Appliquée aux divers établissements d'instruction secondaire, la
coéducation ne nous dit rien qui vaille. Les précédents invoqués en sa
faveur sont-ils suffisamment démonstratifs? On nous oppose, avec
assurance, les résultats de l'expérience américaine. De fait, les
États-Unis possèdent bon nombre de collèges où jeunes gens et jeunes
filles étudient en commun; et l'on nous assure que, dans ces écoles
mixtes, la coéducation est sans inconvénient et la cohabitation sans
conséquence. Du moins, on ne s'alarme aucunement des accidents
possibles. Les jeunes filles font les mêmes études et suivent les mêmes
exercices que les jeunes gens. Leur zèle d'apprendre et de savoir est
extrême, paraît-il. Et vous n'avez pas idée de la somme indigeste de
connaissances dont on surcharge leur esprit; nos programmes, en
comparaison des leurs, sont des jeux d'enfants. Joignez qu'on ne leur
cache rien, qu'on les éclaire sur toute chose, qu'on les initie même aux
mystères de l'embryologie.
Comment expliquer que l'unité d'enseignement et d'éducation, le
rapprochement et la fréquentation quotidienne des sexes, la satisfaction
de toutes les curiosités de l'esprit, n'induisent point la jeunesse en
tentations et en fautes faciles à deviner? Dans son livre _Les
Américaines chez elles_, Mme Bentzon nous dit que, chaque fois qu'elle
aborda devant celles-ci le chapitre des périls que pouvait présenter le
système d'enseignement mixte, «elle ne fut pas comprise.» Cette placide
camaraderie des deux sexes tient sans doute à la froideur du sang, au
calme de la race, au juste équilibre du tempérament, peut-être aussi au
rigorisme des moeurs et à la solidité des principes, et encore à la
préoccupation de l'avenir, à la passion de l'étude, ou, enfin, à une
pruderie conventionnelle, à un optimisme hypocrite qui cache le mal au
lieu de l'avouer.
En tout cas, les partisans de la coéducation des sexes triomphent
bruyamment des résultats de l'expérience américaine; et si nous les
écoutions, il conviendrait d'inaugurer chez nous, le plus tôt possible,
l'admirable système de l'éducation mixte. Un homme de lettres
d'outre-mer, M. Théodore Stanton, écrit à Mme Marya Cheliga: «Si l'on
pouvait appliquer en France notre système et élever les deux sexes
ensemble, dès l'école primaire jusqu'à l'université inclusivement, en
passant par l'enseignement secondaire, je suis sûr qu'on ferait plus
pour la République et pour le bonheur de la France, que ne peuvent faire
la Chambre et le Sénat pendant vingt ans[104].» M. Stanton est-il
sérieux ou ironique? Car, après tout, ce n'est pas honorer l'éducation
mixte d'un si gros compliment, que d'en comparer les bienfaits au labeur
et à la fécondité de nos parlementaires.
[Note 104: Revue encyclopédique du 28 novembre 1896, p. 829.]
«Les faits ont parlé, nous dit-on: inclinez-vous.»--Mais le langage des
faits est-il si décisif qu'on le prétend? Tous ceux qui ont voyagé aux
États-Unis ou au Canada nous attestent qu'au cours de leurs visites
scolaires, les pédagogues et les sociologues coéducateurs leur ont
assuré, avec une belle unanimité, que le rapprochement des sexes fait
merveille sur les filles et les garçons. Cet accord ne me surprend
point. Demandez à un inventeur ce qu'il pense de son système: il vous
répondra naturellement qu'il est parfait. J'aurais plus de confiance
dans le témoignage des jeunes gens soumis au régime coéducatif. Et
précisément, j'ai entendu des fils de la libre Amérique, qui avaient
fait toutes leurs études dans les écoles mixtes, se moquer agréablement
de ces messieurs très graves venus d'Europe pour faire leur enquête sur
la coéducation et qui rapportaient en France, ou ailleurs, les
impressions les plus touchantes et les rapports les plus élogieux. Et
puis, la coéducation ne peut invoquer chez nous, comme précédent, que
l'expérience tentée à Cempuis par M. Robin, sous les auspices du conseil
municipal de Paris; et vraiment, nous avons bien le droit de dire
qu'elle n'est pas suffisante.
En outre, la coéducation,--comme tous les mots prétentieux qui servent
d'enseigne à un parti,--exprime mal ce qu'elle veut dire. D'abord, il
faut distinguer la coéducation, qui suppose l'internat, de la
coinstruction, qui n'exige que l'externat. Si la première offre des
dangers qui sautent aux yeux, la seconde peut se défendre plus aisément,
et les États-Unis ne pratiquent guère que celle-ci. D'autre part, si
favorable qu'on soit au rapprochement des garçons et des filles, on ne
saurait se dispenser d'admettre que la coéducation, fût-elle poussée
aussi loin que possible, comporte forcément, sous peine de dégénérer en
promiscuité honteuse, une certaine séparation des sexes. A Cempuis,
l'orphelinat Prévost, qu'on nous présente comme «une école modèle de
coéducation[105],» comprend deux internats, un pour les garçons, un pour
les filles, avec une école au milieu où les uns et les autres reçoivent
un enseignement commun. Le mot «coéducation» manque donc de précision et
de probité. C'est «coinstruction» qu'il faudrait dire, la coéducation
n'existant vraiment que dans la famille.
[Note 105: Rapport de Mme Mary Léopold-Lacour. La _Fronde_ du 9
septembre 1900.]
Sachant ce que vaut le mot, cherchons ce que vaut la chose. Avec ou sans
l'internat, la coéducation éveille en nous bien des scrupules et bien
des objections.