SOMMAIRE

I.--LES GROUPEMENTS FÉMINISTES D'AUJOURD'HUI.--PRÉTENTIONS

COLLECTIVISTES.--POINT D'ÉMANCIPATION FÉMINISTE SANS

RÉVOLUTION SOCIALE.

II.--SCHISME ENTRE LES PROLÉTAIRES ET LES BOURGEOISES.--LES

INTÉRÊTS DE L'OUVRIER ET LES INTÉRÊTS DE L'OUVRIÈRE.

I

C'est un fait établi que, dans la classe ouvrière comme dans la classe

bourgeoise, dans les milieux mondains et «distingués» non moins que dans

les milieux excentriques et tapageurs, il se manifeste des besoins

d'indépendance et des désirs d'émancipation qui, nés de causes multiples

et aspirant à des fins diverses, travaillent sourdement la femme de

toutes les conditions, percent à travers son langage et ses allures,

transparaissent dans son costume et dans ses goûts. Rien d'étonnant que

ces tendances, vaguement ressenties par le plus grand nombre, se soient

peu à peu dessinées, précisées, formulées en quelques têtes plus

raisonneuses et plus ardentes. Et la nébuleuse a pris corps; et les

aspirations se sont muées en doctrines systématiques qui, dès

maintenant, se partagent avec une suffisante netteté en trois grands

courants d'opinion. Ce sont: le féminisme _révolutionnaire_, le

féminisme _chrétien_ et le féminisme _indépendant_.

Par l'esprit qui l'anime, la charte des revendications féminines n'est

donc pas une, mais triple, suivant qu'elle émane des féministes

révolutionnaires, des féministes chrétiens ou des féministes

indépendants, ces derniers refusant de s'inféoder aux partis religieux

et politiques. Tous ont bien en vue un accroissement de liberté et de

dignité pour la femme, ou du moins ce qu'ils croient tel, mais ils le

cherchent en des directions opposées ou s'y acheminent par des voies

différentes. Il suffira pour l'instant de fixer ces orientations

générales.

Dans les anciens temps, le sexe féminin n'a joui nulle part d'une grande

faveur. La naissance d'une fille passait même très généralement pour une

calamité, tandis qu'on attribuait au fils nouveau-né la puissance de

délivrer la famille des influences mauvaises. C'est que lois et

religions déclaraient la femme impure, dangereuse et perverse. D'après

le polythéisme, tous les maux qui affligent l'humanité sont sortis de la

boîte de Pandore. Pour le christianisme, Ève est l'initiatrice du péché

et la cause de notre perdition. Mais si, d'une part, notre religion

abaisse la femme, en lui imputant la chute originelle, il semble qu'elle

l'ennoblisse de l'autre, en élevant le mariage monogame à la dignité de

sacrement et en installant pour la vie l'épouse et l'époux, la mère et

le père, dans une fonction également nécessaire au développement de la

famille unifiée.

Telle n'est point cependant l'opinion des écrivains révolutionnaires qui

tiennent le christianisme pour aussi coupable envers la femme que les

cultes les plus barbares et les législations les plus cruelles. C'est

ainsi que M. Élie Reclus professe que, sauf quelques sectes qui se

montrèrent compatissantes à la femme, «toutes les civilisations, toutes

les religions à nous connues qui envahirent la scène du monde pour

s'entre-déchirer, ne s'accordèrent que sur un point: la haine et le

mépris de la femme. Brahmanes, Sémites, Hellènes, Romains, chrétiens,

mahométans jetèrent à la malheureuse chacun sa pierre; tous se firent

une page dans cette histoire de honte et de douleur, de souffrance et de

tyrannie. Nous le disons très sérieusement: sur ce point, notre

humanité, si vaine de sa culture, se ravala au-dessous de la plupart des

espèces animales[8].» Il s'agit donc d'arracher la femme au

christianisme qui l'a conquise presque universellement et qui,

aujourd'hui encore, l'opprime, l'exploite et l'hypnotise.

[Note 8: _Les Hommes féministes._ Revue encyclopédique du 28 novembre

1896, p. 828.]

A un point de vue plus général, les partis révolutionnaires ne peuvent

qu'être les alliés naturels du féminisme, l'esprit de révolte qui

inspire ses revendications méritant toutes leurs sympathies. C'est

pourquoi socialistes et anarchistes prêchent à la femme que, dans le

partage des droits et des devoirs, elle joue le rôle de dupe. M. Lucien

Descaves, qui pourtant n'est pas un fanatique, lui dira que, «victime de

la loi de l'homme qui lui commande l'obéissance, victime de la religion

qui lui prêche la résignation, victime de la société qui l'entretient

dans la servitude, elle est la perpétuelle exploitée.» Qu'elle n'attende

donc point de la bonne volonté des législateurs le démantèlement des

codes et des institutions dont les hommes ont fortifié leur position

supérieure: elle y perdrait son temps. Révoltez-vous, mes soeurs; car

«vous ne serez affranchies que par la Révolution.» Le vieux conspirateur

russe, Pierre Lawroff, parle dans le même sens. «Pour le moment actuel,

nous, socialistes impénitents, nous nous permettons d'affirmer que ce

n'est qu'en se rattachant aussi intimement que possible à la grande

question sociale, à la lutte du travail contre le capital, que la

question féministe a des chances de faire quelques pas vers sa

révolution rationnelle dans un avenir plus ou moins éloigné.»

Et quel appoint pour le triomphe de «la Sociale», si les femmes

passaient résolument du foyer familial à la place publique! M. Jules

Renard, qui dirige la _Revue socialiste_, en fait l'aveu: «Le jour où

les femmes auront su mettre au service de la transformation sociale leur

douceur puissante et leur passion communicative, le jour où elles

voudront être les inspiratrices et les auxiliaires des constructeurs de

la cité future, les résistances intéressées qui entravent encore la

marche de l'humanité ne dureront pas longtemps[9].» Je crois bien!

N'est-ce pas au coeur de la femme que s'allume toute vie et d'où se

répand toute flamme? Révolutionnons l'épouse et la mère: nous aurons du

coup révolutionné la famille; et cela fait, ce ne sera qu'un jeu de

révolutionner le monde. Les partis extrêmes ne font que rendre hommage à

la toute-puissance du prestige féminin, en rivalisant de zèle pour

détourner à leur profit le courant féministe et l'associer à «la lutte

des classes».

[Note 9: Revue encyclopédique, _loc. cit._, pp. 827 et 830.]

Comme preuve de cette tendance d'accaparement, je citerai cette

déclaration faite, en 1896, au congrès de Gotha: «La femme prolétaire

n'étant pas pour l'homme une concurrente, mais une camarade de combat,

l'agitation féministe doit rester dans le cadre de la propagande

socialiste.» De là, un groupe féministe plus ou moins inféodé aux partis

révolutionnaires, dans lequel, après Mlle Louise Michel, Mmes Paule

Mink, Léonie Rouzade, Aline Valette et Coutant, ont tenu ou tiennent

encore les premiers rôles. Dernièrement, Mlle Bonnevial affirmait à

nouveau que «le mouvement féministe doit être socialiste» ou qu'«il ne

sera pas». Inutile d'insister davantage sur ces tendances extrêmes: nous

les rencontrerons souvent sur notre chemin.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 41 / 203 题