IV

Ainsi entendue, la coéducation ne peut qu'effrayer toute âme chrétienne.

Aussi les catholiques n'en veulent point et les libéraux n'en veulent

guère. Ce qui achèvera peut-être d'en détourner les indécis,--du moins,

pour la période intermédiaire de l'enseignement secondaire,--c'est que

nous ne voyons pas qu'à cet âge, ses avantages intellectuels soient

mieux fondés que ses prétentions morales. D'où il suivrait que, pour ce

qui est de la formation de l'esprit comme de la formation du coeur, les

collèges mixtes offrent plus d'inconvénients que de profits.

En effet, la coéducation, avec un même programme d'études pour les deux

sexes, est en contradiction avec un fait naturel de première importance

qui est le développement inégal de la fille et du garçon. C'est ce qu'a

démontré, avec beaucoup de vigueur, un congressiste de 1900, M.

Kownacky, dont la ferveur «coéducative» s'est fort attiédie à la

réflexion, puisqu'il répudie le collège mixte après l'avoir préconisé.

Inutile de dire que son argumentation fut accueillie par la Gauche

féministe avec impatience et irritation.

C'est un fait constant que la femme arrive, plus rapidement que l'homme,

au plein épanouissement de ses facultés. Tous les parents, tous les

maîtres peuvent attester que l'intelligence des filles est plus précoce

que celle des garçons. Prenez une fillette et un garçonnet de huit ans,

la première sera presque toujours en avance sur le second. De là, même

dans les classes primaires, de sérieuses difficultés pour faire suivre

les mêmes exercices à des enfants inégalement développés. Veut-on des

exemples et des témoignages? D'après une directrice d'école maternelle,

Mlle Lauriol, l'émulation scolaire, l'ambition des premières places, le

goût et la recherche du succès sont plus vifs chez les filles que chez

les garçons[117]. Leur moi est plus précocement éveillé, leur

amour-propre plus ardent, plus sensible; elles sont plus facilement

jalouses de leurs compagnes, plus portées au dépit et à l'orgueil, plus

compliquées, plus rusées, plus fines mouches. Suivant M. Marion, elles

biaisent, elles brodent, elles inventent, elles amplifient, elles

mentent même «pour l'amour de l'art»[118].

[Note 117: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 135.]

[Note 118: _Ibid._, p. 86.]

Mais, par-dessus tout, le désir de briller, d'étonner, l'émulation de

réussir et de triompher, les animent si généralement que Mgr Dupanloup

déclare qu'ayant fait, pendant plusieurs années, le catéchisme à 150

garçons et à 150 filles, il a toujours vu ces sentiments plus accusés

chez celles-ci que chez ceux-là.

Au fond, la petite fille se développe plus tôt que le petit garçon. Les

partisans les plus décidés de l'infériorité intellectuelle des femmes

conviennent de cette antériorité très générale. A égalité d'âge et de

travail, les filles ont plus de pénétration, plus de finesse, plus de

mémoire, plus de facilité, plus de promptitude à tout saisir, à tout

apprendre. «Rien de plus aisé, conclut M. Marion, que de les pousser

très vite et très loin[119].» Mgr Dupanloup abonde en ce sens: «Dès cinq

ou six ans on peut leur parler raison. La précocité de leur esprit est

étonnante, souvent redoutable.» Tous les pères de famille sont à même de

constater l'avance énorme qu'une fille de seize ans a prise sur ses

frères ou ses camarades de même âge, en sérieux, en finesse, en esprit

de conduite, en connaissance de la vie, pour ce simple motif que sa

formation physique est plus rapide. Ce fait n'est pas niable:

mentalement, la fille est mûre avant le garçon. Voilà déjà un obstacle à

la coéducation des sexes.

[Note 119: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 87.]

Et ce qui aggrave encore les risques de cette précocité, c'est qu'elle

éclate subitement. La maturité des filles a la soudaineté d'une éclosion

spontanée. Où le garçon n'arrive qu'à la longue, pas à pas, avec une

progression tranquille et régulière, la fille s'y élève d'emblée. De

douze à seize ans, ces différences sont particulièrement tranchées. Et

cet épanouissement de l'esprit féminin coïncide avec l'épanouissement du

corps. Tandis que le jeune homme pousse si lentement qu'il n'est

souvent, à dix-sept ans, qu'un adolescent frêle, gauche, en pleine

croissance physique et cérébrale, la jeune fille du même âge peut déjà

faire, en la majorité des cas, une charmante épouse et une bonne petite

maman.

