Dans ce livre de Newman je voyais--pour adopter une autre
image--l’Épouse mystique du Christ croissant par degrés de l’enfance à
l’adolescence, grandissant à la fois en taille et en sagesse,
n’acquérant point de connaissances nouvelles, mais développant celles
qu’elle avait dès l’abord, et renforçant ses membres et étendant ses
mains; changeant parfois d’aspect et de langue, recourant tantôt à une
forme d’expression humaine et tantôt à une autre pour traduire de plus
en plus complètement sa pensée; et tirant de son trésor des choses qui
lui avaient appartenu depuis le premier jour, et toujours pénétrée de
l’esprit de son Époux, et toujours souffrant comme Il l’avait fait.
Elle aussi, l’Épouse, elle avait été trahie et crucifiée. Elle avait eu
à «mourir chaque jour», comme son Époux. Elle avait été raillée, niée,
méprisée. Elle avait été dépouillée de ses vêtements, et n’en était
apparue que plus glorieuse, comme une vraie fille de roi. Elle avait été
mise au tombeau, recouverte d’une pierre par les pouvoirs séculiers, et
puis était ressuscitée en de merveilleux jours de Pâques. Elle avait
passé par des portes que l’on croyait fermées à jamais; elle avait étalé
ses banquets mystiques dans d’humbles mansardes et au bord de la mer; et
surtout elle était montée par delà les nuages, pour aller demeurer dans
le royaume céleste avec Celui qui était son Époux et son Dieu.
L’une après l’autre, mes difficultés s’évanouissaient à mesure que je
contemplais cette Église. Je voyais maintenant de quelle façon il était
nécessaire que ses aspects extérieurs changeassent, et que l’enfant
torturé des catacombes semblât très différent de la Mère et Maîtresse
régnante des Églises. Je voyais aussi comment il n’y avait pas jusqu’à
sa constitution qui ne dût subir un changement apparent; comment ses
membres, qui d’abord s’étaient mus gauchement et avec des allures
spasmodiques, avaient dû devenir de plus en plus dirigés par la Tête
visible, à mesure qu’elle acquérait plus de forces; comment les grands
gestes naïfs des premiers Conciles avaient dû peu à peu évoluer vers la
voix sereine qui, maintenant, sortait de ses lèvres; comment le sens
implicite des premiers siècles avait dû s’exprimer avec de plus en plus
de précision, à mesure que l’Église avait pris l’habitude de parler aux
hommes de ce qu’elle savait depuis le commencement; et comment elle
continuait de nos jours à proclamer le principe sur lequel son action
était fondée de tout temps, à savoir que, dans les matières qui
concernaient le contenu vital de son message, sa Tête se trouvait
inspirée, pour la protéger, de ce même Esprit de vérité qui d’abord
avait formé son corps dans le sein de l’humanité.
Je ne dis pas que toutes mes difficultés s’en soient allées d’un seul
coup. Non, et en fait, je ne pense pas qu’il y ait aujourd’hui un seul
catholique qui ose dire qu’il ne rencontre pas de difficultés autour de
sa foi: mais je comprenais dès lors que «dix mille difficultés
n’arrivent pas à constituer un doute». Il restait toujours encore les
vieux problèmes éternels du péché et de la volonté libre: mais pour
celui qui, une fois, a plongé ses yeux dans ceux de la grande Mère, ces
problèmes ne sont plus rien, car celui-là comprend que la Mère sait, si
nous ignorons; qu’elle sait, même si elle ne dit pas qu’elle sait; et
qu’au dedans d’elle, quelque part, tout au fond de son grand cœur,
réside la science infinie de Dieu.
