III

Les effets composés de la sensibilité et de la tendresse, de la

sympathie et de la vanité, semblent vouer la femme à l'agitation du

coeur, au tourbillon des petits sentiments comme au tumulte des grandes

passions, en l'excluant à peu près de la sphère sereine des calmes

décisions et des hautes spéculations rationnelles. Nous allons voir, en

effet, qu'au point de vue moral et intellectuel, la volonté et l'esprit

des femmes sont tributaires de leur tempérament impressionnable et

aimant.

Au sens propre du mot, la volonté est la subordination des impressions

naturelles et des impulsions instinctives à une règle que l'on s'impose

à soi-même. Elle est le contraire du caprice. Elle suppose la possession

de soi, le contrôle de nos mobiles, le gouvernement de nos actes. C'est

par l'empire exercé sur nous-mêmes, que la volonté nous élève à la

dignité de personnes autonomes.

Si cette définition est exacte, la volonté de la femme est certainement

plus faible que la nôtre. D'abord, elle est plus incertaine, plus

agitée, plus changeante. Elle ne se fixe pas: elle hésite, elle tâtonne,

elle flotte. Elle va et vient; elle sautille «comme les mouches»: ainsi

parle Kant. Et si la femme manque de décision, ce n'est pas qu'elle

manque de mobiles: elle en a trop! C'est une impulsive. Entre les

impressions contraires qui l'assiègent, elle ne sait pas, elle ne peut

pas choisir. La mobilité est son défaut dominant. Combien de femmes sont

plus capables de caprices que de résolutions? Combien de femmes ont plus

de velléités que de vouloir?

Même inconstance dans l'exécution. Jean-Paul Richter a dit: «L'homme est

poussé par la passion, la femme par les passions; celui-là par un grand

courant, celle-ci par des vents changeants.» Sa conduite est pleine de

surprises, de retours, de contradictions. La suite dans les desseins, la

fermeté, la patience dans l'action, lui font généralement défaut. Elle

ébauche tout; elle n'achève rien. Elle se disperse entre mille travaux

entrepris avec joie et abandonnés avec dégoût. Elle est d'humeur

versatile. Elle ne sait pas attendre; elle se lasse vite. Son âme est en

proie à une sorte d'équilibre instable.

Et lorsqu'elle se décide, il arrive souvent que sa résolution tourne en

obstination. L'entêtement des femmes est passé en proverbe: «Vouloir

corriger une femme, c'est vouloir blanchir une brique.» Toute nature

molle et douce qui s'exaspère, devient finalement intraitable.

L'opiniâtreté aveugle est soeur de la faiblesse et de

l'impressionnabilité. Il faut une grande maîtrise de soi pour convenir

de ses torts et sacrifier l'amour-propre à la raison.

Il suit de là que la femme est tantôt le jouet d'impulsions diverses qui

l'agitent tumultueusement, tantôt la victime d'une impulsion véhémente

qui la domine impérieusement. Ou l'indécision du caprice, ou le vertige

de l'obstination. Un grand notaire de Paris me disait: «J'aime mieux

traiter une affaire avec dix clients qu'avec deux clientes: on ne peut

rien conclure avec les femmes.» Elles ne veulent pas assez, ou elles

veulent trop. Et ces défauts contraires procèdent du même fond:

l'extrême sensibilité. Ce qui le prouve bien, c'est que, chez les

névrosées, cette inconstance fantasque et cet entêtement aveugle

prennent tour à tour une telle acuité, que les psychologues ont pu les

appeler «les maladies de la volonté».

Moins d'initiative dans les desseins, moins de rectitude dans les

décisions, moins de fermeté dans l'action, moins de sang-froid et plus

de nerfs, telles sont les manifestations caractéristiques du vouloir

féminin, comparé au vouloir masculin,--sauf exception. Car, en ce

domaine, nous savons beaucoup d'hommes qui sont femmes. Seulement,

dégageant ici les tendances générales du sexe, nous sommes forcé de

constater, avec les moralistes et les psychologues, que la volonté

féminine est plus chancelante dans les cas ordinaires, mais aussi (et

ces admirables qualités rétablissent l'équilibre) plus tendre, plus

dévouée, plus agissante dans les circonstances graves de la vie. En

effet, le sentiment affectif corrigeant l'impressionnabilité nerveuse,

la femme sait lutter mieux que nous contre les épreuves de la mauvaise

fortune. Facile à troubler dans les petites choses, elle redevient

maîtresse d'elle-même dans les grandes. Bouleversée par une contrariété

insignifiante, elle tient tête courageusement au malheur. Jetée hors

d'elle-même par l'apparition d'une souris ou le contact d'une araignée,

elle retrouve toute sa vaillance devant le péril qui menace les siens.

Un coup d'épingle l'émeut jusqu'aux larmes, et les coups irréparables du

sort lui font rarement perdre la tête. Une misère de rien l'ébranle,

l'abat ou l'affole; une maladie, un deuil, une catastrophe réveille

toutes les énergies de son âme. Soutenue par un grand sentiment, elle

refoule victorieusement sa timidité et ses appréhensions. En deux mots,

toutes ses faiblesses viennent des nerfs; toute sa grandeur, toute sa

force vient du coeur. Décidément, la sensibilité affective forme bien la

nature foncière de la femme.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 86 / 203 题