Charles ne s'était pas couché. Il avait attendu dix heures et était
allé chez Zoé. Il lui trouva l'air fatigué et abattu.
CHARLES. Est-ce que tu n'as pas bien dormi, Zoé?
ZOÉ. Non.
CHARLES. Je le crois bien.
ZOÉ. Qui te rend si savant?
CHARLES. On sait ce qu'on sait.
ZOÉ. Mais, toi-même, tu as un air plus que singulier: un habit boutonné
jusqu'au cou, l'air sévère, la voix brève. Qu'est-ce que tu as?
CHARLES. Cela ne regarde pas les femmes.
ZOÉ. Je ne suis pas une femme, je suis ta cousine et ton amie. Tes
paroles sont graves, ta voix est solennelle, ton maintien digne: cela
n'est pas naturel...
CHARLES. C'est bien. Mais je veux te donner quelques conseils. Zoé, ma
cousine, tu te perds.
ZOÉ. Et toi, Charles, mon cousin, tu perds la tête. Est-ce pour me dire
de semblables sornettes que tu prends un visage si grave et si
terrible, un regard si fixe et des airs de tête si majestueux? Si tu
savais à quoi j'ai passé la nuit...
CHARLES. Je le sais.
ZOÉ. J'espère bien que non; j'en serais trop honteuse.
CHARLES. Alors, ne te prive pas de la honte, car je sais tout.
ZOÉ. Qu'as-tu été faire au bal de l'Opéra? Est-ce pour y voir Alida? Tu
es donc décidément bien amoureux d'elle?
CHARLES. Il ne s'agit pas de ma conduite, mais de la tienne. Zoé,
vois-tu, un garçon peut user de sa liberté, parce qu'il est responsable
de ses actions; mais une fille, c'est bien différent.
ZOÉ. Mais de quoi veux-tu parler, Charles? Tu commences à me faire
peur.
CHARLES. Zoé, tu te rappelleras toujours Charles Reynold, n'est-ce pas?
ZOÉ. Mais, mon cousin, tu n'es pas encore à l'état de souvenir.
CHARLES. Ton cousin qui t'aimait comme un frère?
ZOÉ. Mais...
CHARLES. Qui aurait voulu te voir heureuse?
ZOÉ. Ah çà...
CHARLES. Qui a toujours été le meilleur de tes amis?
ZOÉ. Certainement; mais...
CHARLES. Jusqu'au dernier moment?
ZOÉ. Nous n'en sommes pas là.
CHARLES. Tu penseras quelquefois à lui, et tu le regretteras.
ZOÉ. Est-ce que tu t'en vas? Où vas-tu?
CHARLES. Peut-être bien loin.
ZOÉ. Ce ne peut être assez loin pour justifier de pareils adieux et de
semblables attendrissements.