Ce type très moderne qui, par bonheur, n'existe pas encore à de nombreux
exemplaires, est facilement reconnaissable, grâce aux malicieuses
esquisses qu'en ont tracées avec complaisance nos chroniqueurs, nos
dramaturges et nos romanciers. C'est un joli bijou parisien, une
créature très fine et très parée, qui met un masque d'hypocrite
honnêteté à sa frivolité d'âme comme à ses audaces de pensée et à ses
écarts de conduite. Sous le vernis de politesse mondaine qu'ont déposé
sur son visage et dans ses manières toutes les fréquentations de salon,
se cache une petite nature très primitive, féline et rusée, décidée à
s'amuser, coûte que coûte, aux dépens d'autrui. A l'entendre causer,
elle se départit rarement, sauf dans les réunions tout à fait intimes,
du ton de la bonne compagnie; elle a le respect extérieur des
convenances et des règles sociales. C'est une femme bien élevée,--quand
elle le veut,--qui répète avec exactitude les gestes qu'on lui a
minutieusement appris. Son langage ne blesse aucun préjugé. Elle a des
usages; elle sait vivre. Ses grâces sont infiniment séduisantes. C'est
une chatte distinguée.
Mais s'il nous était donné de descendre dans son âme, quel contraste!
Disciplinée pour la forme et par le dehors, cette créature n'est, en
dedans, qu'une «libertaire» qui s'ignore et cache au monde et à
elle-même, sous des manières polies et raffinées, toutes sortes
d'énormités morales. Tandis que son éclat et son charme nous la font
prendre pour une exquise merveille de la civilisation, elle n'a que les
apparences d'un être civilisé. Sa tête est vide de toute pensée grave.
Si elle va encore à la messe, c'est par désoeuvrement, comme elle va au
bal par distraction; car sa foi est aussi frivole que sa raison. Elle ne
songe guère qu'à ses toilettes, à ses visites, à ses intrigues. Son
coeur lui-même ne s'échauffe qu'aux hasards d'une aventure amoureuse.
C'est un être artificiel, dupe de ses appétits de plaisir, égoïste et
inconscient, qui ne tient plus à la vie que par les rites et les
grimaces du monde. Au fond, elle se rit de tout, de la vertu et du code,
de son mari et de son confesseur; et il faudrait peu de chose, une
tentation, une occasion, pour faire éclater son âme de révoltée.
Telle mère, telle fille. Ce n'est pas assez dire, car il est à craindre
que les filles ne dépassent les mères. Dans ces sphères oisives et
dissipées du beau monde, où l'on cherche à tromper l'ennui des heures
inoccupées par un marivaudage des moins innocents, une singulière
génération grandit qui a la prétention de s'affranchir de toutes les
conventions sociales à force d'impertinence et d'audace. Là, dans une
atmosphère luxueuse et trépidante, au milieu de fêtes ininterrompues,
s'épanouissent les «demi-vierges», fleurs de salon trop tôt respirées,
qui mettent leur honneur à s'émanciper franchement de tout ce qui les
gêne. Déjà moins retenues que leurs mères, elles affectionnent les
allures viriles et raffolent de tous les sports, de toutes les
hardiesses, de toutes les excentricités. Inconséquentes autant que
jolies, portées aux coups de tête et aux fantaisies d'enfant gâté, elles
ne reculent devant aucune imprudence. Il semble que leur élégance doive
tout excuser, que leur grâce puisse tout absoudre; car elles ont
l'admiration d'elles-mêmes. Elles entendent mettre en valeur et en vue
leur jeunesse et leur beauté, et elles les affichent complaisamment dans
les salons cosmopolites de la capitale ou les promènent, en des
toilettes savantes, à travers les casinos des plages à la mode. Que
deviendront ces jolis monstres, si jamais ils se marient?