LIV

Le samedi suivant, Tony Vatinel trouva Clotilde sans lumière. «On a

remarqué, dit-elle, samedi dernier, que j'avais conservé de la lumière

toute la nuit. J'ai prétexté une indisposition; mais la même remarque

faite une seconde fois ne pourrait manquer d'éveiller des soupçons.»

Cette nuit-là, Clotilde réserva bien peu de chose à son mari, mais

cependant elle lui réserva quelque chose.

«Insensée, dit Tony Vatinel, crois-tu donc t'être conservée à ton mari.

Ce que tu appelles un crime était commis la première fois que mes

lèvres ont baisé ton front. La première fois que ma peau a touché la

tienne, tu étais adultère, adultère de coeur et de corps! Au premier

frisson que mes baisers t'ont causé, n'étais-tu pas entièrement à moi?

A quoi sert cette résistance que tu opposes à mes désirs? Que

produit-elle? Moins de bonheur sans plus de vertu; crime contre moi et

contre lui. Marie, écoute-moi, tu n'auras pas de témoin de ce que tu

appelles ta honte; sois à moi tout entière, et, en sortant de tes bras,

j'irai me précipiter par-dessus la falaise. Marie! sois à moi, je

donne ma vie pour quelques instants de ton amour; sois à moi, Marie,

chère Marie! et ce serment-là, je le tiendrai!» Et Vatinel couvrit de

baisers tout le corps de Clotilde; tout à coup il la saisit dans ses

bras et l'emporta vers le fond de la chambre. Marie poussa un cri.

«Tony, dit-elle, laissez-moi, ou je crie, j'appelle; je ne reculerai

devant rien pour me débarrasser de vous; je ne vous aime plus, je vous

hais, je ne veux plus vous voir; allez-vous-en!» Et, débarrassée des

bras de Tony, elle était allée se rasseoir sur le divan, et, la tête

dans les mains, elle resta immobile. Tony se rapprocha d'elle.

«Oh! pardonnez-moi, Marie, soyez bonne et miséricordieuse, ayez pitié

d'un pauvre homme bien malheureux, bien amoureux!» Il lui prit la main;

cette main était glacée.

«Marie, Marie, dit-il plein d'épouvante. Marie, parle-moi, réponds-moi,

pourquoi tes mains sont-elles froides comme les mains d'une

morte?--Parce que je meurs de peur, dit Clotilde d'une voix étouffée,

parce que je suis avec un homme que je hais et que je méprise; et que

je suis presque à sa merci. Allez-vous-en, allez-vous-en! dit-elle

d'une voix nerveuse, allez-vous-en, ou je me jette par la fenêtre!»

Tony Vatinel se mit à genoux, demanda pardon de mille manières,

s'accusa de folie, de brutalité; et, en demandant pardon, il baisait

ses mains, ses épaules, ses genoux, ses pieds; et il promettait de se

contenter de ce qu'on lui donnait. Mais ces caresses, mêlées à ses

paroles et à ses larmes, le remirent peu à peu de l'effroi que lui

avait causé la frayeur et les cris de Clotilde. Sa tête redevenue

brûlante, ses baisers devinrent plus âcres et plus précipités, et, sans

s'en apercevoir, il se trouva en proie aux mêmes transports.

«Ah! dit Clotilde, je vous remercie, j'aurais été trop malheureuse si

vous m'aviez laissée avec mon amour et mon estime pour vous; car nous

nous voyons aujourd'hui pour la dernière fois. Arthur revient cette

semaine.--Arthur!» s'écria Tony en se relevant et la repoussant. Et ses

dents claquèrent les unes contre les autres. «Arthur!--Oui, dit

Clotilde, Arthur revient cette semaine, et il me l'annonce dans une

lettre que voici.»

Elle tendit la lettre à Tony Vatinel, qui la repoussa avec colère, puis

se ravisa, la prit et lut.

Clotilde · 第 150 / 169 题