XI

C'était le soir. L'abbé Vorlèze arriva très-affairé, et, sans vouloir

prendre un siége, dit à M. de Sommery: «Au nom du ciel, monsieur...

mais j'oublie que c'est près de vous une mauvaise recommandation; au

nom de la moralité publique, au nom de ce qui vous est quelque chose,

au nom de M. de Voltaire, si vous voulez... faites balayer le devant de

votre maison: ce sera la seule, demain matin, pour laquelle on n'aura

pas pris ce soin.» M. de Sommery ne fut nullement troublé de l'exorde

_ex abrupto_ de l'abbé; il l'avait prévu, et toute la journée il

s'était attendu à le voir arriver d'un moment à l'autre. Aussi il

répondit en souriant: «L'abbé, je suis fâché pour vous que vous n'ayez

pas pu voir la singulière grimace que vous avez faite en prononçant le

nom de Voltaire.--Ne plaisantons pas, monsieur de Sommery, vous n'êtes

pas méchant; si je vous demandais un service plus important à vos yeux,

où il vous fallût m'aider de votre argent et de votre personne, je suis

persuadé que je l'obtiendrais, et vous ne me refusez ce que je vous

demande que par votre entêtement contre tout ce qui tient à la

religion. Vous le poussez si loin, que Vatinel, le maire, m'a dit que

vos domestiques avaient chassé, injurié et menacé les balayeurs de la

mairie. N'est-ce pas un enfantillage que d'empêcher qu'on nettoie la

rue?--Monsieur Vorlèze, dit M. de Sommery avec l'air le plus sérieux et

le plus digne dont il put s'affubler, certes, en des temps ordinaires,

je ferais à peu près comme tout le monde; mais, à cette époque, où le

parti prêtre, _échoué_ sous les _coups_ de la philosophie, dont

l'_égide_ peut à peine _arrêter le char_ de l'État _suspendu au

volcan_; à cette époque où le clergé _relève sa tête et renaît de ses

cendres_, pour dominer encore despotiquement notre malheureux pays; à

cette époque où tout le monde courbe le front sous le double joug de

l'Église et du pouvoir, un citoyen doit protester par un exemple

énergique.--O mon Dieu! murmura l'abbé, est-ce donc par de semblables

phrases que l'on gouverne les hommes? Mon bon monsieur de Sommery,

qu'est-ce donc que ce _vaisseau échoué qui relève la tête et renaît de

ses cendres pour dominer_? Qu'est-ce encore, ô mon bon ami! que ce

_bouclier qui arrête un char_? Comment voulez-vous que je réponde à un

semblable galimatias?--Je le crois, dit M. de Sommery avec un sourire

de satisfaction, je le crois bien, vous ne comprenez pas ce langage

ferme et franc; ce langage qui dénonce avec courage les abus et les

tendances de l'Église et du pouvoir.--Église dangereuse, en effet, dit

avec amertume M. de Vorlèze, Église dangereuse, et contre laquelle on

ne saurait trop prendre de précautions, que celle qui est représentée

ici par un pauvre prêtre qui a un peu moins de revenu que vous ne

donnez de gages à vos domestiques, et qui, ce soir encore, va

raccommoder lui-même la seule soutane qu'il possède pour se faire beau

demain! Pouvoir bien menaçant que celui d'un maire en sabots, qui

déjeunait ce matin sur la plage avec un morceau de pain et un oignon

cru!--L'abbé, je suis réellement fâché de vous refuser, mais tout mon

monde est occupé, et je ne puis faire négliger des travaux importants.»

L'abbé s'inclina et sortit. M. de Sommery ne tarda pas à sortir

également pour promener Baboun, comme cela lui arrivait à peu près tous

les soirs. Baboun descendit lentement, puis, s'arrêtant à la porte de

la rue, fit entendre un grognement. Ce grognement était causé par une

grande figure noire qui s'agitait devant la porte. M. de Sommery

regarda qui pouvait, si tard,--il était dix heures,--rôder ainsi

devant sa maison. On ne rôdait pas; la grande figure noire tenait un

balai et balayait. «Ah! pensa M. de Sommery, ils entretiennent des

intelligences jusque dans les maisons et au sein des familles; ils

arment le fils contre le père, et le serviteur contre le maître. L'abbé

aura _corrompu_ quelqu'un de mes domestiques pour faire balayer.» Et,

comme le colonel s'avançait pour reconnaître lequel de ses gens

l'Église avait _armé_ contre lui d'un balai de bouleau, la figure se

retourna brusquement en entendant des pas, et M. de Sommery reconnut

l'abbé Vorlèze lui-même. Le pauvre prêtre ne _pouvait_ CORROMPRE

personne, c'est ce qui ne nous met pas à même de juger s'il aurait eu

la vertu de ne pas le vouloir, et il balayait lui-même le devant de la

maison de M. de Sommery. «L'abbé, êtes-vous fou? s'écria le colonel.

Quoi! vous-même, faire la besogne d'un valet de ferme?--Vous m'avez

dit, monsieur de Sommery, répondit l'abbé tout confus, que vos gens

étaient occupés...--Mais je ne veux pas, l'abbé, que vous balayiez,

vous, le devant de ma maison; homme obstiné, appelez un

domestique.--Oh! mon Dieu! dit l'abbé, j'ai presque fini.» Et il se mit

à continuer. «Mais je ne le veux pas, répéta M. de Sommery; vous,

monsieur de Vorlèze, ce n'est pas là votre place ni votre ouvrage.»

Et, comme l'abbé continuait, M. de Sommery mit la main sur son bras et

l'arrêta. «Laissez-moi faire, monsieur, dit l'abbé, laissez-moi éviter

le scandale qui aurait lieu demain.--Mais non, mais c'est impossible!

un prê... un homme bien élevé.»

Et M. de Sommery, arrachant le balai des mains de l'abbé, voulut

balayer lui-même. L'abbé reprit le balai, que M. de Sommery lui arracha

encore une fois pour donner les derniers coups que la propreté de la

rue demandait encore.

L'abbé serra les mains du colonel et disparut. Le colonel resta debout

dans la rue, fort irrité contre lui-même de ce qu'il venait de faire.

«Et cependant, se disait-il, on ne pouvait le laisser...» Il frappa du

pied et rentra. Il ne dit rien à personne de ce qui venait de se

passer, et se coucha de mauvaise humeur.

Clotilde · 第 32 / 169 题