C'était le soir. L'abbé Vorlèze arriva très-affairé, et, sans vouloir
prendre un siége, dit à M. de Sommery: «Au nom du ciel, monsieur...
mais j'oublie que c'est près de vous une mauvaise recommandation; au
nom de la moralité publique, au nom de ce qui vous est quelque chose,
au nom de M. de Voltaire, si vous voulez... faites balayer le devant de
votre maison: ce sera la seule, demain matin, pour laquelle on n'aura
pas pris ce soin.» M. de Sommery ne fut nullement troublé de l'exorde
_ex abrupto_ de l'abbé; il l'avait prévu, et toute la journée il
s'était attendu à le voir arriver d'un moment à l'autre. Aussi il
répondit en souriant: «L'abbé, je suis fâché pour vous que vous n'ayez
pas pu voir la singulière grimace que vous avez faite en prononçant le
nom de Voltaire.--Ne plaisantons pas, monsieur de Sommery, vous n'êtes
pas méchant; si je vous demandais un service plus important à vos yeux,
où il vous fallût m'aider de votre argent et de votre personne, je suis
persuadé que je l'obtiendrais, et vous ne me refusez ce que je vous
demande que par votre entêtement contre tout ce qui tient à la
religion. Vous le poussez si loin, que Vatinel, le maire, m'a dit que
vos domestiques avaient chassé, injurié et menacé les balayeurs de la
mairie. N'est-ce pas un enfantillage que d'empêcher qu'on nettoie la
rue?--Monsieur Vorlèze, dit M. de Sommery avec l'air le plus sérieux et
le plus digne dont il put s'affubler, certes, en des temps ordinaires,
je ferais à peu près comme tout le monde; mais, à cette époque, où le
parti prêtre, _échoué_ sous les _coups_ de la philosophie, dont
l'_égide_ peut à peine _arrêter le char_ de l'État _suspendu au
volcan_; à cette époque où le clergé _relève sa tête et renaît de ses
cendres_, pour dominer encore despotiquement notre malheureux pays; à
cette époque où tout le monde courbe le front sous le double joug de
l'Église et du pouvoir, un citoyen doit protester par un exemple
énergique.--O mon Dieu! murmura l'abbé, est-ce donc par de semblables
phrases que l'on gouverne les hommes? Mon bon monsieur de Sommery,
qu'est-ce donc que ce _vaisseau échoué qui relève la tête et renaît de
ses cendres pour dominer_? Qu'est-ce encore, ô mon bon ami! que ce
_bouclier qui arrête un char_? Comment voulez-vous que je réponde à un
semblable galimatias?--Je le crois, dit M. de Sommery avec un sourire
de satisfaction, je le crois bien, vous ne comprenez pas ce langage
ferme et franc; ce langage qui dénonce avec courage les abus et les
tendances de l'Église et du pouvoir.--Église dangereuse, en effet, dit
avec amertume M. de Vorlèze, Église dangereuse, et contre laquelle on
ne saurait trop prendre de précautions, que celle qui est représentée
ici par un pauvre prêtre qui a un peu moins de revenu que vous ne
donnez de gages à vos domestiques, et qui, ce soir encore, va
raccommoder lui-même la seule soutane qu'il possède pour se faire beau
demain! Pouvoir bien menaçant que celui d'un maire en sabots, qui
déjeunait ce matin sur la plage avec un morceau de pain et un oignon
cru!--L'abbé, je suis réellement fâché de vous refuser, mais tout mon
monde est occupé, et je ne puis faire négliger des travaux importants.»
L'abbé s'inclina et sortit. M. de Sommery ne tarda pas à sortir
également pour promener Baboun, comme cela lui arrivait à peu près tous
les soirs. Baboun descendit lentement, puis, s'arrêtant à la porte de
la rue, fit entendre un grognement. Ce grognement était causé par une
grande figure noire qui s'agitait devant la porte. M. de Sommery
regarda qui pouvait, si tard,--il était dix heures,--rôder ainsi
devant sa maison. On ne rôdait pas; la grande figure noire tenait un
balai et balayait. «Ah! pensa M. de Sommery, ils entretiennent des
intelligences jusque dans les maisons et au sein des familles; ils
arment le fils contre le père, et le serviteur contre le maître. L'abbé
aura _corrompu_ quelqu'un de mes domestiques pour faire balayer.» Et,
comme le colonel s'avançait pour reconnaître lequel de ses gens
l'Église avait _armé_ contre lui d'un balai de bouleau, la figure se
retourna brusquement en entendant des pas, et M. de Sommery reconnut
l'abbé Vorlèze lui-même. Le pauvre prêtre ne _pouvait_ CORROMPRE
personne, c'est ce qui ne nous met pas à même de juger s'il aurait eu
la vertu de ne pas le vouloir, et il balayait lui-même le devant de la
maison de M. de Sommery. «L'abbé, êtes-vous fou? s'écria le colonel.
Quoi! vous-même, faire la besogne d'un valet de ferme?--Vous m'avez
dit, monsieur de Sommery, répondit l'abbé tout confus, que vos gens
étaient occupés...--Mais je ne veux pas, l'abbé, que vous balayiez,
vous, le devant de ma maison; homme obstiné, appelez un
domestique.--Oh! mon Dieu! dit l'abbé, j'ai presque fini.» Et il se mit
à continuer. «Mais je ne le veux pas, répéta M. de Sommery; vous,
monsieur de Vorlèze, ce n'est pas là votre place ni votre ouvrage.»
Et, comme l'abbé continuait, M. de Sommery mit la main sur son bras et
l'arrêta. «Laissez-moi faire, monsieur, dit l'abbé, laissez-moi éviter
le scandale qui aurait lieu demain.--Mais non, mais c'est impossible!
un prê... un homme bien élevé.»
Et M. de Sommery, arrachant le balai des mains de l'abbé, voulut
balayer lui-même. L'abbé reprit le balai, que M. de Sommery lui arracha
encore une fois pour donner les derniers coups que la propreté de la
rue demandait encore.
L'abbé serra les mains du colonel et disparut. Le colonel resta debout
dans la rue, fort irrité contre lui-même de ce qu'il venait de faire.
«Et cependant, se disait-il, on ne pouvait le laisser...» Il frappa du
pied et rentra. Il ne dit rien à personne de ce qui venait de se
passer, et se coucha de mauvaise humeur.