I.--LES PROFESSIONNELLES DU FÉMINISME SONT DE FRANCHES
RÉVOLTÉES.--LE PROLÉTARIAT INTELLECTUEL DES FEMMES.
II.--NOUVEAUTÉS INQUIÉTANTES DE LANGAGE ET DE CONDUITE.--LA
FEMME «LIBRE».--ÉTAT D'ÂME ANARCHIQUE.
I
On trouvera peut-être que je n'ai point su parler toujours sans
irrévérence des tendances diverses du féminisme ouvrier, bourgeois et
mondain. Que va-t-on dire de la franchise avec laquelle je me propose de
juger les aspirations du féminisme «professionnel?» Mais j'ai trop le
respect de la femme pour hésiter à lui dire toute la vérité.
Les professionnelles du féminisme sont, d'esprit et de coeur, de
franches révoltées. Par cette appellation, j'entends cette fraction
avancée qui, sans distinguer entre les revendications féminines, va
droit au libre amour par la suppression du mariage et le renversement de
la famille; ce groupe d'audacieuses, sorte d'avant-garde tumultueuse et
indisciplinée, qui fait heureusement plus de bruit que de mal; ce petit
bataillon de femmes exaltées qui proclament l'égalité absolue des sexes
et, victimes assourdissantes, font tout le tapage qu'elles peuvent pour
nous convaincre des infortunes de l'«éternelle esclave» et de
l'«inéluctable révolution» de la femme moderne. A cet effet, elles
professent le féminisme «intégral».
Ce qui perce à travers la propagande qu'elles mènent, c'est, avec le
mauvais goût de la déclamation, une avidité impatiente de réclame, un
goût effréné de notoriété bruyante. Il semble qu'entraînées par le bel
exemple que nous leur avons donné, ces fortes têtes soient en joie de
succomber aux tentations de publicité à outrance qui compromettent si
gravement, de nos jours, la vie de famille et la tranquillité des
honnêtes gens. La poule meurt d'envie de chanter comme le coq; et c'est
à qui s'époumonera pour mettre sa petite personne en évidence sur le
plus haut perchoir du poulailler. Après le politicien, voici qu'apparaît
la politicienne. Il faut aux femmes «nouvelles» une scène pour s'y
affirmer et s'y afficher à tous les regards. Et dans le nombre, il
pourrait bien se révéler tôt ou tard d'admirables comédiennes.
Que le nombre des émancipées excentriques ait chance de se grossir à
l'avenir d'importantes recrues, il y a vraisemblance. Jusque-là, nos
couvents de femmes avaient recueilli la plupart des déshéritées et des
vaincues de la vie. Mais l'extension rapide d'une instruction plus libre
et plus large ne manquera point de susciter, parmi les générations qui
montent, un nombre croissant de jeunes filles diplômées, d'intelligence
ardente et éveillée, curieuses de vivre et ambitieuses de réussir,
auxquelles j'ai peur que l'existence n'offre point les débouchés
qu'elles attendent. Bien qu'on ne puisse raisonnablement s'opposer au
développement intellectuel de la femme, comment ne pas voir que les
carrières pédagogiques sont déjà surabondamment encombrées, et que
nombreuses sont les jeunes filles instruites, munies de tous leurs
brevets, qui se morfondent dans une inaction misérable? Trop savantes et
trop fières pour se plier aux besognes manuelles, on les voit déjà
traîner dans les grandes villes une vie désenchantée et se disputer avec
âpreté quelques maigres leçons, tandis qu'elles couvent en leur coeur
d'amères rancunes contre l'imprévoyante société qui leur a ouvert une
voie sans issue. N'est-il pas à craindre que certaines de ces
malheureuses, que leur demi-science exalte sans les nourrir, prêtent
l'oreille aux suggestions de l'esprit de révolte et s'enrégimentent dans
cette annexe de l'armée révolutionnaire qu'on appelle déjà «le
prolétariat intellectuel des femmes?»
Sorties des classes moyennes, incomprises, isolées, déclassées, avec des
goûts, des aspirations, des besoins qu'elles ne pourront satisfaire,
quoi de plus naturel que leur âme, aigrie ou désabusée, s'ouvre aux
idées d'indépendance qui flottent dans l'air, et qu'entraînées par ces
prédications excessives qui exagèrent les droits et atténuent les
devoirs de leur sexe, elles se persuadent aisément qu'elles sont des
victimes et des sacrifiées? Détournées de leurs traditionnelles
professions par une instruction inconsidérée, elles assiégeront en foule
grossissante les carrières masculines et, devant les difficultés de s'y
faire une place et un nom, elles crieront à l'oppression, réclamant
l'égalité absolue et l'indépendance totale.