A minuit et demi, Clotilde entra chez Zoé, où, selon la promesse de
Robert, elle trouva tout ce qu'il lui fallait pour se costumer. Peu de
temps après, un fiacre s'arrêta devant la porte de Zoé; Dimeux ne
sortit pas et attendit. En même temps que le fiacre, était arrivé en
cabriolet Charles Reynold, qui s'était aperçu que, le soir, il y avait
eu quelque mystère entre Clotilde, Zoé et Robert Dimeux. Robert, auquel
il avait demandé s'ils iraient ensemble à l'Opéra, lui avait dit:
«J'ai des raisons pour y aller de mon côté.
--Est-ce que, par hasard, avait pensé Charles, elle serait assez
imprudente pour aller au bal avec Robert? Après tout, c'est ma cousine,
je ne _dois_ pas la laisser se perdre ainsi.» Il descendit de son
cabriolet. Ce fiacre, arrêté devant la porte, à une pareille heure, ne
pouvait qu'accroître singulièrement les soupçons de Charles Reynold. La
nuit était sombre, Charles marchait dans la rue, et on ne voyait guère
dans l'ombre que la partie allumée de son cigare, semblable à une
petite étoile rouge qui se serait promenée en l'air. Dans la situation
de Charles, quand on guette une personne dont on est jaloux, il y a un
moment où il semble qu'on serait désespéré que le malheur que l'on
redoute n'arrivât pas. Serait-ce qu'aux yeux de l'amour les soupçons
que l'objet aimé a inspirés sont déjà un crime, et qu'on est disposé à
croire que ce qu'on ne voit pas n'est pas une chose qui n'est pas, mais
une chose bien cachée? Bientôt Dimeux, entendant ouvrir la porte,
descendit de son fiacre et y fit monter Clotilde masquée, que Charles
n'hésita pas à reconnaître parfaitement pour Zoé; il remonta en
cabriolet et arriva à l'Opéra derrière le fiacre, dont il vit descendre
les deux dominos, qu'il examina de façon à être sûr de les reconnaître
au bal. Il y avait beaucoup de monde. On avait, pour la première fois,
essayé cette année-là de joindre à l'attrait du bal celui de _danses_
de je ne sais quel pays, et cela avait du succès par une raison que
n'avaient pas soupçonnée les auteurs du projet. C'était un excellent
prétexte que l'on donnait aux maris. «Je voudrais bien aller au bal de
l'Opéra.--Y pensez-vous? C'est une folie, on n'y va plus. D'ailleurs,
c'est très-mal composé.--Je le sais bien; aussi n'est-ce pas du bal
qu'il s'agit; mais on dit que ces danseuses étrangères sont charmantes.
Mesdames trois étoiles, quatre étoiles et cinq étoiles y vont. Nous n'y
resterons qu'une demi-heure, une heure au plus, et nous ne sortirons
pas de notre loge.»
Pendant ce temps, mesdames trois, quatre et cinq étoiles s'autorisaient
auprès de leurs maris de l'exemple de celle qui s'autorisait du leur.
On obtenait la permission demandée en affirmant bien que, sans ces
danseuses étrangères, on n'aurait pour rien au monde consenti à mettre
les pieds au bal de l'Opéra.
Les danses finies, on voulait, avant de s'en aller, faire le tour du
foyer; puis on ne se retrouvait pas, et, ne pouvant partir les unes
sans les autres, on ne partait pas; et les pauvres maris étaient
obligés de rester là jusqu'à trois heures du matin, fort ennuyés, parce
que, n'étant pas costumés, ils étaient surveillés par leurs femmes,
dont le premier soin avait été de cacher le signe convenu pour se faire
reconnaître.
Clotilde avait un domino noir. «Admirez ma prudence, avait dit Robert,
je l'ai pris très-long pour cacher vos pieds; sans quoi, on vous aurait
tout de suite reconnue.» Le domino était orné d'une très-belle
dentelle, et le capuchon retombait sur le masque, qui avait une barbe
très-longue. Clotilde se trouvait du très-petit nombre de femmes qui se
déguisent sérieusement. Robert, caché sous un grand domino, était
reconnaissable aux yeux de Clotilde par un ruban vert qu'il s'était
attaché au poignet. Il l'avait avertie qu'Alida et la veuve auraient
des rubans orange. Arthur n'était pas déguisé. Elle ne tarda pas à
quitter Robert pour se livrer à ses recherches, tout en jetant, en
passant près d'eux, aux hommes qu'elle connaissait, quelques mots
piquants qui ne laissaient pas de les occuper quelques instants. Alors
comme aujourd'hui, les hommes qui allaient au bal de l'Opéra avaient
usage de souper en se retirant, vers trois heures du matin, usage
charmant, qui méritait bien d'être conservé comme il l'est. En effet,
on passe la nuit au bal, morne, froid, taciturne, endormi; après quoi,
on fait un excellent souper qui vous réveille pour aller vous coucher,
vous met en belle humeur et vous inspire les plus jolis mots, que vous
dites au cocher de fiacre. Vous frappez à votre porte avec une gaieté
folle; il n'est pas de mots piquants, spirituels, fins, que vous
n'adressiez à la portière. Vous montez votre escalier en riant
vous-même de tout ce que vous vous dites de joli. Vous faites à votre
domestique des épigrammes sanglantes; et vous vous couchez en proie à
la plus heureuse disposition d'esprit pour veiller et amuser vous et
les autres.
Charles, qui n'avait pas perdu de vue les deux dominos qu'il suivait
depuis le faubourg Poissonnière, aborda Clotilde dès qu'il la vit
seule, et lui dit à l'oreille: «Je te connais, tu es Zoé; je veux te
parler.»
Clotilde mit le doigt sur sa bouche et s'esquiva dans la foule.
En la cherchant, Charles aperçut le grand domino au ruban vert; il alla
derrière lui et appela Robert. Le domino se retourna, puis se mit à
rire, et lui dit: «Le moyen est bon, et je suis un niais de m'y être
laissé prendre. Comment m'avez-vous reconnu?--J'avais quelques
indications,» reprit Charles.
Et il continua sa marche. Quelques femmes l'abordèrent pour lui dire: