secret, les rites

et les gestes de la haute culture, à un petit nombre de fervents

agenouillés dévotement devant leurs chaires. Lorsque les femmes,

ramassant leur courage et raidissant leurs forces, se sont ébranlées

pour emporter la citadelle, elles se sont aperçues avec stupéfaction que

les docteurs enseignaient dans le temple, au grand jour, publiquement,

pour tout le monde. De fait, nous n'excluons personne.

D'abord, quelques femmes sont entrées, timidement. Puis, en fréquentant

nos amphithéâtres, elles n'ont pas tardé à faire cette autre découverte,

qu'il n'est pas très difficile de s'élever à la taille d'un bachelier,

d'un licencié ou d'un docteur, et que, sans grands efforts, une jeune

fille bien douée est capable d'escalader les hauteurs où, juchés sur

leurs diplômes, les petits camarades planaient dédaigneusement sur la

platitude féminine. Mon avis (je le répète avec intention) est qu'on a

trop surfait l'intelligence relative du sexe masculin et que,

rationnellement parlant, la capacité moyenne des femmes vaut la capacité

moyenne des hommes.

N'y a-t-il point cependant quelque inconvénient à convier la jeunesse

des deux sexes au même enseignement supérieur ou professionnel? De bons

esprits s'obstinent à voir en cette communauté de vie intellectuelle

plus de dangers que de profits. Mais n'exagérons rien. Il est possible

que, si consumé d'amour que soit le coeur de nos étudiants pour les

belles-lettres, la procédure ou les mathématiques, le voisinage

quotidien d'étudiantes, gracieuses ou jolies, apporte quelque

distraction à leurs études ou refroidisse même leur passion pour le Code

ou la philosophie. Seulement, on oublie que les étudiantes peuvent être

laides, que ce fait regrettable est d'une constatation fréquente, qu'il

n'est pas sans exemple que des intellectuelles, entraînées aux

spéculations viriles, éveillent l'idée d'un demi-homme sans grâce et

sans beauté,--auquel cas, il faudrait reconnaître que leur fréquentation

serait moins, pour leurs camarades, une cause de tentation qu'un

précieux antidote. Rappelons même que l'introduction de cet

élément--inoffensif--dans nos écoles officielles et l'émulation qui en

résultera, contribueront peut-être à secouer la torpeur de notre

clientèle masculine et à relever le niveau des études et des examens.

Et puis, le travail est un dérivatif et la science un réfrigérant.

Ouvrons donc largement nos «Palais universitaires» au public féminin; et

il est à espérer que, parmi les étudiantes, beaucoup useront de cette

permission, surtout parmi les plus âgées, pour travailler avec

application et profit. Que si les plus jeunes ne se risquent point en ce

lieu de perdition sans être chaperonnées par leurs mères ou leurs

gouvernantes, où sera le mal? Les amphithéâtres deviendront d'agréables

salles de spectacle; les cours serviront de prétexte à des réunions de

famille. Cela s'est vu jadis à la Sorbonne.

Que si même le temple de la science se transforme, à de certaines

heures, en salon de conversation pour les dames du «monde où l'on

s'ennuie», nos étudiants auraient grand tort de s'en indigner comme

d'une profanation. Car il se pourrait que les mamans, qui amèneront

leurs filles aux cours, poursuivissent un but éminemment humain et que

l'instruction supérieure leur fût un simple prétexte pour exhiber leur

aimable progéniture en un lieu où s'assemble un grand nombre de jeunes

gens à marier. Voyez-vous l'Université transformée en office

matrimonial? Quel rôle charmant! On raconte que l'Université de Berlin a

eu la mauvaise grâce de s'en émouvoir et que, pour faire droit aux

réclamations des étudiants, elle a décidé, en 1898, de procéder

sévèrement au «contrôle des dames». Précaution irritante et vaine!

Est-il donc si facile de discerner une jeune fille qui brûle de se

marier d'une jeune fille qui brûle de s'instruire?

Et puis, savez-vous rien de plus charmant pour un professeur que de

présider aux examens et aux fiançailles de ses élèves? Nous faisons donc

des voeux pour que les études de droit ou de médecine se terminent

souvent par des mariages entre docteurs et doctoresses, et que l'école

mixte d'enseignement supérieur ou professionnel devienne une pépinière

de savants et heureux ménages. Mais nous verrons, hélas! que le mariage

n'est pas précisément en faveur auprès des «femmes nouvelles».

En attendant, la perspective d'atteindre à tous nos grades littéraires

et scientifiques embrase peu à peu d'une noble ardeur toutes celles qui

ambitionnent le double qualificatif de «femmes savantes» et de «femmes

libres». Nos Universités commencent à se peupler d'étudiantes qui

aspirent (ne le prenez pas en mauvaise part) à toutes les licences. Nos

grandes écoles produisent déjà des bachelières et des doctoresses. Les

femmes médecins croissent en nombre et en autorité. Et croyez-vous qu'il

n'y aurait pas plus de jeunes filles à faire leur droit, si la loi

française les autorisait à instrumenter comme elle les a autorisées à

plaider? On peut donc se demander si la France est appelée à devenir,

comme l'Amérique, une vaste garçonnière, et s'il faut s'en désoler ou

s'en réjouir.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 125 / 203 题