II

Il y avait alors à un quart de lieue de la plage, sur la hauteur, une

maison assez belle, bâtie sur l'emplacement d'un château depuis

longtemps détruit, et qu'à cause de cela on continuait à appeler le

_château_.

C'était la demeure de M. de Sommery, colonel retiré du service en 1815

avec une fortune plus que suffisante, qui lui avait permis jusqu'alors

de passer les hivers à Paris, et les étés seulement dans son _château_

de Trouville.

Madame de Sommery, qu'il avait épousée en 1808, à l'époque où les

femmes n'aimaient que les militaires, et où ceux-ci ne traitaient en

pays conquis aucun pays autant que la France, madame de Sommery avait

vu succéder à une beauté assez commune un excessif embonpoint. Elle

s'était aperçue, depuis quelques hivers, qu'elle ne comptait plus dans

le monde, où elle avait cependant continué à aller pour marier sa

fille, qui, cette année, venait d'épouser un M. Meunier. M. Meunier

était riche, et donnait à sa femme une existence élégante et

confortable, et madame Meunier se consolait de la vulgarité de son nom

en rédigeant ainsi les billets d'invitation à ses bals et à ses

soirées:

«M. Meunier et madame Meunier, _née Alida de Sommery_, prient M... de

leur faire l'honneur, etc. etc.»

M. et madame de Sommery avaient décidé qu'ils passeraient à l'avenir

toute l'année à Trouville, autant que madame de Sommery pouvait décider

quelque chose dans la vénération, dans la religion qu'elle avait pour

son mari, qui était à ses yeux le plus grand homme des temps modernes,

simplicité dont je n'ai pas trop le courage de rire.

Pour M. de Sommery, c'était tout autre chose. Il n'avait avec sa femme

qu'un point de contact: c'était la profonde admiration qu'il professait

pour lui-même et l'importance qu'il attachait à son moindre geste, à la

plus simple syllabe qui tombait de ses lèvres. C'était un de ces

composés de croyances bêtes et d'incrédulités systématiques qui

seraient bien extraordinaires s'ils n'étaient si communs aujourd'hui.

Il avait pour Voltaire le culte qu'il refusait positivement à Dieu. Il

se piquait de ne pas saluer les morts ni le saint sacrement, et de

traverser la procession de la Fête-Dieu le chapeau sur la tête. Le but

de ses attaques était perpétuellement l'abbé Vorlèze, le curé de

Trouville, avec lequel il jouait cependant aux échecs tous les soirs.

Mais l'abbé se défendait si peu, qu'il ne servait qu'à faire briller

son adversaire. M. de Sommery avait souvent bien de la peine à lancer

dans la discussion l'abbé, semblable à ces daims d'un parc royal où

l'empereur Napoléon voulut un jour chasser, et que des piqueurs étaient

obligés de poursuivre à coups de cravache pour les faire courir.

M. de Sommery n'était pas moins absolu en politique qu'en religion; il

détestait tout pouvoir, quel qu'il fût et quoi qu'il fît. Il ne parlait

qu'avec un souverain mépris de tout ce qui avait avec lui le moindre

rapport. Quand il séjournait à Paris, il grommelait entre ses dents

s'il passait près d'un balayeur ou d'un allumeur de réverbères, parce

qu'ils ont le malheur d'être sous l'administration de la police. A

Trouville, il appelait l'afficheur de la mairie «suppôt du pouvoir,» et

ne voyait pas le maire pour ne pas avoir l'air «d'aduler l'autorité.»

En littérature, il connaissait M. de Béranger, et le mettait sans

hésiter au-dessus d'Horace, qu'il n'avait jamais lu, et aussi

Désaugiers, dont il savait plusieurs chansons grivoises. C'était à

table surtout qu'il se manifestait dans toute sa splendeur. Il parlait

des folies de sa jeunesse, des femmes de chambre de sa mère,

ravissantes créatures qui l'adoraient, des petites cousines, aux maris

futurs desquelles il avait joué de bons tours, etc. etc.

Mais tout cela ne sortait pas du fond du personnage, il avait eu soin

de faire baptiser ses enfants et de leur faire faire leur première

communion, parce qu'il faut «faire comme tout le monde.» Il se

soumettait scrupuleusement à toute mesure émanée de la mairie; et son

fils, ayant voulu prendre à la lettre les principes professés par son

père, s'en trouva plus d'une fois fort mal. La première fois, pour

avoir, à l'âge de douze ans, fait dans l'église des petites galiotes de

papier, et les avoir fait flotter sur l'eau du bénitier, il fut puni du

fouet et du pain sec pendant huit jours. Une autre fois, il avait

dix-sept ans, il s'avisa de suivre au grenier une grosse servante de la

maison, et de vouloir l'embrasser: la servante cria, le père survint,

souffleta son fils, et lui demanda s'il prenait _sa maison_ pour un

_mauvais lieu_.

