Ainsi entendue, la coéducation ne peut qu'effrayer toute âme chrétienne.
Aussi les catholiques n'en veulent point et les libéraux n'en veulent
guère. Ce qui achèvera peut-être d'en détourner les indécis,--du moins,
pour la période intermédiaire de l'enseignement secondaire,--c'est que
nous ne voyons pas qu'à cet âge, ses avantages intellectuels soient
mieux fondés que ses prétentions morales. D'où il suivrait que, pour ce
qui est de la formation de l'esprit comme de la formation du coeur, les
collèges mixtes offrent plus d'inconvénients que de profits.
En effet, la coéducation, avec un même programme d'études pour les deux
sexes, est en contradiction avec un fait naturel de première importance
qui est le développement inégal de la fille et du garçon. C'est ce qu'a
démontré, avec beaucoup de vigueur, un congressiste de 1900, M.
Kownacky, dont la ferveur «coéducative» s'est fort attiédie à la
réflexion, puisqu'il répudie le collège mixte après l'avoir préconisé.
Inutile de dire que son argumentation fut accueillie par la Gauche
féministe avec impatience et irritation.
C'est un fait constant que la femme arrive, plus rapidement que l'homme,
au plein épanouissement de ses facultés. Tous les parents, tous les
maîtres peuvent attester que l'intelligence des filles est plus précoce
que celle des garçons. Prenez une fillette et un garçonnet de huit ans,
la première sera presque toujours en avance sur le second. De là, même
dans les classes primaires, de sérieuses difficultés pour faire suivre
les mêmes exercices à des enfants inégalement développés. Veut-on des
exemples et des témoignages? D'après une directrice d'école maternelle,
Mlle Lauriol, l'émulation scolaire, l'ambition des premières places, le
goût et la recherche du succès sont plus vifs chez les filles que chez
les garçons[117]. Leur moi est plus précocement éveillé, leur
amour-propre plus ardent, plus sensible; elles sont plus facilement
jalouses de leurs compagnes, plus portées au dépit et à l'orgueil, plus
compliquées, plus rusées, plus fines mouches. Suivant M. Marion, elles
biaisent, elles brodent, elles inventent, elles amplifient, elles
mentent même «pour l'amour de l'art»[118].
[Note 117: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 135.]
[Note 118: _Ibid._, p. 86.]
Mais, par-dessus tout, le désir de briller, d'étonner, l'émulation de
réussir et de triompher, les animent si généralement que Mgr Dupanloup
déclare qu'ayant fait, pendant plusieurs années, le catéchisme à 150
garçons et à 150 filles, il a toujours vu ces sentiments plus accusés
chez celles-ci que chez ceux-là.
Au fond, la petite fille se développe plus tôt que le petit garçon. Les
partisans les plus décidés de l'infériorité intellectuelle des femmes
conviennent de cette antériorité très générale. A égalité d'âge et de
travail, les filles ont plus de pénétration, plus de finesse, plus de
mémoire, plus de facilité, plus de promptitude à tout saisir, à tout
apprendre. «Rien de plus aisé, conclut M. Marion, que de les pousser
très vite et très loin[119].» Mgr Dupanloup abonde en ce sens: «Dès cinq
ou six ans on peut leur parler raison. La précocité de leur esprit est
étonnante, souvent redoutable.» Tous les pères de famille sont à même de
constater l'avance énorme qu'une fille de seize ans a prise sur ses
frères ou ses camarades de même âge, en sérieux, en finesse, en esprit
de conduite, en connaissance de la vie, pour ce simple motif que sa
formation physique est plus rapide. Ce fait n'est pas niable:
mentalement, la fille est mûre avant le garçon. Voilà déjà un obstacle à
la coéducation des sexes.
[Note 119: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 87.]
Et ce qui aggrave encore les risques de cette précocité, c'est qu'elle
éclate subitement. La maturité des filles a la soudaineté d'une éclosion
spontanée. Où le garçon n'arrive qu'à la longue, pas à pas, avec une
progression tranquille et régulière, la fille s'y élève d'emblée. De
douze à seize ans, ces différences sont particulièrement tranchées. Et
cet épanouissement de l'esprit féminin coïncide avec l'épanouissement du
corps. Tandis que le jeune homme pousse si lentement qu'il n'est
souvent, à dix-sept ans, qu'un adolescent frêle, gauche, en pleine
croissance physique et cérébrale, la jeune fille du même âge peut déjà
faire, en la majorité des cas, une charmante épouse et une bonne petite
maman.
