XXX

Madame Clotilde de Sommery demeurait place Royale, dans un de ces

vastes appartements aux plafonds élevés que l'on ne trouve plus guère

que là, si j'en excepte pourtant mon atelier. Il n'y avait rien de

féminin dans l'arrangement de son salon. Autour du plafond régnait une

corniche dorée sur une boiserie blanche; de grandes draperies de damas

rouge couvraient les fenêtres et les portes; un lustre pendait d'une

rosace dorée; les fauteuils, dans le style de Louis XV, étaient dorés

et de l'étoffe des rideaux et des portières; de grandes glaces, placées

sur des consoles dorées, s'élevaient jusqu'au plafond. Tout cela avait

une grande harmonie et une élégance sérieuse. Madame de Sommery faisait

les honneurs de son salon avec beaucoup d'aisance et de tact.

A voir cette femme si frêle, si petite, on était sans cesse étonné de

sa conversation sérieuse; son visage était grave et son sourire

extrêmement rare, ce qui le rendait d'autant plus charmant, semblable à

ces rayons de soleil qui percent un moment un ciel orageux d'un long

faisceau de lumière.

Elle aimait à parler de la politique du moment, et prévoyait les choses

avec une sagacité et un instinct merveilleux. Elle ne négligeait aucun

moyen de mettre son mari en évidence, et savait l'obliger à une foule

de démarches dont seul il n'aurait pas eu seulement l'idée.

Elle voulait qu'Arthur fût député, et elle avait déjà choisi ses amis

politiques, et fixé la place qu'il occuperait sur les bancs de la

Chambre. Elle lui faisait à son insu une considération qui devait le

précéder. Plusieurs personnages influents venaient chez elle avec

plaisir. Ils lui faisaient bien un peu la cour; mais elle avait un art

merveilleux pour les payer d'espérances vagues sans les décourager. Non

que Clotilde fût gouvernée par des principes bien sévères, ou gardée

par de l'amour pour son mari; mais tous ces hommes qui l'entouraient

étaient pour elle des _moyens_, et elle pensait prudent de compter sur

leurs désirs plus que sur leur reconnaissance. La résistance,

d'ailleurs, lui était facile. Tony Vatinel avait épuisé pour longtemps

tout le pur amour qui pouvait se trouver dans son coeur. Elle recevait

tous les soirs à peu près, mais c'étaient des soirées intimes, où il

n'y avait que des hommes. Elle permettait que l'on vînt en bottes et

crotté; elle exigeait, ces soirs-là, qu'on ne la traitât pas en femme.

Le ton était alors sérieux et familier. Arthur allait dans le monde, et

n'y était presque jamais. Quand par hasard il restait, Clotilde était

silencieuse et ne se mêlait nullement à la conversation. Autrement,

elle était assise ou plutôt à demi couchée dans un immense fauteuil de

velours bleu foncé, dans lequel elle avait l'air d'une charmante petite

chatte, dont elle avait la grâce, les manières et la séduction. Et elle

prenait part aux discussions les plus ardues sur la politique et la

philosophie, avec une hardiesse et une indépendance d'idées

extraordinaires.

Le vendredi, elle recevait les femmes et elle redevenait femme.

D'ailleurs, Arthur était là, et elle lui cachait avec un soin et une

adresse infinis toute la force et la supériorité de son esprit; elle ne

voulait pas qu'il s'aperçût de l'influence qu'elle exerçait déjà, et

qu'elle voulait pousser au plus haut degré sur lui et sur ses actions.

Le moyen le plus sûr de ne pas l'inquiéter était d'afficher une grande

futilité, et il était singulier de l'entendre causer toute une soirée,

parler de toilettes, de modes, de bals, de concerts, et avoir l'air de

prendre le plus grand plaisir à cette conversation, quand, la veille ou

le matin, on l'avait entendue disserter assez raisonnablement des

intérêts les plus graves avec des hommes considérés.

Il y avait chez Arthur bien plus de la femme que chez Clotilde. Il

s'occupait le plus sérieusement du monde de cravates et de gilets, et

il passait une heure avec le coiffeur à discuter s'il convenait de

faire tomber les cheveux à gauche ou à droite. Malgré cela, ou à cause

de cela, il affectait de grandes prétentions à la gravité; il

considérait sa femme comme une enfant, et il lui reprochait souvent son

excessive futilité.

Alida Meunier, la soeur d'Arthur, avait en vain tenté, à plusieurs

reprises, de détruire l'influence de Clotilde; enfin, elle avait pensé

que le moyen le plus sûr était de le rendre amoureux d'une autre femme,

et elle ne négligeait rien pour y parvenir; elle faisait remarquer les

grâces et la beauté de celle-ci, les talents et l'originalité de

celle-là. Une autre, Alida en était sûre, cachait au fond de son coeur

un tendre sentiment pour Arthur, etc.

Mais rien de tout ce manège n'échappait à Clotilde, et elle savait

regagner en une journée le peu qu'Alida avait mis un mois à lui faire

perdre.

Robert avait eu dans sa jeunesse une grande passion, dont nous avons

parlé, pour Alida, qui s'était à peu près moquée de lui; plus tard, il

l'avait rencontrée dans le monde, et, comme on réussit mieux avec

l'amour que l'on parle qu'avec l'amour que l'on a, il avait été son

amant. Il n'avait jamais fait la cour à Clotilde. Chacune prenait cela

pour une préférence. Alida croyait avoir été trouvée plus belle que

Clotilde; Clotilde, à la manière dont Robert avait quitté Alida,

pensait que Robert n'eût pas osé lui offrir un amour aussi futile, le

seul qui pût trouver place dans son coeur. Toutes deux le redoutaient à

cause de sa moquerie et de son indifférence presque générale qui le

rendaient tout à fait invulnérable.

Clotilde · 第 60 / 169 题