Mais cette floraison rapide du corps et de l'esprit ne se fait point

sans accidents ou, du moins, sans un trouble général, hasardeux pour le

présent, décisif pour l'avenir. Lorsque la femme apparaît dans

l'adolescente, cette métamorphose est inséparable d'une perturbation de

tout l'être, d'un ébranlement de la sensibilité, d'une secousse nerveuse

qui exige des ménagements et des soins clairvoyants. C'est la crise de

puberté. Si l'on veut en diminuer les risques, le calme et la paix sont

nécessaires; car moins elle sera consciente, moins elle sera

douloureuse. Les médecins recommandent alors de suspendre le travail de

tête, de mener une vie saine et tranquille, au grand air, d'écarter les

soucis d'études, d'examens, tout ce qui pourrait aggraver le trouble des

sens ou l'application du cerveau. Et pour toutes ces causes de

fragilité, de lassitude et d'excitabilité, qui diminuent chez la jeune

fille la résistance physique et l'équilibre mental, il faut encore

repousser l'éducation mixte, dont c'est l'inconvénient d'entraîner aux

mêmes programmes et à la même discipline, deux sexes qui diffèrent

profondément par le développement des aptitudes et l'évolution des

forces.

Si enfin le développement des garçons est plus tardif, il suit, par une

revanche de la nature, une progression plus durable et plus prolongée.

L'évolution de la femme se fait plus vite, mais s'arrête plus tôt. Ce

qui a fourni aux misogynes toutes sortes d'observations désobligeantes:

«La femme n'a jamais qu'une raison de dix-huit ans bien mesurée,»

prétend Schopenhauer. «Elles sont faites pour commercer avec notre

folie, et non avec notre raison,» déclare à son tour Chamfort. Sans

acquiescer à ces impertinences, il est certain qu'au point de vue

intellectuel, beaucoup de jeunes filles promettent plus qu'elles ne

tiennent.

Et cela est bien; car elles conservent de la sorte, plus longtemps que

les hommes, une fraîcheur et une grâce d'esprit, une spontanéité

jaillissante, une vivacité, une chaleur de coeur, sans quoi elles ne

pourraient remplir, dans leur plénitude, les fonctions de leur sexe et

les devoirs augustes de la maternité. Bien qu'il nous déplaise de

comparer les femmes à de grands enfants, ce rapprochement contient

pourtant cette part de vérité, que le plus grand nombre d'entre elles

n'a pas plus besoin «d'acquérir les talents virils que d'avoir de la

barbe au menton[120].» A chacun sa destinée. Pourquoi alors

imposerait-on aux deux sexes mêmes études et mêmes examens, même travail

et même formation?

[Note 120: MARION. _Psychologie de la femme_, p. 63.]

V

Soumettre l'un et l'autre sexe aux mêmes disciplines intellectuelles,

c'est donc risquer de surmener le garçon et de retarder la fille, au

préjudice de l'un et de l'autre. Les partisans de la coéducation

admettent eux-mêmes que les résultats de ce régime sont favorables aux

filles, et que les garçons ont quelque peine à le suivre[121]. On ajoute

bien que l'introduction des filles dans les lycées de garçons exercera

une influence salutaire sur les deux sexes, en avivant l'émulation. Mme

Pieczinska estime même que cette action stimulante sera «surtout

profitable aux garçons qui ont moins de goût pour l'étude, moins de

vivacité d'esprit et d'ardeur au travail que leurs camarades

filles[122].» Mais nous persistons à croire qu'il est antipédagogique de

contredire les indications de la nature, d'accélérer, de forcer le

développement cérébral de nos fils en leur donnant pour émules des

intelligences plus éveillées et plus précoces. Il y a danger d'apparier

deux forces inégales: ou la plus active se relâche, ou la plus faible

s'épuise prématurément.

[Note 121: Rapport de M. W. J. Stead sur la coéducation en Angleterre.]

