II

Nous sommes donc en présence, non d'une simple agitation de surface,

mais d'un courant profond qui, se propageant de proche en proche et

s'élargissant de pays en pays, pousse les jeunes filles et les jeunes

femmes vers les sphères d'élection,--études scientifiques et carrières

indépendantes,--jusque-là réservées au sexe masculin. Et pour peu que

nous cherchions sans parti pris les origines de cet ébranlement général,

nous n'aurons point de peine à lui reconnaître dès maintenant deux

causes principales: il procède d'abord d'exigences nouvelles, de

nécessités pressantes, de conditions douloureuses, d'une gêne, d'une

détresse que nos mères n'ont point connues, et qui nous font dire que la

revendication de plus larges facilités, de culture et d'une plus libre

accession aux emplois virils est, pour un nombre croissant de jeunes

filles, une façon très digne de réclamer le pain dont elles ont besoin

pour vivre; il procède ensuite d'aspirations vagues et inquiètes à une

vie plus extérieure, à une activité plus indépendante, d'un besoin mal

défini d'expansion et de mouvement, d'une sourde impatience de liberté,

qui font que, par l'effet même du développement de leur instruction,

beaucoup de jeunes femmes, non des plus déshéritées, non des moins

intelligentes, commencent à souffrir de la place subordonnée qui leur

est assignée par les lois et les moeurs dans la famille et dans la

société. Et voilà pourquoi, non contentes d'inspirer l'homme avec

douceur et de le guider adroitement par la persuasion, toutes celles qui

s'abandonnent à la pente des idées nouvelles rêvent, sinon de le diriger

avec hauteur, du moins de le traiter en égal. Il semble qu'il ne leur

suffise plus d'être aimées pour leur grâce et leur bonté: elles

revendiquent une part de commandement. Et à mesure qu'elles se sentent

ou se croient plus savantes,--et nous savons combien cette illusion est

facile!--leur ton devient plus décisif, leur parole plus impérieuse et

plus tranchante.

En deux mots, _ces dames et ces demoiselles s'éprennent de science pour

élever la femme dans la société et s'attaquent plus ou moins franchement

au mariage pour abaisser l'homme dans la famille_. Tout le féminisme est

là. En quelque sentiment qu'on le tienne, quelque inquiétude qu'il

éveille dans les esprits attachés aux traditions, quelque défiance même

qu'il excite dans les âmes chrétiennes, il se propage, s'affirme et

s'accentue dans nos idées et dans nos moeurs. Le Français, né malin, y

trouve naturellement une occasion d'épigrammes faciles où sa verve se

délecte innocemment. Mais sans rien perdre de ses droits, l'esprit

gaulois est forcé lui-même de prendre le féminisme au sérieux. Plus

moyen de l'enterrer sans phrases. Très garçon d'allure, de goût et de

langage, il crie, pérore et se démène comme un beau diable. Depuis

quelque temps surtout, il multiplie les conférences, les publications,

les groupements, les associations et les congrès. Nous avons aujourd'hui

une propagande féministe, une littérature féministe, des clubs

féministes, un théâtre féministe, une presse féministe et, à sa tête, un

grand journal, _la Fronde_, dont les projectiles sifflent chaque jour à

nos oreilles et vont tomber avec fracas dans le jardin de Pierre et de

Paul, sans égard pour la qualité ou la condition du propriétaire. On

sait enfin que le féminisme a ses syndicats et ses conciles, et que,

chaque année, il tient ses assises plénières dans une grande ville de

l'ancien ou du nouveau monde. Il est devenu international.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 9 / 203 题