_Zoé Reynold à Marie-Clotilde Belfast._
Je t'avouerai, ma chère Clotilde, que je ne comprends plus rien à
ton histoire. Rien ne t'arrive qui ressemble à ce qui arrive à
tout le monde; les événements les plus ordinaires et les plus
communs prennent un air de bizarrerie sitôt que tu y es pour quelque
chose. L'atmosphère qui t'entoure semble un de ces lieux enchantés
où tout change de forme et de figure; je ne trouve l'équivalent de
ta vie ni dans la vie ordinaire, ni dans les romans, ni dans les
comédies. Tu mets toutes les prévisions en défaut; le commencement
avec toi ne sert jamais à deviner la fin.
Je me rappelle encore notre liaison quand nous étions petites filles,
nos poupées pour lesquelles nous étions si sévères, et nos jardins où
nous plantions dans le sable des fleurs coupées. De nous trois, toi, la
fière Alida et moi, il n'y a encore qu'Alida de mariée. Son roman n'a
présenté aucun intérêt: elle a épousé un homme riche, sans que l'amour
d'un beau jeune homme, _pauvre mais honnête_, vînt se jeter à la
traverse. Moi, j'épouserai mon cousin aussitôt qu'il aura la place qui
lui est promise, et je ne changerai même pas de nom. Je m'appellerai
madame Reynold comme je m'appelle mademoiselle Reynold. Je le vois tous
les jours, du consentement de mes parents, qui l'appellent leur fils,
nous avons tellement le droit de nous dire tout ce qui nous passe par
la tête et par le coeur, qu'aucun de nous n'a encore pensé à écrire à
l'autre. Je ne comptais donc que sur toi pour voir se réaliser un de
ces beaux romans que nous lisions, la nuit avec des bougies volées chez
les parents et rapportées clandestinement dans les manchons, ou au fond
du jardin de récréation.
Au commencement, tout allait pour le mieux. Orpheline, accueillie par
un _compagnon d'armes_ de ton père _mort au champ d'honneur_, élevée
avec le fils de la maison, qui te regardait comme une seconde soeur, tu
étais entraînée par la situation; rien n'y manquait: ton père, simple
capitaine, homme sans naissance et sans fortune; ton frère d'adoption,
riche et noble. Il y avait entre vous la question de la _mésalliance_,
si chère et si commode aux romanciers allemands: un père inflexible,
une malédiction, ta fuite dans une chaumière, etc.
Mais non, il faut que M. de Sommery, imbu de la philosophie du XVIIIe
siècle, passe sa vie à parler contre les _préjugés_, et que, dès le
premier chapitre, il vienne déclamer:
Les hommes sont égaux; ce n'est pas la naissance
C'est la seule vertu qui fait la différence.
Il n'y a plus de roman; le fils t'aime, te demande à son père, qui dit:
«Mais comment donc!...» Et l'on fait imprimer les lettres de faire
part. Ce roman manqué, il s'en présentait un autre. Un jeune homme aux
cheveux noirs, au langage énergique, aux muscles d'acier, apparaît aux
milieu des sifflements du vent et des colères de la tempête; son oeil
est perçant, sa voix vibrante. Tu te sens subjuguée; tu renonces à la
fortune, _aux grandeurs_, pour la _simple cabane_ de pêcheur. Celui-là
manque aussi, et cette fois par ta faute, car le jeune homme se conduit
à merveille. Il ne brusque rien, il te tient les discours les plus
corrects, les plus indiqués pour la circonstance; il te parle de la
lune et des étoiles; il renonce à tout pour toi; il n'ose effleurer ta
robe, et te demande presque pardon d'oser marcher sur la même terre que
toi. En un mot, il se conduit comme un amant un peu bien élevé le doit
faire vers la page 180 du premier volume.
Mais toi, tu trouves le livre mauvais, et tu le jettes pour reprendre
le premier que tu avais jeté, et tu reviens à Arthur de Sommery.
Hélas! ma Clotilde, il n'y a rien à faire de ce côté-là; tu ne feras
jamais de ce brave M. de Sommery un père capable de finir
convenablement un premier volume. Il n'a à répondre à la demande de son
fils que par le plus plat consentement. Il sera fier de cette
mésalliance qui rendrait épileptique tout autre père; il n'aura qu'un
regret, c'est qu'elle ne soit pas assez complète pour que son sacrifice
à la philosophie en prenne plus d'éclat.
M. de Sommery, j'allais dire ton beau-père,--et il l'est peut-être
déjà, tant votre situation est ridiculement simple!--M. de Sommery
voudrait que ton père eût été un simple soldat; que dis-je? un
mendiant! Il ne serait même pas bien fâché qu'il eût été un peu aux
galères, parce qu'alors il y aurait un bon gros préjugé à braver. Mais
la fille d'un capitaine!...
Dans les idées d'_égalité_ qui règnent aujourd'hui, c'est-à-dire
d'abaissement des grands au-dessous des petits; dans ces idées où il
n'y a de tyrannie que celle des opprimés, c'est toi qui braves le
préjugé; toi roturière, tu consens à épouser un noble!
Presque tous les romans se faisaient autrefois sur cette thèse:
«_On a vu_ des rois épouser de simples bergères.»
Mais qu'a cela d'étonnant aujourd'hui? Quel obstacle sépare les
bergères des rois jusqu'au moment où on ne trouvera plus de bergère
assez simple pour consentir à épouser un roi?
Il ne me reste qu'un espoir, c'est que ton jeune forban, le Vatinel aux
cheveux noirs, t'enlève en qualité de pirate, ou fende d'un coup de sa
hache d'abordage la tête du jeune Arthur de Sommery, ton fiancé, et
peut-être déjà ton époux.
Mais, sérieusement, une chose me console de voir qu'aucune de nous
trois ne réussira à faire un petit roman; c'est la mauvaise humeur
qu'aura Alida de ce mariage, qui te donnera un nom dont elle était si
impertinente, et dont, malgré la parenthèse (née de Sommery), aucune de
ses amies n'a la charité de la faire annoncer dans son salon.
Je ne te dis pas de me répondre: ta dernière lettre m'annonçait que tu
avais autorisé l'amoureux Arthur à demander ta main à son père; le
reste va tout seul. Tâche seulement que la noce se fasse à Paris; sinon
je ne pourrai pas te tenir la promesse que nous nous sommes faite de
nous servir réciproquement de demoiselle d'honneur.