XVII

Tony et Robert passèrent quelques jours ensemble au château de

Fousseron. Robert avait eu, au commencement de sa vie, une grande

passion qui avait fini tristement, comme cela doit être chaque fois que

l'on demande à la vie des choses qui ne sont pas en elle. Il avait

voyagé, et il était revenu guéri, avec une ferme et invincible

résolution de ne plus prendre la vie au sérieux, et il avait

parfaitement soutenu son paradoxe: l'amour surtout était pour lui une

perpétuelle ironie. Il était convaincu qu'en amour il y en a toujours

_un_ qui aime, et que l'_autre_ est sa dupe. Il était décidé à ne

jamais être que l'_autre_.

Avec le souvenir de ce qu'il avait ressenti pour une seule femme, il

s'était fait à l'usage des autres une éloquence du plus grand effet.

D'ailleurs, n'étant jamais entraîné par la passion, il apportait dans

l'escrime de la galanterie, que l'on appelle _amour_ dans le monde, un

sang-froid et une sûreté de coup d'oeil qui lui assuraient un immense

avantage sur ses belles adversaires. Il communiqua à Vatinel ses

théories à ce sujet; mais Vatinel était d'une autre trempe que lui:

l'amour que Vatinel éprouvait pour Clotilde était devenu sa vie tout

entière. «La maladie est rebelle, dit Robert; les symptômes graves et

alarmants résistent à mes efforts. Tu vas voyager.»

Tony Vatinel se laissa embarquer.

Pendant ce temps, Clotilde, qui avait réussi à se _laisser_ enlever par

Arthur, avait été mariée en Angleterre et était venue s'établir à

Paris, où elle avait fait quitter à son mari sa place dans

l'administration.

M. de Sommery avait refusé de la reconnaître pour sa belle-fille, et il

avait envoyé à son fils une malédiction d'après la formule antique et

une menace de le déshériter; mais, au bout de six mois, il trouva sa

maison bien vide, et il consentit à ce que son fils vînt passer

quelques mois à Trouville, mais sans MADEMOISELLE Belfast. Le fils

refusa, le père cria et obtint quinze jours. Clotilde fut très-irritée

de l'_obstination_ de la famille à ne pas l'admettre. Madame Alida

Meunier accoucha d'une fille et n'en fit point part à sa belle-soeur.

Clotilde se mit à recevoir. Sa grâce, son esprit, le bon goût de sa

maison, firent bientôt regretter à Alida de ne pas aller là où allait

tout le monde, et elle _céda_ aux instances de son frère.

Ce qui n'aurait été entre les deux belles-soeurs qu'une malveillance

fort ordinaire, si elles eussent continué à ne pas se voir, devint une

haine envenimée par l'obligation où elles se trouvèrent de vivre aux

yeux du monde dans une intimité fraternelle. Clotilde, infiniment

supérieure à Alida par sa beauté et par la fascination de son esprit,

aurait augmenté cette haine tout naturellement par ses succès, quand

même elle aurait négligé toute sorte de petites humiliations dont elle

ne se faisait pas faute.

Alida ne pouvait répondre à des attaques qu'elle seule comprenait, que

par des violences visibles ou des aigreurs bruyantes, et elle se

sentait encore plus irritée de paraître toujours avoir tort dans un

combat d'où elle sortait le plus profondément blessée.

Clotilde · 第 43 / 169 题