Nous sommes donc en présence, non d'une simple agitation de surface,
mais d'un courant profond qui, se propageant de proche en proche et
s'élargissant de pays en pays, pousse les jeunes filles et les jeunes
femmes vers les sphères d'élection,--études scientifiques et carrières
indépendantes,--jusque-là réservées au sexe masculin. Et pour peu que
nous cherchions sans parti pris les origines de cet ébranlement général,
nous n'aurons point de peine à lui reconnaître dès maintenant deux
causes principales: il procède d'abord d'exigences nouvelles, de
nécessités pressantes, de conditions douloureuses, d'une gêne, d'une
détresse que nos mères n'ont point connues, et qui nous font dire que la
revendication de plus larges facilités, de culture et d'une plus libre
accession aux emplois virils est, pour un nombre croissant de jeunes
filles, une façon très digne de réclamer le pain dont elles ont besoin
pour vivre; il procède ensuite d'aspirations vagues et inquiètes à une
vie plus extérieure, à une activité plus indépendante, d'un besoin mal
défini d'expansion et de mouvement, d'une sourde impatience de liberté,
qui font que, par l'effet même du développement de leur instruction,
beaucoup de jeunes femmes, non des plus déshéritées, non des moins
intelligentes, commencent à souffrir de la place subordonnée qui leur
est assignée par les lois et les moeurs dans la famille et dans la
société. Et voilà pourquoi, non contentes d'inspirer l'homme avec
douceur et de le guider adroitement par la persuasion, toutes celles qui
s'abandonnent à la pente des idées nouvelles rêvent, sinon de le diriger
avec hauteur, du moins de le traiter en égal. Il semble qu'il ne leur
suffise plus d'être aimées pour leur grâce et leur bonté: elles
revendiquent une part de commandement. Et à mesure qu'elles se sentent
ou se croient plus savantes,--et nous savons combien cette illusion est
facile!--leur ton devient plus décisif, leur parole plus impérieuse et
plus tranchante.
En deux mots, _ces dames et ces demoiselles s'éprennent de science pour
élever la femme dans la société et s'attaquent plus ou moins franchement
au mariage pour abaisser l'homme dans la famille_. Tout le féminisme est
là. En quelque sentiment qu'on le tienne, quelque inquiétude qu'il
éveille dans les esprits attachés aux traditions, quelque défiance même
qu'il excite dans les âmes chrétiennes, il se propage, s'affirme et
s'accentue dans nos idées et dans nos moeurs. Le Français, né malin, y
trouve naturellement une occasion d'épigrammes faciles où sa verve se
délecte innocemment. Mais sans rien perdre de ses droits, l'esprit
gaulois est forcé lui-même de prendre le féminisme au sérieux. Plus
moyen de l'enterrer sans phrases. Très garçon d'allure, de goût et de
langage, il crie, pérore et se démène comme un beau diable. Depuis
quelque temps surtout, il multiplie les conférences, les publications,
les groupements, les associations et les congrès. Nous avons aujourd'hui
une propagande féministe, une littérature féministe, des clubs
féministes, un théâtre féministe, une presse féministe et, à sa tête, un
grand journal, _la Fronde_, dont les projectiles sifflent chaque jour à
nos oreilles et vont tomber avec fracas dans le jardin de Pierre et de
Paul, sans égard pour la qualité ou la condition du propriétaire. On
sait enfin que le féminisme a ses syndicats et ses conciles, et que,
chaque année, il tient ses assises plénières dans une grande ville de
l'ancien ou du nouveau monde. Il est devenu international.