Ainsi, pour la première fois, ma conception idéale de l’Église du Christ
m’apparaissait à présent pleinement réalisée dans ce que j’avais coutume
d’appeler l’Église de Rome. Et que si, ensuite, je me retournais et
regardais de nouveau l’Église d’Angleterre, je découvrais une différence
extraordinaire. Ce n’était pas que mon ancienne Église eût cessé de me
paraître aimable. Je continue à l’aimer maintenant encore, de la manière
dont on peut aimer un ami tout en se rendant compte de ce qu’il a en soi
de peu satisfaisant. L’Église d’Angleterre m’apparaissait douée de cent
vertus, d’une langue délicate, d’un esprit poétique; un parfum charmant
s’exhalait d’elle; elle était infiniment séduisante et touchante; elle
avait l’avantage de demeurer dans la pénombre de son vague, comme aussi
d’habiter de superbes demeures, encore qu’elle ne les eût pas
construites elle-même; elle avait certaines façons gracieuses, certains
modes d’expression d’une douceur exquise; sa musique et sa poésie me
semblent, aujourd’hui encore, extrêmement belles; et puis, par-dessus
tout, elle était la mère nourricière de beaucoup de mes meilleurs amis,
et pendant plus de trente ans elle m’avait élevé et nourri, moi aussi,
avec une bonté pleine d’indulgence. A coup sûr, je n’avais pas
l’ingratitude de méconnaître ses mérites: mais c’était chose entièrement
impossible pour moi de continuer à la révérer comme la divine maîtresse
de mon âme.
Il est vrai qu’elle m’avait nourri des meilleurs aliments qu’elle
possédât, et que Notre-Seigneur avait joint à ces dons, qui me venaient
d’elle, d’autres dons meilleurs encore qui ne me venaient que de Lui; et
c’était elle, en outre, qui m’avait toujours mené vers Lui, le désignant
à mon attention beaucoup plus que soi-même. Mais tout cela ne suffisait
pas à faire d’elle ma reine, ni non plus ma mère, et, en fait, sur bien
des sujets, elle m’avait trompé, non point par sa faute, mais en raison
de l’infortune de sa propre nature. Lorsque je l’avais interrogée sur
les fondements de la vie que je menais sous sa protection, elle n’avait
pas pu répondre. Elle m’avait dit simplement de rester en repos et de
l’aimer; or, cela n’était pas assez pour moi. Une âme ne peut pas se
satisfaire indéfiniment de pure bonté, ni d’un murmure apaisant, ni du
chant des hymnes; et il y a une liberté qui constitue un esclavage plus
intolérable que la plus lourde des chaînes. Tel que j’étais, moi, je ne
désirais nullement pouvoir aller d’un côté ou de l’autre selon mon
propre gré; ce que je désirais, c’était de savoir dans quelle voie Dieu
voulait que j’allasse. Je n’avais aucun besoin d’être libre pour pouvoir
changer à mon gré ma conception de la vérité: mais plutôt j’avais besoin
d’une vérité qui, elle-même, pût me rendre libre. Je n’avais pas besoin
des larges chemins du plaisir, mais du chemin étroit qui est la Vérité
et la Vie. Et, pour toutes ces choses, l’Église d’Angleterre était hors
d’état de m’aider.
Ainsi je la voyais, mon ancienne maîtresse, aimante et touchante, me
retenant à son service par tous les liens humains; tandis que de l’autre
côté, dans un rayonnement d’aveuglante lumière, je voyais l’Épouse du
Christ, dominante et impérieuse, mais avec un regard dans ses yeux et un
sourire sur ses lèvres qui ne pouvaient naître que d’une vision céleste.
Et celle-là m’appelait à son service non point parce qu’elle avait
jamais rien fait pour moi, non point, comme l’autre, parce que j’étais
un Anglais épris des manières anglaises, mais simplement et uniquement
parce que j’étais un enfant de Dieu, et parce qu’à elle Dieu avait dit:
«Prends cet enfant et nourris-le pour moi, et je te donnerai tes gages!»
Parce que, simplement et uniquement, elle était l’Épouse de Dieu, et
que, moi, j’étais un fils de son divin Époux.
Si, dans ce choix, j’avais hésité et que je fusse revenu à celle que je
connaissais et aimais, de préférence à celle que, jusqu’alors, je voyais
seulement et redoutais de loin, je comprenais que je serais tombé, sans
l’ombre d’un doute, sous le poids de cette condamnation prononcée par
mon divin Maître: «A moins qu’un homme abandonne son père et sa mère, et
tout ce qu’il possède, il ne peut pas être mon disciple!» Si bien que,
dès le début de l’été, j’allai trouver mon supérieur, je lui exposai,
une fois de plus, mon état d’esprit, et j’obtins de lui la permission
d’aller passer quelques mois dans la maison de ma mère, pour me reposer
et pour réfléchir.