Mais, comme l'abbé Vorlèze allait parler, le médecin de la commune
arriva; l'abbé ressentit une sorte de plaisir de voir un peu retarder
le coup qu'il avait à porter.
Le médecin constata qu'Arthur de Sommery était mort d'une balle de
pistolet qui avait traversé la région du coeur.
On se perdit en conjectures; on ne connaissait pas d'ennemis à Arthur,
du moins dans le pays, et on trouvait encore sur lui une montre et
plusieurs pièces d'or. Le maire fit son procès-verbal.
Clotilde s'était retirée et renfermée dans sa chambre.
«Mon bon ami, mon cher colonel, dit le curé, vous ne serez, n'est-ce
pas, aujourd'hui, ni orgueilleux ni incrédule? La vanité de ne pas
paraître changer d'opinion n'osera pas élever la voix dans le coeur
d'un père qui vient d'être privé de son fils?--Que voulez-vous dire,
monsieur Vorlèze? dit M. de Sommery d'un ton sévère.--Rien qui puisse
vous blesser, mon pauvre ami; je sais la puissance et l'obstination de
certaines idées, hélas! bien répandues aujourd'hui. Mais je vous
connais, vous avez un bon et noble coeur. Toutes ces phrases de fausse
philosophie dont vous vous servez habituellement ne sont pas dans votre
coeur: c'est une malheureuse vanité qui vous les fait prononcer, mais
vous n'en pensez pas un mot.»
Le pauvre abbé avait tort quand il prétendait connaître M. de Sommery;
il prenait le meilleur moyen, en parlant ainsi, pour ne pas réussir
dans ce qu'il désirait.
S'il avait parlé à part, ou s'il avait dit au colonel: «Vous avez vos
idées, gardez-les; mais, pour ne pas scandaliser des gens plus faibles
que vous, pour flatter la douleur maternelle de madame de Sommery, ne
vous mêlez de rien, laissez faire;» certes, le colonel se fût rendu à
ce qui était peut-être son désir secret à lui-même.
Mais, attaqué aussi maladroitement, il répondit: «Mon fils, victime
d'un lâche attentat, peut paraître devant Dieu, comme j'y paraîtrai
moi-même; croyez-vous, monsieur Vorlèze, que Dieu attende votre messe
de demain pour savoir ce qu'il a à faire?»
Malheureusement, le médecin de la commune partageait les idées de M. de
Sommery; c'était lui qui envoyait au journal du département les _abus
de pouvoir_ du garde champêtre, suspect de tendre à l'absolutisme.
Il applaudit M. de Sommery d'un mouvement de tête. Dès ce moment, M. de
Sommery se vit des spectateurs, se sentit sur un théâtre, et rentra
dans son rôle philosophique.
L'abbé parla, menaça, prit tous les moyens. M. de Sommery refusa de
rien écouter; le pauvre abbé se retira triste et confus auprès de
madame de Sommery et d'Alida Meunier. «Eh bien, dit madame de Sommery,
monsieur l'abbé, qu'avez-vous obtenu?--Hélas! madame, rien, absolument
rien.--Quoi! mon fils ne sera pas porté à l'église?--Non, madame.--Mais
c'est affreux! c'est impossible!--M. de Sommery n'a rien voulu
entendre, madame.--Ah! monsieur Vorlèze, je vous en prie, ne vous
découragez pas.--Je reviendrai ce soir, madame; la triste cérémonie
n'est que pour demain matin.--Ah! oui, monsieur l'abbé, je vous en
prie, venez.--Et vous, madame, ne tenterez-vous aucun effort?--Si vous
échouez encore, monsieur l'abbé, je crois... je sens que j'aurai un
courage que je n'ai jamais eu une seule fois dans toute ma vie. Je
parlerai à M. de Sommery; mais je n'espère rien de moi; jamais je n'ai
exercé sur lui la moindre influence, même pour les choses sans
importance.--Je reviendrai ce soir, quoique j'aie déjà employé toutes
les ressources que me donnent mon expérience et ma _connaissance des
hommes_.»
Pauvre abbé!