[Note 122: Étude déjà citée sur la coéducation.]

Et puis, dans ces collèges mixtes que l'on souhaite de voir entre les

mains de libres-penseurs très féministes, dans ces «grandes familles» où

les maîtres s'appliqueront à développer la «fraternité des sexes», il

est bien entendu qu'on rompra courageusement avec les détestables

habitudes des bourgeois français qui, paraît-il, «exercent leurs fils à

être plus tard les tyrans de leurs femmes en les faisant d'abord les

tyrans de leurs soeurs[123].» On protégera donc fermement la jeune fille

contre les rudesses du jeune garçon. Nos petits hommes devront toujours

céder: cela est inévitable. Et ces demoiselles, habituées à voir leurs

compagnons plier devant leurs volontés (ce qui, n'en déplaise aux dames

socialistes, arrive en bien des familles bourgeoises), se feront peu à

peu une idée superbe et fausse de leur rôle et de leur condition, au

risque d'engendrer à la longue l'égoïsme, la vanité, l'esprit d'orgueil

et de domination, bref, de graves déformations morales.

[Note 123: Déclaration de Mme Renaud: voir la _Fronde_ du 9 septembre

1900.]

Appliquée aux écoles secondaires, la coéducation est donc mauvaise pour

les garçons, puisqu'elle tend à les constituer, vis-à-vis de leurs

compagnes, et en état d'infériorité dans leurs études, et en état de

subordination dans leurs relations. Est-elle meilleure pour les filles?

Pas davantage.

Les programmes de l'enseignement secondaire sont accablants pour

l'intelligence des jeunes gens. Nos belles humanités sont devenues

inhumaines. C'est un surmenage cruel que, suivant M. Kownacky, «nous

n'avons pas le droit d'imposer à nos fils et moins encore à nos filles.»

Celles-ci, d'ailleurs, ont un enseignement secondaire qui, sans être

parfait, est mieux conçu, mieux organisé, mieux adapté que celui des

garçons. Ce serait folie de lui substituer les programmes

encyclopédiques de nos lycées. Rien de plus sot, rien de plus vain que

d'astreindre toute la jeunesse aux mêmes méthodes, aux mêmes

disciplines, aux mêmes examens. Il en est des intelligences comme des

fleurs: elles sont frêles ou vivaces, précoces ou tardives, robustes ou

délicates. Cela est vrai surtout des deux sexes: leur mentalité ne

comporte pas les mêmes soins. Pourquoi les enrégimenter sous la même

férule? L'uniformité comprime et blesse. Il faudrait consulter les goûts

de nos enfants, chercher, éveiller, aviver leurs aptitudes, au lieu de

les jeter pêle-mêle dans le même moule éducateur.

On insiste: «Les filles ne pourront jamais arriver au baccalauréat qui

ouvre toutes les carrières libérales.»--Qu'à cela ne tienne! Si l'on

s'obstine à exiger des jeunes filles ce grade préliminaire (nous

aimerions mieux l'abolir pour tous), il est bien simple d'instituer,

dans leurs lycées, des cours facultatifs de grec et de latin pour celles

qui désireraient préparer le baccalauréat classique. Pas besoin de

coéducation pour permettre à l'élite d'accéder, par cette porte basse, à

l'enseignement supérieur. Quant aux autres, qui sont et seront toujours

la très grande majorité (je l'espère bien pour elles et pour nous), la

coéducation violerait la loi fondamentale de toute pédagogie, qui est

l'adaptation des diverses connaissances au rôle spécial que la femme est

destinée à remplir dans la famille et dans la société. C'est dans le

sens de sa nature, et non dans le sens de la nôtre, que le sexe féminin

doit se développer. Dès lors, il serait illogique d'enseigner les mêmes

choses, et dans la même enceinte, aux filles et aux garçons. Ce qui le

prouve mieux encore, c'est que les congrès féministes réclament

eux-mêmes l'adjonction aux collèges et lycées de filles d'un annexe

comprenant une crèche, un atelier familial et une école ménagère; et

nous y applaudissons, toutes les femmes devant apprendre l'art de tenir

une maison.

