Un soir que Robert avait rencontré Clotilde dans le monde, il lui dit:
«Vous n'êtes pas encore allée aux bals de l'Opéra. C'est cette nuit le
troisième. Y viendrez-vous?--J'en avais bien quelque envie; mais mon
mari est un peu souffrant et ne peut m'y mener.--Eh bien, regardez
là-bas votre soeur avec la jeune veuve que vous savez: voyez comme
elles paraissent affairées. Je gage qu'elles partiront avant
minuit.--Quel rapport cela a-t-il?--Je vous le dirai plus tard.--Plus
tard, je ne voudrai plus le savoir.--Ceci n'est qu'une ruse pour savoir
tout de suite. D'ailleurs, je ne vous le dirai pas malgré vous.
Êtes-vous engagée pour cette contredanse?--Oui.»
Robert quitta madame de Sommery et rencontra Charles, auquel il
reprocha de négliger Alida. «Où en êtes-vous? lui dit-il.--Mais on n'a
pas répondu à ma lettre.--On ne répond jamais à une première
lettre.--Et vous?--Comment, moi?--N'êtes-vous pas devenu amoureux en
même temps que moi?--Ah! oui,» dit Robert très-négligemment. Et il
traversa le salon. Charles fut très-offensé qu'on parlât ainsi de sa
cousine, d'une femme qu'il avait dû épouser. Il pensa qu'il _devait_
l'en avertir, et alla auprès d'elle. «Zoé, lui dit-il, j'ai à te
parler; nous allons danser ensemble.--Impossible, je suis engagée.--La
suivante?--Je le suis aussi. Je ne puis te promettre que la
sixième.--Ma foi, ma chère cousine, je n'ai pas assez de mémoire pour
m'engager; tant pis pour toi! c'était dans ton intérêt que je voulais
te parler.--C'est pour cela que tu y renonces si facilement.--Tu as là
un assez vilain bouquet.--J'en avais un plus beau; mais je ne sais qui
me l'a envoyé, et je n'ai pas cru devoir le porter.--Des camellias
ponctués et du jasmin d'Espagne?--Oui; comment le sais-tu?--Tu sais
donc qui t'a envoyé celui que tu as à la main?--Oui, c'est M. Dimeux.
Mais...--Je ne comprends pas que l'on reçoive ainsi des
bouquets.--Est-ce donc toi qui m'as envoyé l'autre, par hasard? Je t'en
ai toujours jugé incapable.--Il est cruel, dit Charles en riant, de
n'être pas mieux apprécié par ses contemporaines.»
Robert vint prendre Zoé pour la contredanse. Charles ne dansa pas. Il
alla s'asseoir près d'Alida, qui avait annoncé qu'elle était fatiguée
et ne danserait plus.
Robert récita à Zoé, pendant la contredanse, trois ou quatre pages de
_la Nouvelle Héloïse_. Zoé avait cherché son cousin, et l'avait enfin
trouvé causant très-attentivement avec Alida. De ce moment, elle fut
tout à fait absorbée. On venait de danser la _pastourelle_, et Robert
entamait sa quatrième page. Il crut devoir y ajouter un peu de son cru
et dire: «De grâce, charmante Zoé, répondez-moi, ne me dites qu'un mot,
fût-ce le plus dur du monde; mais répondez-moi!--Hélas! monsieur, dit
Zoé, je suis réellement bien honteuse de ce que j'ai à vous dire; mais
je dois vous avouer que, de tout ce que vous me dites depuis le
commencement de la contredanse, je n'ai pas entendu un seul mot.»
On dansa le _chassé-croisé_. Robert reconduisit Zoé à sa place, et,
comme la pendule marquait minuit, il se retrouva près de madame de
Sommery, à laquelle il dit:
«La veuve et Alida s'en vont à minuit juste; si la pendule retarde,
Alida risque fort de perdre, comme Cendrillon, sa pantoufle de verre.
CLOTILDE. Oh! le prince qui la ramasserait n'en perdrait pas la tête.
ROBERT. Maintenant, je lis dans les astres que votre mari médite de
venir vous demander si vous tenez beaucoup à rester tard, parce qu'il
est fatigué et même un peu souffrant.
CLOTILDE. Mais enfin, qu'est-ce que tout cela veut dire?
ROBERT. Que votre mari, madame Meunier et la veuve vont au bal de
l'Opéra, et qu'on veut vous coucher pour être libre.
CLOTILDE. Croyez-vous?
ROBERT. Vous allez voir se réaliser ma seconde prédiction comme la
première. Voici venir M. de Sommery.»
En effet, Arthur, traînant le pas, vint dire à sa femme: «Si tu ne
tiens pas à un veuvage prématuré, nous ne resterons pas tard; je suis
très-souffrant.--Nous partirons après cette contredanse, que j'ai
promise à M. de Fousseron,» reprit Clotilde.
Arthur s'éloigna.
ROBERT. Mais vous m'avez d'autant moins promis de contredanse, que je
danse avec mademoiselle Reynold.
CLOTILDE. Et moi, avec son cousin; mais je vais arranger cela, parce
que j'ai besoin de causer un peu avec vous.
Madame de Sommery fit un signe à Zoé, qui vint auprès d'elle, et elle
lui dit: «Ton cousin est très-mécontent de toi, il veut te parler
absolument; j'ai prié M. de Fousseron de lui céder sa contredanse, que
tu peux alors donner à Charles. Va lui dire que je lui laisse également
sa liberté.»
CLOTILDE. Eh bien, monsieur de Fousseron, je veux aller au bal de
l'Opéra. Chargez-vous de m'avoir un domino, et conduisez-moi; je vous
laisserai là parfaitement libre; seulement, quand je m'en irai, vous me
conduirez à une voiture.
ROBERT. Il y a à cela un inconvénient: c'est que je ne veux pas
paraître au bal de l'Opéra.
CLOTILDE. Pourquoi?
ROBERT. Parce que j'y trouverais des personnes que je ne veux pas
rencontrer en même temps.
CLOTILDE. Vous mettrez un faux nez.
ROBERT. Cela ne déguise que le nez.
CLOTILDE. Un domino?
ROBERT. Il n'y a rien de hideux comme un homme en domino.
CLOTILDE. Qu'est-ce que cela vous fait? On ne verra pas votre figure et
on ne saura pas que c'est vous.
ROBERT. Je serai à votre porte à une heure et demie; vous recevrez un
domino et un masque à une heure.
CLOTILDE. Non, envoyez-moi le domino chez Zoé; je ne veux pas
m'habiller chez moi.»