Mais cette floraison rapide du corps et de l'esprit ne se fait point
sans accidents ou, du moins, sans un trouble général, hasardeux pour le
présent, décisif pour l'avenir. Lorsque la femme apparaît dans
l'adolescente, cette métamorphose est inséparable d'une perturbation de
tout l'être, d'un ébranlement de la sensibilité, d'une secousse nerveuse
qui exige des ménagements et des soins clairvoyants. C'est la crise de
puberté. Si l'on veut en diminuer les risques, le calme et la paix sont
nécessaires; car moins elle sera consciente, moins elle sera
douloureuse. Les médecins recommandent alors de suspendre le travail de
tête, de mener une vie saine et tranquille, au grand air, d'écarter les
soucis d'études, d'examens, tout ce qui pourrait aggraver le trouble des
sens ou l'application du cerveau. Et pour toutes ces causes de
fragilité, de lassitude et d'excitabilité, qui diminuent chez la jeune
fille la résistance physique et l'équilibre mental, il faut encore
repousser l'éducation mixte, dont c'est l'inconvénient d'entraîner aux
mêmes programmes et à la même discipline, deux sexes qui diffèrent
profondément par le développement des aptitudes et l'évolution des
forces.
Si enfin le développement des garçons est plus tardif, il suit, par une
revanche de la nature, une progression plus durable et plus prolongée.
L'évolution de la femme se fait plus vite, mais s'arrête plus tôt. Ce
qui a fourni aux misogynes toutes sortes d'observations désobligeantes:
«La femme n'a jamais qu'une raison de dix-huit ans bien mesurée,»
prétend Schopenhauer. «Elles sont faites pour commercer avec notre
folie, et non avec notre raison,» déclare à son tour Chamfort. Sans
acquiescer à ces impertinences, il est certain qu'au point de vue
intellectuel, beaucoup de jeunes filles promettent plus qu'elles ne
tiennent.
Et cela est bien; car elles conservent de la sorte, plus longtemps que
les hommes, une fraîcheur et une grâce d'esprit, une spontanéité
jaillissante, une vivacité, une chaleur de coeur, sans quoi elles ne
pourraient remplir, dans leur plénitude, les fonctions de leur sexe et
les devoirs augustes de la maternité. Bien qu'il nous déplaise de
comparer les femmes à de grands enfants, ce rapprochement contient
pourtant cette part de vérité, que le plus grand nombre d'entre elles
n'a pas plus besoin «d'acquérir les talents virils que d'avoir de la
barbe au menton[120].» A chacun sa destinée. Pourquoi alors
imposerait-on aux deux sexes mêmes études et mêmes examens, même travail
et même formation?
[Note 120: MARION. _Psychologie de la femme_, p. 63.]
V
Soumettre l'un et l'autre sexe aux mêmes disciplines intellectuelles,
c'est donc risquer de surmener le garçon et de retarder la fille, au
préjudice de l'un et de l'autre. Les partisans de la coéducation
admettent eux-mêmes que les résultats de ce régime sont favorables aux
filles, et que les garçons ont quelque peine à le suivre[121]. On ajoute
bien que l'introduction des filles dans les lycées de garçons exercera
une influence salutaire sur les deux sexes, en avivant l'émulation. Mme
Pieczinska estime même que cette action stimulante sera «surtout
profitable aux garçons qui ont moins de goût pour l'étude, moins de
vivacité d'esprit et d'ardeur au travail que leurs camarades
filles[122].» Mais nous persistons à croire qu'il est antipédagogique de
contredire les indications de la nature, d'accélérer, de forcer le
développement cérébral de nos fils en leur donnant pour émules des
intelligences plus éveillées et plus précoces. Il y a danger d'apparier
deux forces inégales: ou la plus active se relâche, ou la plus faible
s'épuise prématurément.
[Note 121: Rapport de M. W. J. Stead sur la coéducation en Angleterre.]
