XXXVII

_Tony Vatinel à Robert Dimeux de Fousseron._

«Tu m'adresseras tes lettres à Honfleur, mon cher Robert. C'est là que

je vais rester probablement toute la saison. Je suis là bien plus près

d'elle, et puis, s'il arrivait que quelque circonstance me permît

d'aller la joindre, c'est un trajet de quelques heures. D'ailleurs,

cela me procure une foule de petits bonheurs. Avant-hier, le vent

soufflait de l'ouest et je contemplais avec ravissement les nuages qui

avaient passé sur sa tête avant d'arriver à Honfleur. Quoique je ne

puisse guère aller à Trouville, c'est son avis du moins, rien ne

m'empêche de suivre la route qui y conduit.

»Hier, j'ai eu une journée délicieuse. Je suis parti le matin de bonne

heure. La nuit, le matin et le soir appartiennent au poëte, à la

pensée, à l'amour; le reste du jour est pour le travail. J'ai pris tout

le long de la falaise; chaque brin d'herbe avait sur sa pointe une

transparente perle de rosée, les unes blanches, les autres rouges comme

des rubis, d'autres vertes comme des émeraudes; puis à chaque instant

l'émeraude devient rubis, le rubis devient émeraude ou saphir. C'est

une riche parure qui tombe tous les matins du ciel, qui la prête à la

terre pour une demi-heure, et que le soleil remporte au ciel sur ses

premiers rayons. Il y avait de loin en loin, sur le bord de la mer, des

buissons d'ajoncs chargés de fleurs jaunes. Quand on regarde la mer

par-dessus cette petite haie verte et jaune, elle paraît du bleu le

plus pur. Des bergeronnettes marchaient dans l'herbe, secouant

fièrement leur petite tête grise. Sur la plus haute branche d'une haie

d'aubépine, une fauvette jetait au vent quelques notes d'une joyeuse

mélancolie; les plumes qui forment son petit chaperon noir se

dressaient sur sa tête, et on voyait sa voix rouler dans son gosier

frémissant. Je me suis arrêté pour ne pas effaroucher la fauvette avant

qu'elle eût fini sa chanson.

»Plus loin, c'était une cabane de douanier, une hutte creusée dans la

terre entre des bouleaux; les branches des bouleaux étaient enlacées

toutes vivantes pour former le toit, et les intervalles des branches

étaient remplis par de la terre délayée. Le douanier, à l'affût avec

son fusil, essayait de tuer quelques goëlands. Il n'avait pas de tabac,

je lui en donnai un peu, et il me donna du feu pour allumer mon cigare.

»J'entrais alors dans une grande prairie; et l'herbe était haute

presque jusqu'à la ceinture. C'était comme un immense châle d'Orient à

fond vert, bordé de fleurs de toutes couleurs; c'était un beau

cachemire vivant. Il y avait de grandes marguerites blanches, et des

boutons d'or, et du sainfoin aux épis roses, et des scabieuses sauvages

d'un lilas pâle qui sentent le miel; on voyait commencer à fleurir

quelques sauges à épis d'un bleu foncé; et, dans quelques places où

l'herbe était basse, de petites campanules d'un bleu pâle, dont les

bourgeois mangent les racines en salade sous le nom de _raiponces_.

»D'espace en espace, presque entièrement caché dans l'herbe, un gros

boeuf roux était couché, les jambes de devant étendues et les autres

ployées sous lui; il me regardait fixement sans cesser d'agiter

transversalement ses mâchoires avec un bruit sourd et mesuré.

»Je faisais un détour, en m'enfonçant dans les terres, pour éviter les

deux ou trois petits hameaux qui entourent les postes de douane de

Honfleur à Trouville.

»J'eus bientôt un vive émotion en rencontrant une touffe de phlox, qui

n'est pas encore en fleurs; mais il me rappelait Trouville, dont la

plage en est couverte. Je m'arrêtai au dernier de ces hameaux, qu'on

appelle Vierville, et j'y fis un repas avec du pain de seigle, des

maquereaux frais et du gros cidre. Il était quatre heures, j'avais mis

dix heures à faire quatre lieues, tant j'avais joui de toutes les

magnificences de la nature. Combien de demi-heures j'avais passées

assis ou couché dans l'herbe, à ruminer ma vie et mes souvenirs, comme

les gros boeufs tachetés ruminaient la luzerne fleurie!

»A la nuit je marchai jusqu'à la _niche de la Vierge_; je m'y assis et

j'y restai longtemps. Par-dessus les buissons et par-dessous les

arbres, à travers des fenêtres de verdure, on voyait la mer toute bleue

et l'horizon empourpré par le soleil couchant.

»J'aspirai l'air avec une volupté inouïe: il y avait de son haleine

dans cet air; je ne me remis en route que très-avant dans la nuit;

quand je rentrai à Honfleur, il faisait presque jour; j'ai dormi

quelques heures, et je t'écris.

»TONY.»

Clotilde · 第 134 / 169 题