I
Trouville est un hameau à quelques lieues de Honfleur, que je ne crois
célèbre dans aucune histoire. Aujourd'hui, il est encombré, à la saison
des bains, par des gens qui trouvent la _vie_ trop _chère_ à Dieppe; et
la plage est décorée de cinq cabanes en osier, recouvertes de toiles
grises, où se déshabillent les baigneuses. Mais, à l'époque où se passe
notre récit (il y a une vingtaine d'années), Trouville n'avait encore
été ni découvert ni dénoncé par les peintres de paysage, et n'était
habité, l'été comme l'hiver, que par des pêcheurs et des paysans, qui
cultivaient assez péniblement les terres jaunes et marneuses qui
s'élèvent en amphithéâtre derrière le _pays_.
Devant Trouville, la mer s'étend immense et découvre, à la marée
basse, une plage d'un quart de lieue, d'un sable plus fin que du grès
pulvérisé. Quand on regarde la mer, on a à sa gauche une petite rivière
qui descend du pays haut, et vient se jeter dans la mer. Quand le flot
remonte, il envahit le lit de la Touque, qui rebrousse vers sa source
et se répand au delà de ses rives dans les endroits où elle n'est pas
suffisamment encaissée.
C'était à la fin d'une chaude journée de juin: le soleil était descendu
dans la mer; une teinte d'un orange vif s'étendait sur le ciel, depuis
la mer jusqu'à une ceinture de gros nuages noirs qui pesaient à
l'horizon. Cette teinte allait se dégradant à mesure qu'elle
s'éloignait des points où le soleil avait disparu, et passait par
toutes les nuances du jaune jusqu'au nankin et à la couleur du saumon
pâle. Des flocons grisâtres qui roulaient sur les nuages les plus
solides prenaient, du jaune du ciel et du noir de ces nuages, des tons
d'un vert sinistre.
Le galet s'agitait au fond de la mer et faisait entendre comme un bruit
de chaînes.
Le vent soufflait par bouffées et par rafales; le soleil, ou plutôt le
reflet qu'il laissait après lui à l'horizon, dorait encore les toits
des maisons de Trouville, placées à l'opposite; mais la mer était
sombre, et surtout elle paraissait toute noire sous la large bande
orange du ciel; seulement, le vent enflait les lames, et les pointes
des vagues plus élevées, traversées par les derniers rayons, étaient
vertes et transparentes. De petits navires se découpaient en noir sur
le ruban orange: la coque des bâtiments, les voiles, les mâts,
jusqu'aux gros cordages, se distinguaient ainsi à une grande distance.
La plage était couverte de monde: des pêcheurs avec le bonnet de laine
rouge et la chemise de laine bleue. Ils interrogeaient l'horizon d'un
regard avide. Une des silhouettes noires se détacha du fond orange;
d'abord elle se présenta plus confuse et plus étroite; le bâtiment
virait de bord: on n'eût pu dire s'il marchait vers la terre ou s'il
s'éloignait plus au large. Mais bientôt on le vit moins noir et moins
distinct; il était alors évident qu'il venait à terre, et qu'à mesure
qu'il s'éloignait du foyer de la lumière du soleil couché il
s'éclairait comme s'éclairaient les maisons de Trouville, et que la
teinte mixte qu'il prenait ne faisait plus une opposition aussi
tranchée avec la lumière.
«Il vient! dit un des pêcheurs.--La marée baisse, dit un autre, et il
n'y a pas moyen d'entrer en rivière.--Les rafales deviennent plus
violentes et plus fréquentes en même temps.--La mer ne montera que dans
trois heures.--Il se passera plus de cinq heures avant qu'on puisse
entrer en Touque.--A leur place, j'aurais autant aimé tenir la mer.