Il se piquait principalement de n'avoir jamais changé d'opinion,

c'est-à-dire d'avoir toujours été de l'avis du _Constitutionnel_

d'alors, journal audacieux pour l'époque, et qui rendait ses abonnés

l'objet d'une surveillance toute spéciale de la part de

l'administration.

Il était ce qu'était alors la moitié de la France, à la fois libéral et

bonapartiste; c'est-à-dire quelque chose d'absurde, attendu qu'il n'est

pas douteux que Bonaparte, s'il fût resté empereur, n'eût fait aux

idées dites libérales une guerre plus hardie et plus efficace que

n'osa jamais la leur faire la Restauration. En religion, il faisait

l'éloge de la religion protestante, parce qu'elle permet l'examen des

dogmes et la discussion. En politique, au contraire, il n'eût pour rien

au monde consenti à lire un autre journal que le sien.

Il était toujours de la même opinion, en cela qu'il était toujours

contre le gouvernement. Si le gouvernement faisait alliance avec

l'Angleterre, il s'écriait: «Perfide Albion!» mais, dans tout autre

cas, l'Angleterre était la _terre classique de la liberté_ et le

_berceau du gouvernement représentatif_.

Au fond de tout cela, c'était le meilleur homme du monde. Il chérissait

sa femme et ses enfants, et il avait généreusement pris soin de la

fille d'un de ses compagnons d'armes, qui était mort en la laissant

sans aucune ressource. Marie-Clotilde Belfast avait été élevée avec les

enfants de son bienfaiteur, Arthur et Alida. Les domestiques n'avaient

jamais été admis à faire entre eux la moindre différence, et il

n'existait nullement de distinction entre elle et les enfants de la

maison, que la déférence que Clotilde, qui était une fille adroite et

perspicace, manifestait pour eux sans que personne eût jamais eu l'air

de l'exiger. Ainsi, quand il s'agissait d'une promenade, et que les

trois enfants devaient donner leur avis sur le lieu et l'heure du

départ, elle était toujours de l'opinion des autres; en fait de parure,

sans affectation, elle savait ne rien choisir qu'après qu'Alida avait

laissé percer son goût, pour lui laisser ce qu'elle préférait. Elle

avait une fois renoncé à une coiffure qu'elle aimait, parce qu'on lui

avait dit qu'elle lui allait mieux qu'à mademoiselle de Sommery.

Depuis le mariage d'Alida, les deux jeunes filles avaient cessé de se

revoir, et, d'ailleurs, Alida, avait changé d'idées à son égard.--Dès

le lendemain de leur mariage, il se révèle aux filles une foule d'idées

dont elles ne paraissaient pas même avoir le germe. Alida se rappelait

avec inquiétude que son père devait doter Clotilde, et que cette dot

serait prise sur la fortune dont une partie devait lui revenir. Ses

lettres à Clotilde devinrent froides; puis elle n'écrivit plus.

Arthur de Sommery était alors surnuméraire à Paris, au ministère des

finances; c'était une épreuve nécessaire, après laquelle les

protecteurs de M. de Sommery devaient le pousser aux plus hauts emplois

de l'administration; car ce bon M. de Sommery, malgré sa haine et son

mépris pour les _courtisans_, choyait fort les gens qui pouvaient être

utiles à lui ou à ses enfants.

Arthur était fort amoureux de Clotilde, qui n'avait rien négligé pour

augmenter cette passion, quoique le jeune homme ne lui plût pas.

Arthur, bon, spirituel à un certain degré, n'avait pas la dose

d'énergie nécessaire pour dominer une femme comme Clotilde; les femmes

n'aiment réellement que les hommes qui sont plus forts qu'elles.

Car, si leurs plaisirs les plus vifs sont de _plaire_ et de

_commander_, leur _bonheur_ est d'_aimer_ et d'_obéir_.

Mais Clotilde était ambitieuse; l'affection de M. et de madame de

Sommery lui avait enflé le coeur, et, d'ailleurs, elle était jalouse

d'Alida; elle ne voulait entrer dans le monde que sur un pied au moins

égal au sien, et elle caressait avec un bonheur caché l'idée de prendre

ce nom de Sommery qu'Alida avait quitté, et qu'elle regrettait. Les

déclamations de M. de Sommery contre la _vanité des castes nobles_

tombaient dans son coeur, et elle les prenait malgré elle au sérieux.