Rentrent, par excellence, dans l'enseignement féminin: tout ce qui

concerne l'hygiène de l'enfance et l'économie domestique, les lois et

les méthodes d'éducation, la couture, la lingerie, la médecine usuelle,

les notions de comptabilité, de cuisine, de floriculture; tout ce qui

peut apporter au logis l'ordre, la santé, la joie et l'embellissement;

tout ce qui peut préparer la jeune fille à ses fonctions et à ses

devoirs de future mère de famille. D'autant mieux que la femme est

merveilleusement douée pour les sciences d'observation, et même pour les

sciences expérimentales, dont les applications prennent une importance

croissante en ce qui concerne la salubrité du foyer et la bonne tenue du

ménage. Les coéducateurs voudraient-ils, par hasard, imposer

indistinctement toutes ces spécialités à nos garçons comme à nos filles?

Mlle Bonnevial nous avertit que, dans un prochain avenir, les maris

devront s'occuper un peu plus des «besognes de l'intérieur», surveiller

le rôti, arranger les fleurs et, au besoin, cirer les bottines de leur

femme[124]. Simple habitude à prendre, qui ne serait pas, du reste, pour

beaucoup plus d'hommes qu'on ne pense, une si grande et si

extraordinaire nouveauté. Il reste toutefois que, dans son ensemble, le

rôle social des deux sexes étant différent, leur préparation à la vie ne

saurait être la même.

[Note 124: Rapport de Mlle Bonnevial présenté au Congrès de la Condition

et des Droits de la Femme en 1900.]

Résumons-nous. Je me résigne à la coéducation élémentaire du jeune âge;

j'accepte la coéducation des études, pour ce qui est de l'enseignement

supérieur; mais j'estime que, dans la période moyenne correspondant aux

études secondaires, la coéducation est mauvaise, irrationnelle,

antipédagogique. Loin de moi la pensée, d'ailleurs, que nos raisons

puissent convaincre les fanatiques de la coéducation intégrale. Ceux-ci

les tiennent communément pour de «petites barricades d'enfants», pour de

«petits tas de sables», qui n'empêcheront pas l'humanité de poursuivre

sa route.

Voulez-vous savoir, en fin de compte, pourquoi la coéducation tient si

fort au coeur des féministes intransigeants? M. Léopold-Lacour, dont les

écrits sont empreints du plus ardent féminisme, vous le dira avec autant

de franchise que de vigueur: «Le séparatisme de l'enseignement, c'est

l'image même d'une société où les deux sexes sont traités inégalement;

c'est l'humanité coupée en deux dès l'enfance; c'est la guerre des sexes

perpétuée, et c'est, de plus, le principe de l'autorité sauvegardé dans

la famille contre la femme réputée inférieure, mise à part dans

l'enseignement, préservée de certains pièges, comme si elle était toute

faiblesse et fragilité.» La coéducation est donc, pour le féminisme

radical, un symbole, c'est-à-dire «la négation immédiate, dès l'enfance,

du principe d'autorité dans la famille, la transformation de la famille

selon les principes de liberté, de véritable fraternité humaine.» Et ces

paroles véhémentes furent longuement applaudies au Congrès de 1900.

Renchérissant même sur cet enthousiasme significatif, Mme Kergomard

s'écriait quelques minutes plus tard: «Il nous faut la coéducation, si

nous voulons avoir un pays digne de son passé et digne de son avenir, si

nous voulons être la grande République issue de la Révolution de

1789[125].» C'est trop de lyrisme. Ceux-là penseront comme nous qui

repoussent la coéducation aussi bien dans l'intérêt des filles que dans

l'intérêt des garçons, convaincus que ce régime nouveau, n'ayant point

fait notre passé, ne saurait mieux préparer notre avenir. C'est une

grave imprudence d'imposer aux deux sexes mêmes études, mêmes examens,

mêmes directions, afin de supprimer plus tard, entre les époux, toute

hiérarchie, toute primauté, toute autorité, grâce à quoi la société

conjugale deviendrait une sorte de monstre à deux têtes où les heurts de

volonté et les conflits de pouvoir n'auraient le plus souvent d'autre

résultat que la mésintelligence et d'autre solution que le divorce.

[Note 125: Compte rendu sténographique de la _Fronde_ du 9 septembre

1900.]

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 124 / 203 题