[Note 122: Étude déjà citée sur la coéducation.]
Et puis, dans ces collèges mixtes que l'on souhaite de voir entre les
mains de libres-penseurs très féministes, dans ces «grandes familles» où
les maîtres s'appliqueront à développer la «fraternité des sexes», il
est bien entendu qu'on rompra courageusement avec les détestables
habitudes des bourgeois français qui, paraît-il, «exercent leurs fils à
être plus tard les tyrans de leurs femmes en les faisant d'abord les
tyrans de leurs soeurs[123].» On protégera donc fermement la jeune fille
contre les rudesses du jeune garçon. Nos petits hommes devront toujours
céder: cela est inévitable. Et ces demoiselles, habituées à voir leurs
compagnons plier devant leurs volontés (ce qui, n'en déplaise aux dames
socialistes, arrive en bien des familles bourgeoises), se feront peu à
peu une idée superbe et fausse de leur rôle et de leur condition, au
risque d'engendrer à la longue l'égoïsme, la vanité, l'esprit d'orgueil
et de domination, bref, de graves déformations morales.
[Note 123: Déclaration de Mme Renaud: voir la _Fronde_ du 9 septembre
1900.]
Appliquée aux écoles secondaires, la coéducation est donc mauvaise pour
les garçons, puisqu'elle tend à les constituer, vis-à-vis de leurs
compagnes, et en état d'infériorité dans leurs études, et en état de
subordination dans leurs relations. Est-elle meilleure pour les filles?
Pas davantage.
Les programmes de l'enseignement secondaire sont accablants pour
l'intelligence des jeunes gens. Nos belles humanités sont devenues
inhumaines. C'est un surmenage cruel que, suivant M. Kownacky, «nous
n'avons pas le droit d'imposer à nos fils et moins encore à nos filles.»
Celles-ci, d'ailleurs, ont un enseignement secondaire qui, sans être
parfait, est mieux conçu, mieux organisé, mieux adapté que celui des
garçons. Ce serait folie de lui substituer les programmes
encyclopédiques de nos lycées. Rien de plus sot, rien de plus vain que
d'astreindre toute la jeunesse aux mêmes méthodes, aux mêmes
disciplines, aux mêmes examens. Il en est des intelligences comme des
fleurs: elles sont frêles ou vivaces, précoces ou tardives, robustes ou
délicates. Cela est vrai surtout des deux sexes: leur mentalité ne
comporte pas les mêmes soins. Pourquoi les enrégimenter sous la même
férule? L'uniformité comprime et blesse. Il faudrait consulter les goûts
de nos enfants, chercher, éveiller, aviver leurs aptitudes, au lieu de
les jeter pêle-mêle dans le même moule éducateur.
On insiste: «Les filles ne pourront jamais arriver au baccalauréat qui
ouvre toutes les carrières libérales.»--Qu'à cela ne tienne! Si l'on
s'obstine à exiger des jeunes filles ce grade préliminaire (nous
aimerions mieux l'abolir pour tous), il est bien simple d'instituer,
dans leurs lycées, des cours facultatifs de grec et de latin pour celles
qui désireraient préparer le baccalauréat classique. Pas besoin de
coéducation pour permettre à l'élite d'accéder, par cette porte basse, à
l'enseignement supérieur. Quant aux autres, qui sont et seront toujours
la très grande majorité (je l'espère bien pour elles et pour nous), la
coéducation violerait la loi fondamentale de toute pédagogie, qui est
l'adaptation des diverses connaissances au rôle spécial que la femme est
destinée à remplir dans la famille et dans la société. C'est dans le
sens de sa nature, et non dans le sens de la nôtre, que le sexe féminin
doit se développer. Dès lors, il serait illogique d'enseigner les mêmes
choses, et dans la même enceinte, aux filles et aux garçons. Ce qui le
prouve mieux encore, c'est que les congrès féministes réclament
eux-mêmes l'adjonction aux collèges et lycées de filles d'un annexe
comprenant une crèche, un atelier familial et une école ménagère; et
nous y applaudissons, toutes les femmes devant apprendre l'art de tenir
une maison.
