II

Ce type très moderne qui, par bonheur, n'existe pas encore à de nombreux

exemplaires, est facilement reconnaissable, grâce aux malicieuses

esquisses qu'en ont tracées avec complaisance nos chroniqueurs, nos

dramaturges et nos romanciers. C'est un joli bijou parisien, une

créature très fine et très parée, qui met un masque d'hypocrite

honnêteté à sa frivolité d'âme comme à ses audaces de pensée et à ses

écarts de conduite. Sous le vernis de politesse mondaine qu'ont déposé

sur son visage et dans ses manières toutes les fréquentations de salon,

se cache une petite nature très primitive, féline et rusée, décidée à

s'amuser, coûte que coûte, aux dépens d'autrui. A l'entendre causer,

elle se départit rarement, sauf dans les réunions tout à fait intimes,

du ton de la bonne compagnie; elle a le respect extérieur des

convenances et des règles sociales. C'est une femme bien élevée,--quand

elle le veut,--qui répète avec exactitude les gestes qu'on lui a

minutieusement appris. Son langage ne blesse aucun préjugé. Elle a des

usages; elle sait vivre. Ses grâces sont infiniment séduisantes. C'est

une chatte distinguée.

Mais s'il nous était donné de descendre dans son âme, quel contraste!

Disciplinée pour la forme et par le dehors, cette créature n'est, en

dedans, qu'une «libertaire» qui s'ignore et cache au monde et à

elle-même, sous des manières polies et raffinées, toutes sortes

d'énormités morales. Tandis que son éclat et son charme nous la font

prendre pour une exquise merveille de la civilisation, elle n'a que les

apparences d'un être civilisé. Sa tête est vide de toute pensée grave.

Si elle va encore à la messe, c'est par désoeuvrement, comme elle va au

bal par distraction; car sa foi est aussi frivole que sa raison. Elle ne

songe guère qu'à ses toilettes, à ses visites, à ses intrigues. Son

coeur lui-même ne s'échauffe qu'aux hasards d'une aventure amoureuse.

C'est un être artificiel, dupe de ses appétits de plaisir, égoïste et

inconscient, qui ne tient plus à la vie que par les rites et les

grimaces du monde. Au fond, elle se rit de tout, de la vertu et du code,

de son mari et de son confesseur; et il faudrait peu de chose, une

tentation, une occasion, pour faire éclater son âme de révoltée.

Telle mère, telle fille. Ce n'est pas assez dire, car il est à craindre

que les filles ne dépassent les mères. Dans ces sphères oisives et

dissipées du beau monde, où l'on cherche à tromper l'ennui des heures

inoccupées par un marivaudage des moins innocents, une singulière

génération grandit qui a la prétention de s'affranchir de toutes les

conventions sociales à force d'impertinence et d'audace. Là, dans une

atmosphère luxueuse et trépidante, au milieu de fêtes ininterrompues,

s'épanouissent les «demi-vierges», fleurs de salon trop tôt respirées,

qui mettent leur honneur à s'émanciper franchement de tout ce qui les

gêne. Déjà moins retenues que leurs mères, elles affectionnent les

allures viriles et raffolent de tous les sports, de toutes les

hardiesses, de toutes les excentricités. Inconséquentes autant que

jolies, portées aux coups de tête et aux fantaisies d'enfant gâté, elles

ne reculent devant aucune imprudence. Il semble que leur élégance doive

tout excuser, que leur grâce puisse tout absoudre; car elles ont

l'admiration d'elles-mêmes. Elles entendent mettre en valeur et en vue

leur jeunesse et leur beauté, et elles les affichent complaisamment dans

les salons cosmopolites de la capitale ou les promènent, en des

toilettes savantes, à travers les casinos des plages à la mode. Que

deviendront ces jolis monstres, si jamais ils se marient?

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 26 / 203 题