Leur bateau est neuf, et résistera mieux à la lame qu'à la côte, où on
risque de se briser en y venant comme ça par la marée basse.--Avec ça
qu'il paraît venter fort à la mer.--Il n'y a pas un navire qui ait une
voile dehors.--Ils ne sont pas maintenant à plus d'un demi-quart de
lieue!--Oui, mais la lame brise furieusement, et ils commencent à
rouler.--Ils n'approchent plus!--Non, même ils s'éloignent.--Je savais
bien qu'ils ne pourraient pas aborder.--Ils vont aller au Havre.--Mais
qu'est-ce que je vois flotter?--Il m'avait semblé voir, en effet,
quelque chose tomber du bateau.--Ça ne peut être un homme; le bateau ne
s'éloignerait pas.--C'est pourtant un homme tout de même.--Pas
possible!--Baisse-toi sur le sable jusqu'à ce que tes yeux soient à la
hauteur de la bande orange.--C'est un homme!--Comment! le bateau
l'abandonne donc?--Le bateau ne fait peut-être pas tout ce qu'il
veut.--Il nage.--Et vigoureusement, car il est contre le flot, et il a
l'air de se rapprocher un peu.--Il approche en effet.--Voilà une lame
qui le recule.--Il n'est pas du tout sûr qu'il arrive.--J'aimerais
mieux faire trois lieues avec le flot.»
Tout le monde avait alors suivi le conseil donné par l'un des pêcheurs,
car la nuit approchait, et, quand on était debout, l'homme qui était à
la mer ne ressortait en rien sur le flot: mais, quand on le regardait
de bas et obliquement, il formait une aspérité qui le dessinait sur
l'horizon déjà bien pâli.
L'émotion était au plus haut degré; le nageur courait évidemment les
plus grands dangers. Il n'y avait pas moyen de mettre une chaloupe à la
mer: elles étaient à sec, vu la marée basse, à plus de deux cents pas
de la mer; et, d'ailleurs, quand on eût pu en traîner une jusqu'à la
mer, à force de bras et avec des rouleaux, elle n'eût probablement pas
pu revenir à terre sans avoir, comme le bateau plus fort et mieux gréé,
la chance d'aller aborder au Havre ou à Fécamp.
Par moments, le nageur semblait maîtriser la mer: il plongeait comme
une mouette sous les lames qui brisaient en écume blanche, ou glissait
sur les autres et s'avançait assez rapidement; mais, d'autres fois,
plusieurs lames successives le repoussaient, l'entraînaient et lui
faisaient perdre en peu d'instants le trajet qu'il avait mis un quart
d'heure à faire.
Cependant, quoiqu'il avançât avec lenteur, il avançait toujours, et on
ne tarda pas à le distinguer assez pour s'apercevoir que, de temps en
temps, il relevait avec la main ses longs cheveux, et les rejetait en
arrière; ce qui, par une mer aussi clapoteuse, annonçait une grande
liberté de mouvements et d'esprit.
«Ah çà! dit un des pêcheurs, est-ce que maître Tony était à la
mer?--Sans doute, il ne manque guère de monter le bateau de son père,
et il aime le mauvais temps comme un goéland.--C'est que, Dieu me
pardonne, je crois que c'est lui.--Comment! lui?--Oui, je crois que
c'est lui qui est à la mer.--En effet, il n'y a guère que lui et le
patron de son père qui soient capables de faire un semblable trajet par
une mer houleuse, et Jean n'a pas les cheveux aussi longs. Ma foi, le
voilà qui va aborder.--La lame le remporte, en passant par-dessus
lui.--Le voilà revenu sur l'eau.»
A ce moment, le nageur fut jeté sur le sable, où il se cramponna contre
une nouvelle lame, qui, cette fois, ne réussit pas à l'emporter. Il fit
quelques pas et sortit de l'eau; il était nu jusqu'à la ceinture et
avait pour tout vêtement un large pantalon de toile. L'eau dégouttait
de ses cheveux; les galets, lancés par la mer, lui avaient écorché la
poitrine et les épaules. Il se secoua, donna la main aux pêcheurs qui
l'attendaient sur la plage, et, empruntant le paletot de l'un d'eux, il
se dirigea vers le bourg. C'était, en effet, maître Tony Vatinel, qui
revenait à Trouville pour faire une partie de loto chez M. de Sommery,
colonel de cavalerie en retraite, retiré à Trouville depuis quelque
temps.