Rentrent, par excellence, dans l'enseignement féminin: tout ce qui
concerne l'hygiène de l'enfance et l'économie domestique, les lois et
les méthodes d'éducation, la couture, la lingerie, la médecine usuelle,
les notions de comptabilité, de cuisine, de floriculture; tout ce qui
peut apporter au logis l'ordre, la santé, la joie et l'embellissement;
tout ce qui peut préparer la jeune fille à ses fonctions et à ses
devoirs de future mère de famille. D'autant mieux que la femme est
merveilleusement douée pour les sciences d'observation, et même pour les
sciences expérimentales, dont les applications prennent une importance
croissante en ce qui concerne la salubrité du foyer et la bonne tenue du
ménage. Les coéducateurs voudraient-ils, par hasard, imposer
indistinctement toutes ces spécialités à nos garçons comme à nos filles?
Mlle Bonnevial nous avertit que, dans un prochain avenir, les maris
devront s'occuper un peu plus des «besognes de l'intérieur», surveiller
le rôti, arranger les fleurs et, au besoin, cirer les bottines de leur
femme[124]. Simple habitude à prendre, qui ne serait pas, du reste, pour
beaucoup plus d'hommes qu'on ne pense, une si grande et si
extraordinaire nouveauté. Il reste toutefois que, dans son ensemble, le
rôle social des deux sexes étant différent, leur préparation à la vie ne
saurait être la même.
[Note 124: Rapport de Mlle Bonnevial présenté au Congrès de la Condition
et des Droits de la Femme en 1900.]
Résumons-nous. Je me résigne à la coéducation élémentaire du jeune âge;
j'accepte la coéducation des études, pour ce qui est de l'enseignement
supérieur; mais j'estime que, dans la période moyenne correspondant aux
études secondaires, la coéducation est mauvaise, irrationnelle,
antipédagogique. Loin de moi la pensée, d'ailleurs, que nos raisons
puissent convaincre les fanatiques de la coéducation intégrale. Ceux-ci
les tiennent communément pour de «petites barricades d'enfants», pour de
«petits tas de sables», qui n'empêcheront pas l'humanité de poursuivre
sa route.
Voulez-vous savoir, en fin de compte, pourquoi la coéducation tient si
fort au coeur des féministes intransigeants? M. Léopold-Lacour, dont les
écrits sont empreints du plus ardent féminisme, vous le dira avec autant
de franchise que de vigueur: «Le séparatisme de l'enseignement, c'est
l'image même d'une société où les deux sexes sont traités inégalement;
c'est l'humanité coupée en deux dès l'enfance; c'est la guerre des sexes
perpétuée, et c'est, de plus, le principe de l'autorité sauvegardé dans
la famille contre la femme réputée inférieure, mise à part dans
l'enseignement, préservée de certains pièges, comme si elle était toute
faiblesse et fragilité.» La coéducation est donc, pour le féminisme
radical, un symbole, c'est-à-dire «la négation immédiate, dès l'enfance,
du principe d'autorité dans la famille, la transformation de la famille
selon les principes de liberté, de véritable fraternité humaine.» Et ces
paroles véhémentes furent longuement applaudies au Congrès de 1900.
Renchérissant même sur cet enthousiasme significatif, Mme Kergomard
s'écriait quelques minutes plus tard: «Il nous faut la coéducation, si
nous voulons avoir un pays digne de son passé et digne de son avenir, si
nous voulons être la grande République issue de la Révolution de
1789[125].» C'est trop de lyrisme. Ceux-là penseront comme nous qui
repoussent la coéducation aussi bien dans l'intérêt des filles que dans
l'intérêt des garçons, convaincus que ce régime nouveau, n'ayant point
fait notre passé, ne saurait mieux préparer notre avenir. C'est une
grave imprudence d'imposer aux deux sexes mêmes études, mêmes examens,
mêmes directions, afin de supprimer plus tard, entre les époux, toute
hiérarchie, toute primauté, toute autorité, grâce à quoi la société
conjugale deviendrait une sorte de monstre à deux têtes où les heurts de
volonté et les conflits de pouvoir n'auraient le plus souvent d'autre
résultat que la mésintelligence et d'autre solution que le divorce.
[Note 125: Compte rendu sténographique de la _Fronde_ du 9 septembre
1900.]