II

Notons seulement que de ces prétentions intolérantes, un schisme est né

qui ne fera que s'accentuer vraisemblablement. A Paris et à Berlin, les

femmes prolétaires ont refusé de faire cause commune avec les femmes

bourgeoises, sous prétexte que «si des deux côtés on veut souvent la

même chose, on le veut toujours d'une façon très différente, le

féminisme bourgeois croyant encore aux réformes pacifiques, lorsque le

féminisme ouvrier n'a plus foi que dans la révolution.»

Et ce dissentiment s'affirme déjà par des congrès rivaux. Dès

maintenant, le féminisme est divisé contre lui-même. Alors que certaines

femmes émettent la ferme et fière résolution de mener le bon combat sans

alliés masculins, pour elles-mêmes et par elles-mêmes, le parti

socialiste international,--un parti aussi barbu que possible,--tient

leurs revendications pour une dépendance de la question sociale, s'en

approprie l'examen et s'en réserve la solution. Mais cette prétention

soulève d'assez vives résistances, et dans le camp fortifié des

féministes indépendants, et dans les rangs plus clairsemés des

féministes chrétiens.

Se recrutant dans un milieu plus élevé et plus instruit, le féminisme

indépendant, le pur, le vrai féminisme, s'efforce de soustraire sa cause

à l'action absorbante du socialisme. Une femme qui fait grande figure en

cette phalange, Mme Marya Cheliga, s'applique particulièrement à

sauvegarder son autonomie. «Bien que lié indissolublement à la question

sociale, écrivait-elle récemment, le féminisme ne doit pas être confondu

avec le mouvement socialiste ni subordonné à ses différentes écoles.»

Tout en n'hésitant point à regarder les hommes comme des «patrons»,

c'est-à-dire comme les exploiteurs naturels des femmes, elle maintient

que, les revendications de son sexe n'étant pas exclusivement

économiques, le mouvement féministe ne saurait être un épisode de la

lutte des classes, par cette raison qu'il n'est véritablement aucune

catégorie sociale, de la plus pauvre à la plus riche, «où la femme ne

soit pas assujettie à l'homme.» D'ailleurs, l'exemple de tous les jours

démontre qu'un homme, tout socialiste qu'il soit, «conserve ses

velléités despotiques, surtout envers sa femme[10].»

[Note 10: Revue encyclopédique, _loc. cit._, p. 825.]

Voilà une remarque pleine d'observation et de sens. Je la recommande aux

bonnes âmes qui s'imaginent, sur la foi des prophètes, que le

collectivisme nous gratifiera d'un monde parfait, où les femmes ne

seront point battues ni les maris trompés.

Et de fait, à voir le peuple de près, on a vite constaté qu'il est

beaucoup plus voisin que le monde riche de l'égalité des sexes. Dans le

peuple, la femme peine de ses bras autant que l'homme, avec cette

différence,--qui fait aussi son excellence et sa supériorité,--qu'elle

va moins chercher au cabaret la distraction de ses soucis et l'oubli de

ses devoirs. Dans le peuple, on se tutoie et s'injurie, de mari à femme,

à bouche que veux-tu; et tandis que, dans les classes plus cultivées, on

ne peut giffler sa conjointe ou son conjoint sans passer pour un

malotru, les ménages ouvriers ont le droit--dont ils abusent

quelquefois--de se cogner avec la plus entière réciprocité.

C'est donc moins pour la rendre l'égale de son homme que pour

l'entraîner à l'assaut des classes riches, que les partis

révolutionnaires essaient d'embrigader l'ouvrière comme ils ont

enrégimenté l'ouvrier. Le prolétariat voit dans la femme pauvre une

«camarade de combat», une alliée nécessaire, une recrue qui doit grossir

l'armée socialiste. Et qui oserait dire que l'ouvrière fermera toujours

l'oreille à la propagande révolutionnaire? Je ne sais que l'influence

rivale de la religion qui puisse disputer à l'anarchisme et au

collectivisme cette précieuse et si intéressante clientèle.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 42 / 203 题