I
Par degrés, cependant, trois choses se dégagèrent pour moi de ce bruyant
tourbillon d’idées et écrits. La première de ces trois choses fut une
pensée. Mon supérieur m’avait donné à entendre que je m’exposais sans
aucun doute au péché d’orgueil en me hasardant à dresser mon opinion
propre contre les vues d’hommes tels que Pusey et Keble, d’hommes qui
m’étaient infiniment supérieurs en science, en expérience, et en valeur
morale. Ces hommes avaient pénétré dans toutes les questions qui
m’occupaient, les avaient explorées bien plus profondément que je
pouvais jamais espérer de le faire: et ils étaient arrivés à la
conclusion que les titres de Rome n’étaient point justifiés, et que
l’Église d’Angleterre formait, tout au moins, une partie de l’Église du
Christ. Or, je compris clairement, tout d’un coup, ce que j’avais
seulement soupçonné jusque-là: à savoir que si, comme je le croyais,
l’Église du Christ était la voie divine du salut, c’était chose
impossible que la découverte de cette voie fût une affaire
d’intelligence ou d’érudition, car, à ce prix, le salut deviendrait plus
facile pour l’homme adroit et possédant des loisirs que pour l’homme
simple et n’ayant point le temps de longues réflexions. Et quant à ce
qui était de la sainteté d’hommes tels que Pusey, je me dis que, somme
toute, le Christ était venu en ce monde pour sauver les pécheurs. Deux
ou trois textes de l’Écriture commencèrent à m’apparaître en lettres de
flamme. «Il y aura un grand chemin, écrivait Isaïe, et le racheté y
marchera. Celui qui s’y sera engagé, si même il est sot, ne risquera pas
de s’égarer.» D’autre part, Notre-Seigneur a dit: «Une cité placée sur
une montagne ne saurait être cachée.» Et encore: «A moins que vous
deveniez pareils à de petits enfants, vous ne pourrez pas entrer dans le
royaume des cieux!» Ou bien encore: «Je te remercie, O mon Père, de ce
que tu as caché ces choses aux sages et aux prudents, et les as révélées
aux tout petits!»
Je ne saurais décrire le soulagement que m’a apporté cette pensée. Je
voyais maintenant que mes difficultés intellectuelles ne constituaient
pas du tout le vrai cœur de l’affaire, et que je n’avais aucun droit de
me décourager parce que je me savais infiniment inférieur à d’autres qui
avaient décidé contre la cause que je commençais à reconnaître pour
vraie. L’humilité et la bonne foi, je m’en rendais compte à présent,
avaient bien plus d’importance que toute l’érudition patristique. Et
aussi commençai-je depuis lors, bien plus encore qu’auparavant, à
aspirer vers ces deux vertus, et à me remettre entre les mains de Dieu.
Tous les jours, je pratiquais l’un des actes d’humilité recommandés par
saint Ignace dans ses _Exercices spirituels_. En fait, je crois même
que, sous l’excès de la réaction, je courais un certain danger de
retomber dans le quiétisme.
Mais alors deux livres vinrent à mon secours, le _Développement_ de
Newman, et la _Déruption doctrinale_ de Mallock. Il y eut aussi l’un des
_Essais_ du Père Carson qui me fut très précieux durant cette
crise--celui qui traitait de la croissance de l’Église depuis son état
embryonnaire jusqu’à sa pleine virilité; car peut-être était-ce la
doctrine de cet essai qui m’aidait le mieux à résoudre mes dernières
difficultés. Et enfin je dois citer le livre de M. Spencer Jones sur
_l’Angleterre et le Saint-Siège_, ouvrage des plus remarquables, écrit
par un homme qui est encore aujourd’hui pasteur de l’Église
d’Angleterre. Chacun de ces livres m’aidait à sa façon, non point
peut-être directement pour l’acquisition de ma foi nouvelle--car
celle-ci se formait en moi aussi indépendamment de tout effort
intellectuel que de tout attrait sentimental: mais ces divers écrits
avaient pour moi l’avantage, d’une part, de détruire les obstacles qui
se dressaient entre Rome et moi, et d’autre part de détruire les
derniers vestiges de liens théoriques qui me rattachaient à l’Église
d’Angleterre. Grâce à eux je commençais désormais à voir poindre
nettement, comme des montagnes à travers une brume matinale, les
contours de ce que j’appellerai les vues générales des deux communions
entre lesquelles je me trouvais partagé.