Les dispositions qu'elle avait apportées à Trouville avaient été un peu

altérées depuis quelque temps par la présence de Tony Vatinel. Ce jeune

homme, fils d'un patron de barque, maître Vatinel, maire de Trouville,

assez riche pour l'endroit et pour la profession, avait été par son

père envoyé à Paris pour y faire ses études. Tony était revenu cette

année et avait revu avec enthousiasme la mer et les bateaux. Il avait

reconnu tous les pêcheurs et tous les marins de Trouville, et il

passait sa vie avec eux, se promettant bien de ne plus remettre les

pieds à Paris. C'était une nature vigoureuse et absolue; il lui fallait

l'Océan, le vent, les dangers. Le curé l'aimait beaucoup et l'avait

fait inviter chez M. de Sommery, où il passait presque toutes ses

soirées. Il n'avait pas tardé à devenir amoureux de Clotilde.

Clotilde, en effet, était une ravissante créature; elle était surtout

bien complétement femme.

Nous l'avons dit ailleurs: «La nature n'avait fait que des femelles;

c'est l'homme qui a créé la femme.»

Les femmes des marins, hâlées, robustes, hardies comme leurs maris,

avec les jambes nues et rouges, les mains noires et calleuses, la voix

haute et éclatante, la démarche ferme et assurée, buvant de

l'eau-de-vie et du genièvre, mettant la main à la manoeuvre et portant

des fardeaux, sont des femelles que les mâles de leur espèce caressent

une fois au printemps, pour leur faire un petit qu'elles mettent bas au

commencement de l'hiver. Mais il n'y a pas moyen de les aimer, de les

adorer, de déposer devant elles la _riche offrande des prémices du

coeur_.

Clotilde, au contraire, était remarquablement petite, svelte, légère;

ses pieds étroits semblaient si peu faits pour marcher, qu'on lui

cherchait presque des ailes.--D'épais cheveux blonds tombaient en

flocons des deux côtés de son visage, si fins, si déliés, que l'haleine

de la personne qui lui parlait les agitait et les faisait frissonner.

Sa voix était harmonieuse et douce; ses pas aussi peu bruyants que ceux

d'un chat; simple, naïve, ignorante en apparence, elle était réellement

pleine d'adresse et d'une pénétration infinie. Tony n'eût pas osé

l'aimer; il l'adorait. Elle subissait l'influence de ce jeune homme si

beau, si fier, si robuste, si audacieux, et devant lui elle se sentait

troublée et dominée. Seulement, elle l'aimait en femme, c'est-à-dire

tel qu'il était.

Lui aimait en elle tous les rêves de son coeur et de son esprit, tout

ce qu'il y a de beau sur la terre et dans le ciel, tout ce qu'elle

n'était pas.

Voilà au milieu de quels personnages entra Tony Vatinel, après être

allé s'habiller chez lui et avoir de son mieux essuyé ses cheveux noirs

tout empreints de l'eau salée.

La pièce où entra Tony Vatinel était au premier étage, grande mais

basse. Une poutre peinte en blanc, comme le plafond qu'elle soutenait,

la traversait dans toute sa largeur. Elle était tendue de grandes

tapisseries à personnages, représentant le jugement de Pâris d'un côté,

et de l'autre Hercule filant aux pieds d'Omphale. Les fenêtres étaient

arrondies par le haut; entre les deux fenêtres était une console

autrefois dorée et recouverte d'un marbre rouge et blanc. La cheminée,

faite du même marbre, était large, médiocrement élevée, et contournée

dans le style d'ornement du temps de Louis XV.

Deux grands fauteuils en tapisserie restaient comme vestiges de

l'ameublement du château. Ils étaient placés aux deux coins de la

cheminée, et servaient de guérite à M. et à madame de Sommery. Quand il

venait une visite peu habituelle, M. de Sommery offrait son fauteuil;

mais, si on avait le malheur de l'accepter, il ne le pardonnait jamais.

L'abbé Vorlèze, en homme de sens, l'avait refusé positivement à la

première visite. Il savait que «les petites choses font les grandes;»

que Louis VII, en coupant sa barbe, attira sur la France trois cents

ans de guerre, et fit périr trente et un millions de Français, ainsi

que nous l'avons démontré dans notre livre intitulé _Einerley_, que

l'on a jusqu'ici, nous ne savons pourquoi, négligé d'imprimer en

lettres d'or.

Madame de Sommery, à laquelle son mari permettait d'avoir de la

religion, parce que c'était un contraste qui donnait plus d'éclat à son

affectation d'impiété, souffrait intérieurement de se voir mieux assise

que l'abbé, car le reste de l'ameublement se composait de chaises

modernes.

