Et maintenant commencèrent les conséquences inévitables de ce que
j’avais fait. Je ne saurais dire combien de lettres j’ai reçues pendant
les quelques jours qui ont suivi l’annonce, dans les journaux, de ma
conversion. Mais j’avais au moins deux amples courriers par jour. A
toutes ces lettres, il me fallait répondre; et ce qui me rendait la
chose plus pénible était que, parmi ces lettres, il n’y en avait pas
plus de deux ou trois qui me vinssent de catholiques. Cela était
d’ailleurs parfaitement naturel, car je ne connaissais guère de
catholiques à ce moment. Il y eut, en vérité, un télégramme qui me
réchauffa le cœur: il venait de ce prêtre à qui je devais tant, et dont
la conversion m’avait tant affligé lorsque je l’avais apprise à Damas,
six ans auparavant! Mais tout le reste des lettres avait pour auteurs
des anglicans--prêtres, laïcs, femmes, et même enfants--dont la plupart
me regardaient ou bien comme un traître d’action délibérée (mais je dois
dire que ceux-là étaient peu nombreux), ou bien comme un sot aveuglé, ou
encore comme un bigot entêté et ingrat. Bon nombre de ces correspondants
me cachaient leurs sentiments le mieux qu’ils pouvaient, mais sans
pouvoir m’empêcher de comprendre clairement ce qu’ils pensaient. Un
pasteur, qui était encore très attaché à ses fonctions, m’écrivit une
lettre toute remplie de félicitations, où il m’enviait d’avoir été assez
heureux pour trouver le chemin de la Cité de Paix. Huit ans plus tard,
ce pasteur est entré à son tour dans la même Cité.
Je crois bien que j’ai répondu à toutes ces lettres, y comprise celle
d’une dame qui me suppliait de me rappeler un sermon que j’avais prêché
autrefois sur l’Enfant Prodigue, et me sommait de me hâter, moi aussi,
de rentrer dans la maison de mon père. A cette lettre, je répondis en
déclarant que, précisément, c’était là ce que j’avais fait, et en
ajoutant que, seule, cette conviction avait pu me décider à sortir de
l’Église d’Angleterre. J’exprimais en outre l’espérance que ma
correspondante, un jour, se déciderait aussi à suivre mon exemple. La
dame transmit ma lettre à son pasteur, qui, tout de suite, me répondit
par une violente accusation de fourberie, en me disant que, lorsqu’il
m’avait prié de prêcher une mission dans sa paroisse, il avait poussé
l’illusion jusqu’à me croire un homme loyal; il déplorait à présent que
ma «perversion» eût si promptement dégradé mon caractère. A cela je
répondis, de mon côté, en citant au pasteur les paroles de sa
paroissienne, afin de lui prouver qu’il m’aurait été impossible
d’accueillir ces paroles autrement que je l’avais fait. Sur quoi le
pasteur m’envoya une sorte de demi-excuse, en me disant que la dame lui
avait donné à entendre que c’était moi qui lui avais écrit le premier,
si bien qu’il regrettait maintenant d’avoir employé à mon endroit des
expressions aussi fortes.
Une autre des lettres que je reçus me procura beaucoup de peine, en même
temps que de surprise. Elle venait d’une dame assez âgée que j’avais
toujours crue mon amie sincère,--la femme d’un haut dignitaire de
l’Église anglicane. La lettre était brève, amère, et farouche, me
reprochant le déshonneur que j’avais fait au nom et à la mémoire de mon
père. Il m’a semblé incompréhensible sur le moment--et c’est encore mon
impression aujourd’hui--qu’une personne vraiment et profondément
religieuse, comme l’était sans aucun doute ma correspondante, s’avisât
de m’adresser un tel reproche. Combien différente a été l’attitude
généreuse d’un certain évêque anglican qui, s’entretenant avec ma mère,
après mon départ pour Rome, lui a dit: «Rappelez-vous que, au total,
votre fils a suivi sa conscience! Et n’est-ce point là ce que son père
aurait pu souhaiter pour lui?»
Une autre fois, un peu plus tard, un pasteur m’informa que des actes
schismatiques, comme celui que j’avais commis en me convertissant à
l’Église de Rome, portaient toujours «des fruits amers», et que déjà
dans mon cas, tout de même que dans maints autres, «l’honneur s’était
envolé». Tout cela parce que, après mon ordination à Rome, j’étais venu
demeurer dans la même ville où demeurait ce pasteur, sans m’y livrer
d’ailleurs à aucune œuvre d’évangélisation, et alors que, deux ans
auparavant, contre mon gré, j’avais été envoyé pour prêcher une mission
anglicane dans la paroisse du susdit pasteur. Je lui répondis en lui
signifiant que, s’il ne retirait point ses paroles--dont je savais qu’il
ne manquerait pas à les répéter de toutes parts--je me considérerais
comme ayant le droit d’envoyer sa lettre aux journaux. J’ajoute qu’il
s’est aussitôt empressé de se rétracter.
Et cependant je dois reconnaître avec la plus profonde gratitude que,
dans l’ensemble, les membres de mon ancienne communion anglicane m’ont
traité avec une charité dont j’ai été très surpris. Je ne me doutais pas
qu’il y eût au monde autant de générosité.
Quelques jours après mon arrivée chez mon ami, je suis allé faire un
séjour chez les Bénédictins d’Erdington, et, là, j’ai commencé à
constater des marques de plus en plus nombreuses de la bienvenue qui
m’attendait dans ma nouvelle maison. Deux des Pères, qui étaient
eux-mêmes des pasteurs convertis, ont fait tout le possible pour me
mettre à l’aise et pour me combler de la plus touchante bonté. J’ai
éprouvé également une impression bien consolante en rencontrant à
Erdington un autre pasteur anglican bien connu, qui venait de me
précéder de quelques mois dans l’Église catholique. Je n’ai pas besoin
de dire que nous avons eu à causer abondamment de la similitude de nos
situations.
D’Erdington, je revins chez ma mère, où j’eus la satisfaction d’achever
les dernières pages de mon roman, _Par quelle autorité?_ avant de
quitter l’Angleterre, le jour des Morts, pour aller m’installer à Rome,
où je me proposais de commencer mes études en vue de la prêtrise.
Un nouvel exemple de la charité anglicane se produisit à mon occasion,
quelques instants après que mon train se fut éloigné de la gare de
Victoria. Au moment où ma mère s’apprêtait à sortir de la gare, elle vit
accourir vers elle un prélat de l’Église épiscopale d’Écosse, partisan
zélé de la Haute-Église, très vieil ami de mes parents. Il était venu me
dire adieu et me souhaiter bon voyage. Je n’ai jamais oublié cela, et
compte bien, s’il plaît à Dieu, ne jamais l’oublier.