II

Entre ces mécontentes, qui peuvent devenir légion, une sorte de

franc-maçonnerie de sexe est en voie de s'organiser qui, sous prétexte

d'émanciper les femmes de la tutelle néfaste des hommes, aborde sans

scrupule les sujets les plus déplaisants et les questions les plus

scabreuses. Il semble que les hardiesses inquiétantes de langage

fleurissent tout naturellement sous la plume ou sur les lèvres de

certains féministes. A les entendre parler des choses du mariage avec

une impudence sereine, on croirait que ces zélateurs et ces zélatrices

de la croisade des «temps nouveaux» n'ont pas eu de parents à aimer et à

bénir, puisque c'est au foyer seulement que s'éveille et s'entretient la

douce religion de la famille. Aussi bien le féminisme est-il, pour

quelques demoiselles, comme une revanche de vieilles filles. Celles qui

jettent si bruyamment leur bonnet par-dessus les moulins, risquent même

de faire croire aux esprits malveillants qu'elles nourrissent la secrète

espérance de le voir ramasser par un passant. Lorsqu'une tête féminine

mal équilibrée entre en ébullition, on peut s'attendre aux pires

extravagances.

Dans la pensée de ces intransigeantes, l'«Ève nouvelle» doit évincer le

vieil homme, comme une réserve fraîche remplace un corps de troupes

affaiblies et fourbues. Leur prétention est de parler et de penser par

elles-mêmes, de s'exprimer et de se vouloir elles-mêmes. Elles ne

souffrent plus que l'homme leur serve de conscience et d'interprète.

Voici la confession d'une jeune émancipée que M. Jules Bois a reçue avec

complaisance: «Depuis trop longtemps nous plions sous l'intelligence de

l'homme. Il suffit qu'il soit l'homme pour que nous admirions son

cerveau, comme autrefois l'aïeule des premiers jours s'agenouillait sous

la brutalité du muscle. Eh bien! je ne m'inclinerai ni devant la tête ni

devant le bras du mâle. Ne suis-je pas, moi aussi, intelligente et

forte? Je travaillerai; je serai médecin, avocat, poète, savant,

ingénieur; je serai sa concurrente, amie ou ennemie, comme il

voudra[3].»

[Note 3: _L'Ève nouvelle_, p. 152.]

Que si nous voulons à ce texte un commentaire, il nous sera répondu que

le temps est passé où l'on condamnait la jeune fille au huis clos

familial,--comme on élève un merle blanc dans une cage dorée,--pour

mieux la livrer sans défense, inerte et passive, aux mains d'un mari

gâteux ou brutal; qu'il ne faut plus de ces ingénues abêties dont le

roman et le théâtre ont fait naguère un si attendrissant usage et qui,

cousues aux jupes de leurs mères ou emprisonnées dans les minuties

soupçonneuses et maussades du couvent, vouées au piano à perpétuité ou à

des lectures d'une sottise ineffable, jouent avec résignation, jusqu'à

la veille de leurs fiançailles, à la poupée, symbole mortifiant de leur

prochaine domestication destiné, sans doute, à faire comprendre à ces

pauvres âmes que leur naturelle fonction est d'être mères au lieu d'être

libres. Est-il possible d'imaginer, je vous le demande, une éducation

plus dégradante?

Dorénavant, l'adolescent et l'adolescente seront admis aux mêmes études,

astreints aux mêmes exercices, soumis aux mêmes disciplines. Instruite

de bonne heure de tous les secrets de la vie, la jeune fille se mariera

en pleine connaissance de cause. Et si les conseils de sa famille lui

déplaisent, après avoir proclamé fièrement son indépendance, elle

épousera l'élu de son choix à la face du ciel et de la terre, les

prenant à témoins des droits du libre amour. Une femme qui se respecte

ne doit subir d'autre loi que celle de son coeur et de sa volonté.

Au vrai, et si gros que le mot puisse paraître, ce féminisme outré

implique sûrement un état d'âme anarchique, que des gens alarmés

considèrent comme le germe d'un mouvement révolutionnaire où la famille

française risque de se dissoudre et de périr. Mais n'exagérons rien:

cette fermentation malsaine est trop nettement insurrectionnelle pour

être facilement contagieuse. Pas plus que la nature, d'ailleurs, la

société ne procède par sursauts. Dans ses profondeurs, tout n'est que

modifications lentes et gradations insensibles. La vie n'admet point de

métamorphoses instantanées, de changements brusques, de renouvellement

intégral, de rupture complète avec le passé. Il est plus difficile qu'on

ne croit de faire acte d'indépendance, de briser le réseau des habitudes

et des préjugés qui nous enserre, de se soustraire à la lourde pesée des

moeurs et des opinions. Si profondes que puissent être les

transformations de l'avenir, elles ne seront certainement ni totales ni

soudaines.

C'est ce qui faisait dire à Alexandre Dumas, non sans quelque outrance:

«L'émancipation de la Femme par la Femme est une des joyeusetés les plus

hilarantes qui soient nées sous le soleil. Émancipation de la Femme,

rénovation de la Femme, ces mots dont notre siècle a les oreilles

rebattues, sont pour nous vides de sens. La Femme ne peut pas plus être

émancipée qu'elle ne peut être rénovée[4].» Conclusion excessive: la

femme moderne ne ressemble point à la femme primitive, et les

changements passés nous sont un sûr garant des changements à venir. Mais

il ne suffit point de proclamer la «faillite de l'homme,» pour que

l'«Ève nouvelle» soit à la veille de détrôner le «roi de la création.»

[Note 4: Préface de l'_Ami des femmes_. Théâtre complet, t. IV, p. 29.]

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 31 / 203 题