Cette jeunesse troublante est le produit d'une culture mondaine très
affinée et d'une culture morale trop négligée. Elle fait profession de
ne rien ignorer, et elle le prouve sans le moindre embarras. On assure
même que les demoiselles les plus lancées de cette belle société n'ont
point de secret pour les petits jeunes gens de leur entourage, et que
ceux-ci en rougissent quelquefois. Elles ne s'effarouchent d'aucun
langage, d'aucune lecture, d'aucun spectacle. Toutes les extravagances
nouvelles les attirent; seul, l'effort méritoire les épouvante. Passe
encore de cultiver le symbolisme vaporeux ou le monologue inédit, de
fabriquer des vers décadents ou de la peinture impressionniste, et avec
quel talent! vous le savez. Mais si les petits arts d'agrément trouvent
grâce devant leur fatuité dédaigneuse, en revanche, le travail sérieux
les ennuie autant que l'austère vérité les assomme. Il est évident
qu'elles ont résolu de se soustraire, du mieux qu'elles pourront, aux
devoirs naturels qui pèsent sur le vulgaire.
J'ai hâte de dire que cette corruption n'est pas tout à fait d'origine
française. Il faut y voir, suivant le mot de M. André Theuriet, un
curieux exemple de «contagion par infiltration». Depuis plusieurs
années, les jeunes filles anglo-américaines pullulent dans nos villes
d'eaux et dans les salons parisiens, et nos demoiselles du monde se sont
empressées de copier les allures hardies et le sans-gêne émancipé de
leurs soeurs étrangères. Seulement, débarrassées de la retenue qu'impose
au bon moment la froideur protestante des pays d'Outre-Mer, ces libertés
ont vite dégénéré, dans nos milieux français où le sang est plus vif et
la tête plus chaude, en excentricités provocantes. Et la logique du mal
veut, hélas! (c'est M. Marcel Prévost qui le confesse textuellement dans
la préface de son fameux livre) que «pour la fillette d'honnête
bourgeoisie, la demi-vierge exerce la fascination du viveur sur le
collégien.»
Il reste qu'à Paris comme en province, chez les riches comme chez les
pauvres, il n'est qu'une éducation chastement familiale pour soutenir et
perpétuer la pure tradition des bons ménages et le renom de la vieille
honnêteté française. Mais les pères et les mères auront-ils la sagesse
et le courage de défendre leurs enfants, par des habitudes de vie plus
simples et plus sévères, contre la contagion des mauvais exemples?