Elle avait tenté, par toute sorte de moyens, de lui donner son propre

fauteuil; mais M. de Sommery lui avait dit: «Ne ramenons pas, par un

fanatisme aveugle, la suprématie du clergé.» Il avait ajouté à cette

phrase de _journal_ l'anecdote de _café_ des moines espagnols, qui

laissent leurs sandales à la porte des femmes, pour avertir les maris

qu'ils ne doivent pas entrer. Il n'y aurait eu dans la maison que

Clotilde pour trouver ridicule qu'on traitât de fanatisme aveugle le

désir d'offrir un fauteuil au curé, et qu'on craignît de voir _séduire

les femmes_ l'abbé Vorlèze, qui n'avait, de sa vie, jamais distingué

les femmes des hommes que par ce signe qu'elles ont des jupes et pas de

chapeaux ronds.

M. et madame de Sommery tenaient donc les deux coins de la cheminée, et

chacun d'eux avait devant lui une table et deux bougies. Sur la table

de M. de Sommery était un échiquier, et en face de lui l'abbé Vorlèze.

A l'autre table, Clotilde, Alida Meunier et Arthur de Sommery.

Aussitôt qu'on vit entrer Tony Vatinel, Arthur se rapprocha de

Clotilde assez pour qu'elle fût obligée de se reculer un peu; cela la

contraria. Elle avait ménagé entre elle et madame de Sommery une place

destinée à Tony, et cette place n'existait plus. Son côté droit,

défendu par Arthur, était également inabordable. Tony s'assit en face

d'elle, entre Arthur et madame Meunier (née Alida de Sommery).

L'abbé Vorlèze avait une sorte de redingote violet foncé; cette

redingote sans taille, serrée au corps, le faisait paraître encore plus

long et plus mince qu'il n'était, quoiqu'il le fût extrêmement. Sa

figure pâle et maladive avait une sérénité, une bonhomie, qui le

faisaient aimer à première vue. Il avait la voix calme et peu sonore.

Il fallait l'écouter pour l'entendre dans les discussions que M. de

Sommery avait quelquefois avec lui; M. de Sommery n'entendait jamais un

mot de ce que lui répondait l'abbé; de sorte qu'au lieu de lui répondre

à son tour, il réfutait non l'argument qu'énonçait l'abbé, mais celui

auquel lui, M. de Sommery, croyait avoir la réplique la plus

triomphante.

M. de Sommery avait les cheveux gris, ramenés et collés sur les faces,

le teint un peu rouge, les sourcils habituellement froncés, non que

cela peignît rien de féroce qui se serait passé au dedans de lui, mais

c'était une suite de l'habitude qu'ont beaucoup d'anciens militaires de

se donner un air sévère et méchant qui impose singulièrement au

bourgeois. D'épaisses moustaches, plus noires que ses cheveux,

cachaient entièrement sa bouche et tout ce quelle eût exprimé de

bonté.

Il était vêtu d'une redingote bleue descendant presque jusqu'à terre,

d'un gilet jaune pâle et d'un pantalon de la couleur de la redingote,

tombant sur les bottes, sans être retenu par des sous-pieds. Le ruban

de la Légion d'honneur couvrait tout l'espace compris entre les deux

boutonnières d'en haut du revers gauche de la redingote; il portait,

même à la maison, un très-haut et très-inflexible col noir en baleine

avec un liséré blanc.

Madame de Sommery avait une robe de mérinos amarante, à taille courte

et à manches étroites; un faux tour de cheveux noirs, un bonnet

surchargé de rubans jaunes. Jamais une figure ne peignit plus

d'apathie; elle n'avait de force que pour exister et faire à peu près

mouvoir ce gros corps qui semblait n'avoir pas été prévu dans ce que la

nature lui avait donné de puissance motrice.

Madame Meunier, née Alida de Sommery, était une femme quelconque, avec

une robe, une figure, des poses, des gestes, une voix également

quelconques; mais le tout, robe, gestes, voix, figure, à la dernière

mode de Paris.

Elle était en cela toute pareille à monsieur son frère, Arthur de

Sommery.

C'est ce qui m'empêche, ô ma belle lectrice! d'insister sur le portrait

de ces deux personnages. Si je les peignais exactement, ils seraient

costumés à la mode de 1815, ce qui ne vous représenterait nullement

des dandys; si, au contraire, pour vous mieux représenter la chose, je

les habillais à la mode d'aujourd'hui, ce serait mentir à l'histoire...

Clotilde · 第 19 / 169 题