Puisque les revendications féministes menacent de troubler gravement
l'ordre social et familial, nous avons le droit et le devoir de demander
nettement aux «femmes nouvelles» ce qu'elles attendent de nous, ce
qu'elles préparent contre nous. N'ayons en cela nul souci de les
embarrasser: loin de cacher leur programme, elles l'affichent.
Résumons-le sans plus tarder, en lui conservant, autant que possible, sa
forme vive et ingénument imagée. Aussi bien est-ce le plan général de
cet ouvrage que nous tracerons de la sorte, notre dessein étant de
consacrer une étude particulière à chacune des revendications qui
suivent. On aura ainsi sous les yeux, dès le début de ce livre, et le
cahier des doléances féministes, et l'économie générale de notre
travail.
Et donc, les temps sont venus d'une ascension vers la lumière, vers la
puissance et la liberté. Enfin l'esclave se redresse devant son maître,
réclamant une égale place au soleil de la science et au banquet de la
vie. Depuis trop longtemps, la femme est écrasée par la prépondérance
masculine dans tous les domaines où son activité brûle de s'étendre et
de s'épanouir.
1º Elle souffre d'une _infériorité intellectuelle_; car les jeunes
filles ne sont pas aussi complètement initiées que les jeunes gens aux
choses de la vie et aux clartés du savoir.
2º Elle souffre d'une _infériorité pédagogique_, parce que
l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur, et les carrières
qui leur servent de débouchés, sont d'un accès plus difficile pour elle
que pour l'homme.
3º Elle souffre d'une _infériorité économique_, puisque le travail de la
femme n'est nulle part aussi libre et aussi rémunérateur que le travail
masculin.
4º Elle souffre d'une _infériorité électorale_, parce que, citoyenne
ayant les mêmes intérêts que le citoyen à l'ordre politique et à la
prospérité publique, elle n'a pas le droit de faire entendre sa voix
dans les conseils de la nation.
5º Elle souffre d'une _infériorité civile_, puisque la capacité de la
femme mariée est étroitement subordonnée à l'autorisation maritale.
6º Elle souffre d'une _infériorité conjugale_, l'épouse étant, depuis
des siècles, assujettie par le mariage légal et religieux à la
domination souveraine de l'époux.
7º Elle souffre enfin d'une _infériorité maternelle_, si l'on songe que
les enfants qu'elle donne au pays sont soumis à la puissance du père
avant d'être soumis à la sienne.
Toutes ces inégalités, la «femme nouvelle» les tient pour
injustifiables. C'était pour nos pères une vérité passée en proverbe que
«la poule ne doit point chanter devant le coq.» Et voici que l'aimable
volatile jette un cri de guerre et de défi à son seigneur et maître; et
le poulailler en est tout ému et révolutionné! Pour parler moins
irrévérencieusement, il appartient à notre époque de faire une «femme
meilleure», une «sainte nouvelle». Et ce chef-d'oeuvre accompli, lorsque
les conquêtes de la femme seront achevées et les privilèges de l'homme
abolis, «ce jour-là, toute la société, sans miracle, sera subitement
transformée--et je veux croire--régénérée.» Et à cet acte de foi, le
fervent écrivain que nous venons de citer, et dont l'oeuvre résume avec
magnificence toutes les ambitions du féminisme, ajoute un acte
d'ineffable espérance: «Des merveilles sont réservées aux siècles
futurs, qui connaîtront seuls la splendeur complète d'une âme de
femme[1].»
[Note 1: JULES BOIS, _La Femme nouvelle_. Revue encyclopédique du 28
novembre 1890, pp. 834, 835, 836 et 840, _passim_.]
On nous assure même que, pour gratifier l'humanité de cette nouvelle
rédemption, des femmes héroïques appellent le martyre et sont prêtes à
marcher au calvaire.
Lyrisme à part, toutes ces manifestations de révolte, tous ces bruits de
combat trahissent un état d'âme et un trouble d'esprit auxquels il
serait vain d'opposer une dédaigneuse indifférence. A Jersey, sur la
tombe de Louise Jullien, proscrite comme lui, Victor Hugo a prononcé, en
1853, cette phrase célèbre: «Le XVIIe siècle a proclamé les Droits de
l'homme, le XIXe siècle proclamera les Droits de la femme.» Reportons au
XXe, si vous le voulez, la réalisation de cette prophétie: il n'en est
pas moins à conjecturer que le siècle qui commence verra d'étonnantes
choses. On prête à Ibsen cette autre parole: «La révolution sociale qui
se prépare en Europe gît principalement dans l'avenir de la femme et de
l'ouvrier.» Sans croire que la question féminine et la question ouvrière
soient d'égale importance,--et, pour ma part, je mets celle-ci bien
au-dessus de celle-là,--il n'en est pas moins vrai que les
revendications de la femme sont entrées dans les préoccupations de notre
époque, et qu'il faut, coûte que coûte, y prêter une oreille attentive
et les soumettre à un sérieux examen.
En réalité, le programme de l'émancipation féminine, que nous
étudierons, article par article, suivant l'ordre dans lequel nous venons
de l'énoncer, peut se ramener, pour plus de clarté, à deux directions
générales qui correspondent à nos deux séries d'études.
Dans la première, la femme poursuit: 1º son _émancipation individuelle_,
en réclamant une plus large et plus libre accession aux lumières de la
science; 2º son _émancipation sociale_, en revendiquant une plus large
et plus libre admission aux métiers et professions des hommes.
Dans la seconde, la femme entend réaliser: 1º son _émancipation
politique_, en conquérant le droit de suffrage; 2º son _émancipation
familiale_, en obtenant au foyer plus d'indépendance et d'autorité.
Ainsi donc, d'une part, droits de la femme en matière d'_instruction_ et
de _travail_: voilà pour son émancipation individuelle et sociale;
d'autre part, droits de la femme dans les affaires de l'_État_ et du
_ménage_: voilà pour son émancipation politique et familiale.
Et du même coup, nous avons justifié la distribution de toutes les
controverses féministes en deux suites d'études qui s'enchaînent et se
complètent. Mais avant d'aborder l'examen critique des revendications
formulées en ces derniers temps par le féminisme français, nous tenons à
convaincre les sceptiques et les indifférents de la gravité de ce
mouvement d'opinion; et, à cette fin, nous indiquerons préalablement,
avec quelque détail, ses _tendances_ et ses _aspirations_, ses
_groupements_ et ses _manifestations_, l'expérience démontrant qu'une
nouveauté mérite d'autant plus de considération qu'elle apparaît et se
propage en des milieux plus variés et plus étendus.